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INTERVIEW DE JEON SOO-IL Friche identitaire
Propos recueillis par Laurence Gramard pour Evene.fr - Février 2009 - Le 09/02/2009
Premier film du réalisateur coréen Jeon Soo-il à être distribué dans les salles françaises, 'La Petite Fille de la terre noire' sort ce 11 février. L'occasion de découvrir un talent méconnu du cinéma indépendant asiatique.
'L'Echo du vent en moi', 'Entre chien et loup'. Aussi séduisants et poétiques que soient leurs titres, les films de Jeon Soo-il n'ont jusqu'à présent pas eu la chance de rencontrer le public européen. Récompensé du prix CICAE (Confédération internationale des cinémas d'art et d'essai) à la 65e Mostra de Venise, ainsi que du prix de la Critique et Lotus du Meilleur film au Festival du film asiatique de Deauville, 'La Petite Fille de la terre noire' aura enfin les honneurs de la projection en salle. Un film sublime dans lequel le réalisateur dépeint à travers les yeux d'une fillette le portrait d'une Corée du Sud en quête d'identité.
'La Petite Fille de la terre noire' s'inspire d'une situation réelle. Pourquoi avoir choisi la forme du conte tragique plutôt que celle du documentaire ?
J'ai découvert la situation des mineurs de la région de Pusan lors du tournage de mon précédent film, 'Entre chien et loup'. J'ai alors décidé d'y consacrer un film. Mais je ne voulais pas évoquer ces problèmes sociaux de façon directe. Par ailleurs, un documentaire sur ce sujet a déjà été fait. Mon intention était de transmettre l'atmosphère des lieux à travers le regard d'une enfant. En m'appuyant ainsi sur une esthétique particulière, je souhaitais faire dialoguer la jeune fille avec cet espace déserté et détruit.
La mise en scène n'accroît jamais la tragédie des personnages. Pourquoi une telle retenue ?
Lorsque j'ai entamé l'écriture du film, j'ai préféré ne pas trop user d'éléments dramatiques et fictionnels tels que la musique ou les dialogues. Je n'aime pas donner trop d'indications au spectateur. Je voulais que celui-ci puisse imaginer cette histoire à partir de simples images. Je préfère ce genre de communication visuelle. C'est ce que je trouve le plus intéressant au cinéma.
Quel était votre intention en réalisant ce film ?
Je souhaitais surtout conserver la trace d'une région en pleine démolition. Je suis né dans une ville frontalière de la Corée du Nord. Lorsque la maison où j'ai grandi a été détruite quelque temps après mon départ, j'ai eu la sensation de perdre mon identité. Dans mon précédent film, je racontais déjà l'histoire d'un homme revenu dans son village natal pour se retrouver. Avec 'La Petite Fille de la terre noire', il est encore question de perte d'identité à travers la destruction du territoire. L'objectif était aussi de dénoncer la situation scandaleuse des mineurs, pour la plupart atteints de maladies pulmonaires, et qui luttent pour simplement obtenir une aide sociale. Or ils ne peuvent être pris en charge qu'à condition de développer une seconde maladie.
'La Petite Fille de la terre noire' est le premier de vos films à sortir dans les salles françaises. Cela est important pour vous ?
J'ai déjà eu l'occasion de présenter mes précédents films en France, à l'occasion de divers programmes et de festivals. Mais cela reste différent de la sortie en salle. Je n'avais alors pas assez de contacts dans la distribution. Grâce à la Mostra de Venise et au Festival du film asiatique de Deauville, 'La Petite Fille de la terre noire' a pu être programmé en salle. J'espère maintenant que mes autres films pourront suivre le même chemin.
Comment Abderrahmane Sissako s'est-il retrouvé à la production ?
J'étais en recherche de coproduction lorsqu'une de mes amies françaises m'a présenté Abderrahmane Sissako et son collègue Franck-Nicolas Chelle. J'avais vu son film 'Bamako' qui m'avait beaucoup plu. Je trouve d'ailleurs son style assez proche du mien. J'ai donc décidé de leur proposer mon projet de scénario qui les a intéressés.
Vous avez pour habitude de produire vos films vous-même. L'industrie cinématographique coréenne est-elle difficile à convaincre ?
C'est très difficile en effet, même si mon dernier film 'Himalaya, là où demeure le vent' a été coproduit par un des producteurs coréens du film de Park Chan-wook, 'Old Boy'. Petit à petit, je parviens à surmonter les difficultés. Mais il est vrai que jusqu'à mon quatrième film, je me chargeais moi-même de la production, parfois avec l'aide française du COPIC.
Le cinéma sud-coréen est en pleine expansion internationale avec des réalisateurs tels que Kim Ki-duk ou Kim Jee-woon. Où vous situez-vous dans toute cette effervescence ?
Je fais figure de réalisateur indépendant face à un cinéma coréen qui s'exporte mais aux tendances plus commerciales. Quelques cinéastes continuent de réaliser leurs films comme ils l'entendent, mais cela reste très rare. Pour ma part, je tiens à conserver ma propre esthétique, quitte à rester minoritaire. Je considère qu'il faut respecter la diversité du cinéma coréen.
Vous enseignez le cinéma à l'université de Pusan en Corée. Qu'est-ce qui vous semble essentiel de transmettre à vos élèves ?
Je donne des cours de mise en scène et d'écriture de scénarios. Je demande à mes élèves de faire des films qui leur ressemblent, dont ils ont envie. Et de ne pas forcément suivre la mode, celle des séries télévisées et du cinéma typiquement hollywoodien, partagé entre films d'action et mélodrames. Je suis souvent en désaccord avec mes étudiants, dont le souci principal est simplement de gagner leur vie en réalisant un cinéma commercial, convenu. Ma démarche est de les sensibiliser à un cinéma d'auteur. Il m'arrive par exemple de les faire participer au tournage de mes films. Je leur fais aussi découvrir des cinéastes qui m'ont inspiré. Nous analysons les mises en scène d'Andreï Tarkovski ou de Leos Carax.
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