dimanche 21 mars

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Une petite histoire de l'horreur

LE CINEMA QUI FAIT PEUR


Il y a presque trente ans sortait 'Halloween', de John Carpenter, une référence dans l'histoire du cinéma d'horreur. En 2007, Rob Zombie revisite le mythe et donne l'occasion de revenir sur ce film culte et sur le paysage horrifique mondial qu'il a (largement) contribué à façonner.


Premiers émois

Avant la sortie d''Halloween' en 1978, le cinéma d'horreur tel qu'on l'imagine - des films capables de susciter répulsion et dégoût - avait déjà quelques faits de gloire. D'abord, avec la vague britannique de la Hammer qui revisite, en couleur et avec davantage de subversion, les grands mythes américains : entre 1950 et 1970, les séries des 'Frankenstein' et 'Dracula' se déclinent à l'infini. Ensuite, avec le développement d'une réponse italienne et américaine à l'engouement du public pour l'horreur. C'est George Romero, auteur de l'engagé 'La Nuit des morts-vivants' (1968) et de ses suites, qui influence durablement le genre. Si aucun autre auteur ne se démarque réellement aux Etats-Unis, c'est H. G. Lewis qui dépasse la mince frontière du politiquement correct en tournant 'Blood Feast' en 1963, le premier splatter movie (littéralement, "film d'éclaboussures") de l'histoire du cinéma, occasionnant ainsi une mode universelle (à partir du milieu des années 1970, presque chaque film comporte au moins un plan gore). Et au milieu de tout ça sortent quelques films dont les mécanismes sont ceux du film d'horreur sans qu'on puisse les y ranger. C'est notamment le cas de la scène finale sanglante de 'La Horde sauvage', des 'Oiseaux' et de 'Psychose', d'Alfred Hitchcock, l'un des films les plus étudiés au monde depuis sa sortie en 1960.

C'est dans ce contexte que John Carpenter, trentenaire nourri aux westerns et aux films d'horreur, réalise l'une des oeuvres majeures des années 1970. Si la figure de l'altérité qu'il présente dans 'Halloween' (le Mal en personne) est à rapprocher d'une autre oeuvre emblématique de la période, 'L'Exorciste', c'est ici que la comparaison s'arrête. Le second est un film de studio, le premier un film fauché qui trouve avec peine un producteur. Dès sa sortie, 'Halloween' s'impose pourtant comme une référence du cinéma d'horreur ; à défaut d'en avoir inventé les règles, il les mène à leur paroxysme et servira de modèle à tous les films suivants. Car avec ce slasher (film mettant en scène les meurtres d'un tueur psychopathe qui élimine un par un les personnages), moins inspiré par les grands classiques américains que par Hitchcock - auquel le réalisateur rend hommage dans son film -, Carpenter détient une recette imparable éloignée de celle de ses prédécesseurs : pour faire vraiment peur, les motivations du tueur doivent être inexplicables, donc échapper à une logique du comportement humain.

En véritable visionnaire, le cinéaste popularise la figure du tueur déshumanisé portant masque et combinaison, à la démarche mécanique mais résolue, et le meurtre au couteau, méthode d'assassinat primitive et spectaculaire. Chaque scène du film est pensée à la perfection, avec l'objectif de faire progresser la narration jusqu'à la séquence finale apocalyptique. Carpenter ne met pas en scène les meurtres comme des impératifs commerciaux (sang qui gicle, surprise et sursaut des spectateurs) mais comme des impératifs narratifs. Pour que le final d''Halloween' fonctionne, il est nécessaire d'instiller de purs moments de terreur qui vont mener le suspense jusqu'à l'insoutenable. Comme dans 'Les Dents de la mer' et 'Psychose', le cinéaste insiste également sur le rôle de la musique et attache au slasher un refrain entêtant, aussi fort que simple, générateur de suspense. Ce modèle, clé du succès, imité, pillé par les studios dans les années 1980, fonctionnera jusqu'au milieu des années 1990, lorsque 'Scream', autre slasher d'un cinéaste hors du commun, viendra donner un coup de fouet à une production qui, d'alternative et cathartique, devient objet de consommation.


Ennui mortel

Si le dernier quart du XXe siècle voit l'émergence de cinéastes exceptionnels, c'est surtout l'exploitation par les studios des films de la décennie précédente qui marque cette période. Pour un Wes Craven qui sort 'Les Griffes de la nuit', un Sam Raimi (le grand-guignolesque 'Evil Dead') ou un David Cronenberg ('Vidéodrome'), combien de réalisateurs défilent pour redonner ridiculement vie à Michael Myers ou Jason Voorhees (1) ? Les années 1980 voient l'arrivée de l'horreur recyclée, avec pour mots d'ordre rentabilité et insipidité. Comme le souligne le réalisateur-musicien Rob Zombie, "ces films étaient juste faits pour amasser de l'argent, car les fans voulaient voir des films d'horreur et ce, coûte que coûte. Tous ceux que je connais iront voir une suite, même si c'est une merde." (2)

Paradoxalement, le film qui donnera au slasher ses meilleurs moments depuis 'Halloween' sera aussi celui qui sonnera le glas d'un certain type d'horreur. Oeuvre phare du trublion de l'horreur Wes Craven - en cela qu'il est la synthèse de ses films précédents et parachève son travail -, 'Scream' fait l'effet d'une bombe et donne la possibilité à l'ado amateur de
sang en 1997 de mettre le doigt sur les mécanismes du cinéma qui fait peur.
'Scream' "achève les règles du slasher en les portant jusqu'à l'énonciation" (3) : Craven donne une vision distanciée du film d'horreur. Le genre se nourrit d'autoréférences ? Faisons-les éclater à l'écran. La première scène doit être spectaculaire ? Disons-le. Ceux qui survivent sont ceux qui n'ont pas de rapports sexuels et ne se droguent pas ? Les personnages du film énoncent ces règles, et les autres, allant jusqu'à lancer une tonitruante révélation : "Si on était dans un film d'horreur, tu serais suspect !" 'Scream' joue avec le public et dynamite la tension du slasher (montage, photo, cadrage). Mais en précipitant la fin du genre, Craven assure également la relève du cinéma d'horreur.

Effet d'imitation oblige, les ersatz de 'Scream' pullulent, mais un nouveau cinéma se met bel et bien en place. Avec la problématique suivante : 'Scream' sorti, comment faire un film d'horreur digne de ce nom sans tomber dans la parodie, le cliché ou le déjà-vu ?


Nouvelle ère

En cette fin de siècle et au milieu de films de moindre envergure émergent des oeuvres originales et réussies ('Le Projet Blair Witch', 'Ring', découvert seulement en 2001 chez nous, la charge politique de 'Battle Royale'). Résultat : l'horreur a le vent en poupe (les producteurs sont moins frileux face à la demande du public) et un renouveau s'instaure au début du XXIe siècle. Deux tendances du cinéma d'épouvante s'affirment : d'une part, un cinéma gore, résultat d'une vague de jeunes réalisateurs influencés par les films des années 1970 - qui revisiteront d'ailleurs allègrement cette période. D'autre part, une réelle volonté de se démarquer en signant un cinéma esthétique et politique, renouant avec une tradition de contre-pouvoir. Car lorsque Alexandre Aja tourne un remake de 'La Colline a des yeux', que Marcus Nispel signe une version sanguinolente et apolitique de 'Massacre à la tronçonneuse' ou qu'Eli Roth assure pointer les dérives d'Abu Ghraib (?) dans 'Hostel', de contre-pouvoir il n'y a plus. Exit les subversifs Verhoeven, Romero et autres Joe Dante. La nouvelle vague s'est saisie de l'héritage gore de ses aînés mais a laissé de côté le principe même du film d'horreur dans lequel l'image ne prime pas toujours. C'est le mal de la société de consommation du nouveau millénaire : on veut de l'immédiatement consommable. Pas de préambule, pas de temps à perdre. L'affiche annonce du sang ? Tant mieux, c'est pour ça que vient le spectateur. C'est le syndrome 'Saw' (James Wan, 2004) : un scénario faussement alambiqué est le prétexte à des scènes de tortures abominables. En cela, le gore est le porno des amateurs de sang : le visuel prévaut, les séquences se suffisant à elles-mêmes et se répétant jusqu'à la fin dans un dénouement attendu (la simulation de l'orgasme contre la révélation finale).

Pour autant, une autre tendance se développe et inscrit l'horreur dans son temps : 'Isolation' traite du clonage, 'Ring' et 'Kairo' inscrivent télé et Internet comme des motifs de peur et l'insoutenable 'Audition' rappelle les méfaits des rencontres hasardeuses. Ces films-là ne sont pas antinomiques des précédents (les scènes gore d''Audition' étant à mettre au panthéon du genre), mais on y retrouve une démarche et une recherche esthétique fascinantes. C'est aussi quelques metteurs en scène passionnés, Neil Marshall, Guillermo del Toro ou Rob Zombie, qui signe en 2007 le remake d''Halloween'. En seulement deux films, Zombie s'est imposé comme l'un des cinéastes d'horreur les plus atypiques, s'abreuvant de classiques mais innovant dans sa vision et
l'atmosphère qui entoure ses films. 'Halloween', son troisième long, est d'ailleurs moins un remake qu'une variation. Rob Zombie affiche son classicisme tout en rompant avec ses contemporains. La dextérité de sa mise en scène n'a d'égale que les ambiances dont il assomme le spectateur, redonnant à l'acousmatique l'importance qu'elle avait déjà dans 'Halloween' en 1978. 'Halloween' version 2007 fait revivre le mythe de John Carpenter et prouve, s'il le fallait, que l'horreur n'est pas qu'une affaire de sang.

Comme les autres cinémas, l'épouvante évolue avec la société. Comme les autres cinémas, la critique sociale n'y est guère présente, ce qui n'empêche pas le genre de connaître un engouement certain : en France, acteur timide du cinéma qui fait peur, la sortie massive et la médiatisation d''A l'intérieur' n'auraient pas été possibles il y a encore quelques années. Ces films sont pourtant encore trop souvent cantonnés au "cinéma bis", comme l'a été, trente ans avant, le film de John Carpenter dont l'influence n'est plus à démontrer.

(1) Michael Myers est le tueur récurrent de 'Halloween', Jason Voorhees celui de 'Vendredi 13'.
(2) Interview disponible sur le DVD
'Halloween - Edition 30e anniversaire'.
(3)
'Le Cinéma d'horreur et ses figures', Eric Dufour, Puf, 2006, p. 181.


Jean-Nicolas Berniche pour Evene.fr - Octobre 2007


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