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CINEMA LE MELIES - MONTREUIL Cinéma militant

Mathieu Durand pour Evene.fr - Février 2008 - Le 27/02/2008

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CINEMA LE MELIES - MONTREUIL

Série politico-socio-économico-culturelle du moment, la bataille qui oppose le cinéma municipal de Montreuil (le Méliès) au binôme MK2-UGC agite le milieu du cinéma depuis plusieurs mois. A l'heure où l'affaire connaît de journaliers rebondissements (encore lors des derniers César), retour sur l'histoire d'un cinéma qui dérange.

Une ville de cinéma

Créé en 1971, le cinéma du centre commercial de la Croix-de-Chavaux n'éclot pas dans n'importe quelle ville, mais à Montreuil, bastion communiste d'une Seine-Saint-Denis qui n'existe pas encore à l'époque (le département est créé en 1968), dans un département historiquement ancré dans le cinéma. (1) Montreuil possède même en son sein les studios Pathé-Albatros, classés monument historique depuis 1997. Mais si la ville entretient d'étroits rapports avec le septième art, elle le doit surtout à une illustre figure : Georges Méliès. Après avoir assisté aux premières séances des frères Lumière, ce fou de prestidigitation avant toute chose décide d'aller plus loin que les deux frérots de Lyon. Tandis que ceux-ci filment des scènes de la vie ordinaire, il a l'idée d'intégrer la fiction à ces images en mouvement dont personne ne connaît encore l'avenir et le potentiel commercial.

Après avoir acheté et rénové le théâtre parisien Robert Houdin en 1888, il se rend compte des difficultés qu'il y a à tourner en extérieur (même si ce sont ces péripéties, ces "bugs" de caméra qui lui font découvrir les premiers "trucages"). Il décide donc d'ouvrir en 1897 le tout premier studio de cinéma de l'histoire, à Montreuil dans le jardin potager de sa propriété personnelle. La démarche lui permet de ne plus être tributaire des conditions météorologiques. Il crée par là même sa maison de production (Star Film) qui lui donnera la possibilité de tourner de nombreux films emplis de ses célèbres effets spéciaux très demandés dans les fêtes foraines. Ironie du sort, le cinéaste connaîtra une fin miséreuse à cause de la concurrence des grands studios.

Des débuts encouragés mais peu encourageants

Ainsi quand il a fallu un nom à ce nouveau cinéma, il était tout trouvé. Le Georges Méliès naît sous le patronage d'une figure illustre mais maudite. L'histoire du Méliès est imprégnée de polémiques, de stress et de paillettes, de privatisations en (re)municipalisations. Lors de son inauguration le 14 octobre 1971, on note la présence de Simone Signoret. Dès le début, le monde du cinéma soutient ce petit cinéma de banlieue de trois salles et de 495 places. La salle appartient à une certaine maison UGC… Pendant 15 ans, le cinéma suit son petit bonhomme de chemin jusqu'en 1985 où la mairie dirigée depuis peu par Jean-Pierre Brard décide de racheter à UGC ce cinéma à la rentabilité décroissante. La gestion du lieu est alors attribuée à une association, même si en réalité le directeur des affaires culturelles de la mairie est aussi en charge de la direction du cinéma. Douze ans plus tard, le Méliès fait encore parler de lui : la fréquentation est en chute libre, et ni la programmation pointue, ni les grandes productions n'attirent le public montreuillois. Le moral du Méliès est en berne.

En mode associatif

La salle connaît donc sa première révolution il y a un peu plus de dix ans. En 1997, alertée par ses mauvais résultats, la mairie décide d'organiser plus ouvertement le Méliès sur un modèle associatif, du type de l'Utopia à Saint-Ouen. L'AMC (Association montreuilloise de cinéma) réoriente la salle vers une programmation "art et essai". Très rapidement le public retrouve le chemin du centre commercial de la Croix-de-Chavaux. C'est le début de la politique engagée et engageante du Méliès : au lieu d'essayer vainement de concurrencer les multiplexes avec une programmation mi-figue mi-raisin où la raison s'apparente à une fugue de l'initiative, l'AMC inscrit volontairement la salle dans une optique intransigeante, préférant la qualité à la quantité et ne cherchant pas à sous-estimer la bonne intelligence des spectateurs de banlieue. C'est à partir de cet "élitisme" que les critiques vont revenir s'affaler sur les sièges du Méliès. Au crépuscule de l'an 2000, la rumeur enfle : on parle de plus en plus de l'arrivée du multiplexe ZAC Valmy. La mairie argue la complémentarité, l'arrivée d'une manne financière réutilisable pour la culture. L'AMC organise la résistance, craignant un coup fatal pour la salle du bas-Montreuil. Au final, grâce à la mobilisation d'habitants et de cinéastes, le projet ne verra jamais le jour. Le premier combat du Méliès contre un multiplexe est gagné, ce ne sera pas le dernier.

La mairie reprend les rennes

L'année 2001 voit le retour des polémiques : l'organisation d'un festival du film palestinien fait des remous et la mairie décide d'annuler l'événement. Les affaires s'accumulant, elle choisit de reprendre la direction d'un cinéma qui commence à prendre trop de libertés. En janvier 2002, malgré de nombreuses oppositions et pétitions, et même l'invasion d'un conseil municipal quelques mois plus tôt, Jean-Pierre Brard fait voter la reprise en régie direct du Méliès. Il lance alors un appel à candidatures pour un nouveau directeur. Pour éviter toute critique, il décide d'engager un homme au-dessus de tout soupçon, assuré de conserver la ligne directrice et artistique du cinéma, Stéphane Goudet, universitaire spécialiste de Tati, ancien directeur de l'Etoile de la Courneuve et critique au journal extrêmement pointu dirigé par Michel Ciment, Positif. "J'ai beaucoup de respect pour l'ancienne équipe, c'était un honneur d'être choisi", précise-t-il. La première mesure du jeune directeur symbolise cette continuité dans le changement : il organise très vite une rétrospective Tati ("le sujet que je maîtrise le mieux") avec des collaborateurs de M. Hulot. Sous la nouvelle direction le Méliès multiple les labels : art et essai bien sûr mais aussi "recherche et découverte" ou "répertoire et patrimoine". Très actif dans la pédagogie, le Méliès participe aux dispositifs nationaux avec les écoles ou les lycées. Par ailleurs, la salle organise deux débats en moyenne par semaine sur l'année et coorganise trois festivals par an (Paris Cinéma, les Rencontres du cinéma documentaire, les Rencontres de la Seine-Saint-Denis). La réussite est indéniable, montrant qu'on peut lier exigence culturelle et succès public (plus de 200.000 entrées par an).

L'extension du domaine de la lutte

On décide alors d'engager un projet d'extension, de rénovation et de réimplantation du Méliès au centre-ville. UGC et MK2 accusent le Méliès de concurrence déloyale : il peut proposer sans danger des tarifs attractifs grâce aux subventions municipales. Mais quels sont les objectifs de cette extension qui dérange ? Permettre par exemple l'accès de la salle aux handicapés : "D'abord c'est contre l'idée de l'accès de tous à la culture et très concrètement ça nous a coûté une aventure très étrange : Blake Edwards devait venir et il n'a pas pu parce qu'il est en fauteuil roulant…" raconte Stéphane Goudet. Deuxième objectif : "C'est un projet qui mène une réflexion sur les limites actuelles de l'état de l'exploitation française, on a tous contribué (y compris l'art et l'essai) à l'accélération de la rotation des films (...) du coup si l'extension marche on ferait figure de modèle alternatif, on garderait bien plus longtemps les films à l'affiche." Dernier objectif et slogan du combat du Méliès : la banlieue aussi a le droit à l'excellence culturelle : "C'est un projet culturel et politique de la ville : les gens n'iront plus à Paris parce que le film qu'ils voudront voir ne passera plus (à cause des circuits) et du coup ils iront à Montreuil à quelques stations de métro."

Un symbole ?

Le cas du Méliès devient alors le symbole de la lutte des "petites salles" contre les grands exploitants. Mais à quel point la salle de Montreuil est-elle engagée dans les débats ? "Le combat, rectifie le directeur du Méliès, a été progressivement orienté par les circuits UGC sur la relation public / privé donc aussi sur la remise en cause des salles municipales." Selon lui, l'enjeu dépasse la simple problématique des cinémas municipaux : c'est le financement public du cinéma qui est menacé : "UGC a engagé quatre recours différents qui concernent quatre statuts juridiques différents." (2) La variété des situations visées le conduit à cette conclusion : "L'enjeu des circuits c'est de fragiliser les aides publiques au cinéma." Et justement le combat connaît des rebondissements incessants.

Depuis la plainte d'UGC et de MK2 l'an dernier, une pétition (3) a récolté pléthore de signatures (plus de 14.000 à ce jour) et non des moindres : des palmés, de Lynch à Wenders et surtout un message clair des cinéastes. A l'heure où les rotations de films dans les grands multiplexes sont de plus en plus éphémères, ne laissant même plus la possibilité aux films de s'installer dans la durée, les salles comme le Méliès offrent leur chance aux oeuvres les plus exigeantes et attirent un public qui ne souhaite plus offrir son temps de cerveau disponible à sa télé. Même si Goudet (photo ci-contre) a bon espoir de voir l'extension du Méliès arriver à terme, le débat n'est pas clos : il y a quelques semaines, l'association de soutien du Méliès a publié une publicité représentant Karmitz en requin. Le fondateur de MK2 a porté plainte. Le week-end dernier encore, au moment où le Méliès et nombre de cinémas indépendants appelaient à remplacer la séance du jour par des débats pendant la très people cérémonie au théâtre du Châtelet, la "super césarisée" Jeanne Moreau s'est inquiétée des "subventions qui diminuent de plus en plus pour des festivals, pour des cinémas indépendants, des cinémas de proximité dont certains sont attaqués par des groupes puissants comme provoquant une concurrence déloyale". Pour tous, une chose semble sûre : le combat ne fait que commencer.

(1) Un grand nombre de studios du 7e art hexagonal se trouve dans le 93. On peut citer les studios d'Aubervilliers, les plateaux de Transpaset à Saint-Ouen ou encore les studios Sets à Stains. Le gargantuesque projet de Luc Besson d'un quasi-Hollywood à la française (la Cité du cinéma) a de grandes chances de voir le jour à Saint-Denis.
(2) Projet de création de salle municipale à Noisy Le Grand, projet d'extension de salle municipale à Montreuil, projet d'extension d'une salle en société d'économie mixte (relevant du droit privé) à Epinal, renaissance d'une salle entièrement privée à Lyon (le Comoedia).
(3) Pétition que l'on peut trouver sur le site de l'association des amis du Méliès : http://www.rencartaumelies.fr

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