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Martin Scorsese passe à confesse
Par Adrien Sene - Le 12/12/2011
Dans un livre d’entretiens de près de 600 pages, Richard Schickel et Martin Scorsese reviennent sur la carrière du cinéaste. Anecdotes, analyses et confidences dessinent le portrait inattendu et passionnant d’un homme dévoré d’ambition mais en proie au doute.
Martin Scorsese et Richard Schickel sont de la même génération, évoluent dans le même cercle d’amis et partagent une connaissance encyclopédique du septième art. Tout au long d’une discussion sur l’œuvre du cinéaste, et le cinéma en général, le critique permet au réalisateur de Raging Bull de se livrer de manière inhabituelle. Entre anecdotes et analyses, petites histoires et grands films, leur dialogue montre le visage d’un artiste aux nombreuses aspirations, notamment celle d’être un grand réalisateur classique, et aux angoisses tout aussi nombreuses. Au moment où sort Hugo Cabret (le 14 décembre), dans lequel il évoque sa propre mélancolie du temps qui passe à travers l’histoire d’un enfant qui redécouvre Méliès, Conversations avec Martin Scorsese livre un regard inédit sur un cinéaste atypique, et éclaire ses rapports compliqués avec le système hollywoodien. Démonstration en quatre films.
New York, New York (1977)
Après une Palme d’Or pour Taxi Driver, en 1976, Martin Scorsese est incontournable. Bercé par les films de studio de l’âge d’or hollywoodien, il leur rend hommage avec New York, New York, comédie musicale ambitieuse qui conte les amours orageuses d’un saxophoniste (Robert De Niro) et d’une chanteuse (Liza Minelli). À sa manière, toutefois. « J’ai volontairement adopté un style chaotique, explique-t-il. Je n’ai compris qu’ensuite que ça ne me convenait pas. » L’envie de marier deux influences, le cinéma européen et le cinéma américain, débouche sur une direction d’acteur moderne, proche de l’improvisation, qui va dynamiter le tournage classique du film de studio à gros budget. Cette ambition mal assurée, mêlée à des problèmes personnels (drogues, épuisement physique et romance compliquée avec sa star) lui fait considérer New York, New York comme un ratage. Avec Robert Schickel, il en vient presque à renier le film : « Je ne suis pas satisfait du résultat, mais la juxtaposition d’un premier plan moderne et d’un arrière-plan artificiel (…) me semble toujours une bonne idée. » Bonne mais difficile à concrétiser au cœur du système hollywoodien.
La Valse des pantins (1983)
Littéralement revenu d’entre les morts grâce à Raging Bull (1980), Scorsese se lance dans un projet que Robert De Niro lui apporte : La Valse des pantins ou l’histoire d’un comique (Jerry Lewis) harcelé par un aspirant humoriste psychotique (De Niro). Dans ses échanges avec Robert Schickel, le cinéaste est tendre avec cette œuvre méconnue, mais beaucoup moins avec lui-même. Il reconnaît que ce personnage de fan hostile le renvoie au cinéphile passionné qu’il était : « Je suis gêné aujourd’hui de penser que j’ai pu être un peu comme ça dans les années 1970. » Miroir de sa propre fan-attitude, La Valse des pantins lui permet de mûrir dans son rapport avec les stars hollywoodiennes et de refréner son arrogance de petit génie - masque qu’il arbore pour se protéger de ceux qui l’impressionnent. Scorsese raconte ainsi qu’il faisait poireauter Jerry Lewis dans sa caravane tous les soirs, au cas où il aurait besoin de lui. L’acteur finira par lui demander un peu de considération. Un peu honteux, Scorsese lâche : « Je n’étais pas un pro. Du reste, je ne sais même pas si j’en suis un aujourd’hui. »
Gangs of New York (2002)
Au début des années 2000, Scorsese voit aboutir un projet qui lui tient à cœur depuis 1970 : raconter les premières heures de New York, vers 1850. La violence inimaginable des gangs qui règnent à l’époque lui permet de mêler son goût pour l’Histoire et son obsession pour la brutalité des quartiers pauvres. Hélas, s’il est plus reconnu que jamais, Scorsese n’est toujours pas capable de plier les studios à sa volonté (au contraire de son ami Spielberg, par exemple). Et, avec Gangs of New York, le nerf de la guerre reste le même : l’argent. « Au moment de tourner les émeutes de la conscription, des tensions ont commencé à se faire sentir en termes de financements. J’avais mal prévu mon coup », avoue Scorsese. Il doit alors batailler avec le producteur Harvey Weinstein pour conserver ce qu’il peut du scénario. « Harvey Weinstein s’est montré très drôle à ce sujet. " Sur dix scènes, m’a-t-il dit, on a seulement les moyens d’en faire trois. Lesquelles tu choisis, Marty ? " »
Shutter Island (2010)
Quatrième film du tandem DiCaprio-Scorsese, Shutter Island est le premier du cinéaste sous la bannière Paramount, avec qui il signe un contrat de quatre ans. Pour cette adaptation d’un roman de Dennis Lehane, dans laquelle un flic enquête dans un asile psychiatrique, Marty devient un cinéaste de studio dans le sens classique du terme, c’est à dire à son service tout en étant conscient de son propre style. Mais doit-il jouer le jeu des projections tests, de l’argumentation, des mémos ? La pression des studios et le tournage restent dans son souvenir une telle épreuve que Scorsese se braque d’emblée lorsque Schickel aborde le sujet : « Je préfère ne pas en parler. Je ne suis pas sûr de pouvoir supporter une critique supplémentaire sur ce film. (…) Peut-être que le film est mauvais. Je ne sais pas. » Déjà cher à la base, le budget du film est plombé par la météo et diverses déveines. La postproduction est elle aussi un cauchemar : on lui demande de précipiter le montage pour pouvoir sortir à Noël, avant de repousser la sortie à février. « Je me le dis chaque fois que je termine un film, mais travailler dans ces conditions ne me convient vraiment plus », explique-t-il. Ironie du sort : le système lui procure ses plus grands succès et Shutter Island devient le deuxième meilleur résultat au box-office de Scorsese après Les Infiltrés. Et lui permet de continuer à travailler confortablement, quand Brian de Palma ou Francis Ford Coppola revoient leurs ambitions à la baisse.
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