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KUBRICK DE A À Z Exposition à la Cinémathèque
Par Olivier De Bruyn - Le 14/03/2011
La grande exposition que lui consacre la Cinémathèque française, du 23 mars au 31 juillet, remet le cas Kubrick au centre des débats. Sous forme d'Abécédaire, retour sur une carrière et une personnalité hors normes.
Il est mort le 7 mars 1999 et n'aura donc pas vu le siècle nouveau. À part ça, Stanley Kubrick n'a pas raté grand chose. Il a arpenté tous les genres du cinéma pour les soumettre à ses obsessions. Poussé les notions de contrôle, d'exigence et d'intégrité jusque dans leurs ultimes retranchements. À compter de 1962 et de 'Lolita', son sixième film, il ne signera plus... que des monstres. De beaux monstres : 'Dr Folamour', '2001 : Odyssée de l'espace', 'Orange Mécanique', 'Barry Lindon', 'Shining', 'Full Metal Jacket', 'Eyes Wide Shut'. Autant de films chocs, opaques et follement ambitieux, dont les richesses thématiques et formelles ont bouleversé l'histoire du cinéma. De A à Z, retour partiel et partial sur une filmographie indépassable.
A comme Auteur
Après 1960 et l'expérience malheureuse de 'Spartacus' (une sorte de commande), Kubrick s'est juré de ne plus jamais travailler sous la contrainte. Il tient parole et devient un réalisateur démiurge, maître d'œuvre de ses projets de A à Z et détenteur du final-cut. En ce sens, il est donc la quintessence de l'Auteur, avec une majuscule. Mais, paradoxalement, sa liberté profonde, son souci de changer de registre à chaque film (13 en tout) et sa prédilection pour les adaptations littéraires (tous ses chefs-d'œuvre s'inspirent de livres !) ont jeté le trouble chez les commentateurs qui n'aiment rien tant que classer et ranger dans des cases. Kubrick ? Plus libre qu'un auteur. A comme Artiste.
B comme Bougies
Chez lui, l'obsession du détail est une marque de fabrique et, surtout, d'exigence. Sur le tournage de 'Barry Lindon', film d'époque et en costumes, Kubrick souhaite dynamiter la fausseté des reconstitutions au cinéma. Pour ce faire, il tourne des scènes entières éclairées... à la bougie. Pour le plus grand désarroi des techniciens, mais le plus grand bonheur des spectateurs. Ce qui vaut mieux que l'inverse.
C comme Censure
Lolita (GB/USA 1960-62), © Warner Bros. Entertainment Inc.Consensuel Kubrick ? Jamais. Et sa carrière n'a rien d'un long fleuve tranquille. Plusieurs de ses films suscitent de violentes polémiques. 'Les sentiers de la gloire' (1957), film sur l'horreur de la guerre 14-18 et manifeste pacifiste, est interdit pendant 20 ans en France. 'Lolita' (1962) déclenche l'ire des ligues de vertu américaines et le cinéaste doit retarder de plusieurs mois sa sortie. Quant à 'Orange mécanique', il est accusé d'inspirer des faits-divers sanglants et vaut à son auteur, traité de fasciste, des menaces de mort.
D comme Durée
Quatre ans séparent 'Orange mécanique' (1971) de 'Barry Lyndon' (1975). Cinq 'Barry Lindon' de 'Shining' (1980). Sept 'Shining' de 'Full Metal Jacket' (1987). Douze 'Full Metal Jacket' de 'Eyes Wide Shut' (1999). Plus le temps passait, plus Kubrick donnait du temps au temps. Choix des sujets, préparation, tournage : son perfectionnisme ne connaissait plus de limites. Le cinéaste meurt quelques semaines après avoir achevé 'Eyes Wide Shut'. Avec le sentiment du devoir accompli ?
Voir la Bande-Annonce de l'exposition Stanley Kubrick.
E comme Échecs
Une des passions de Kubrick, le cérébral, l'amoureux des stratégies, le fou de symétrie (voir S). Il en apprend les rudiments avec son père quand il a douze ans, les préfère aux études durant toute son adolescence et y jouera toute sa vie.
F comme Fuck
Le dernier mot prononcé dans le dernier film de Kubrick, 'Eyes Wide Shut', vertigineuse immersion dans les marécages de la vie conjugale et du fantasme. Le « fuck » ultime prononcé par Nicole Kidman n'insulte personne, mais indique une éventuelle issue de secours à Tom Cruise et, par la même occasion, au spectateur. Kubrick ou le dernier mot pour le dire.
G comme Guerre
Full Metal Jacket (Full Metal Jacket, GB/USA 1987), © Warner Bros. Entertainment Inc.Obsédé par la sauvagerie et l'identité morcelée (voir J), par l'affrontement entre raison et pulsion, Kubrick a mis en scène la guerre sous toutes ses (sanglantes) coutures, de son premier long-métrage, 'Fear and Desire' (1953) – film renié par le cinéaste et qui ne fait donc pas partie de la rétro de la Cinémathèque – où un groupe de soldats s'aperçoit qu'il se combat lui-même à 'Full Metal Jacket', le plus glaçant et impitoyable film du genre. La guerre traverse aussi son œuvre : 'Les sentiers de la gloire', 'Spartacus', 'Docteur Folamour', 'Barry Lindon'. Et quand la violence ne s'exerce pas sur les champs de bataille, elle agite les cerveaux malades des « héros » monomaniaques ('Orange mécanique', 'Shining').
H comme Héritiers
Les cinéastes « cassavetiens » se ramassent à la pelle, les « polanskiens » n'en parlons pas, mais existe-t-il des « kubrickiens » ? Difficile de pasticher un cinéaste qui prend soin de constamment se renouveler et dont certains « effets » visuels sont si spécifiques que leur reproduction ne peut qu'échouer dans le ridicule. L'influence est donc souterraine. Et certains films présentés à la Cinémathèque parallèlement à l'expo le prouvent : 'Vidéodrome' de Cronenberg, 'Wall-E', 'Barton Fink' des frères Coen, 'Zodiac' de Fincher...
I comme Idées fixes
La précision maniaque de Kubrick et son obsession du contrôle ne sont pas des légendes. Ni dans son job, ni dans sa vie. Dans le documentaire 'A life in Pictures', réalisé par Jan Harlan, le beau-frère de Kubrick, une des filles du cinéaste raconte que son papa, quand il partait en tournage, laissait à sa progéniture des listes de consignes à respecter en son absence. Par exemple, quinze pages d'instructions pour s'occuper des chats.
J comme Je est un autre
Le thème du double, à l'image des jumelles terrifiantes de 'Shining', hante son œuvre. Kubrick a filmé mieux que personne la folie et la schizophrénie. James Mason dans 'Lolita', Peter Sellers dans 'Dr Folamour', Jack Nicholson dans 'Shining', Malcom McDowell dans 'Orange mécanique' en sont les incarnations les plus emblématiques. Mais toute la filmographie donne à voir la démence au travail et les efforts plus ou moins pertinents pour la domestiquer.
Nicole Kidman sur le tournage de Eyes Wide Shut (Eyes Wide Shut, GB/USA 1999)., Photo: Manuel Harlan © The Stanley Kubrick Archive.K comme Kidman
La dernière héroïne kubrickienne est aussi la plus troublante. Petites lunettes ou non sur le nez, nue ou non, assise sur les toilettes ou non, confessant un fantasme qui n'en est pas forcément un, elle insuffle au film un mystère et une sensualité qui trouvent un aboutissement somme toute logique dans sa dernière réplique (voir F).
L comme Lignée
Dès ses jeunes années, Kubrick aime passionnément le cinéma. Et ses préférences, ce n'est pas un hasard, vont vers les francs-tireurs, les metteurs en scène qui inventent à chaque film leur propre univers : Ophuls, Antonioni, Welles, Huston, Bergman, Fellini. Son œuvre ne ressemble à nulle autre, comme celles de ses admirations.
M comme Musique
« Ce n'était pas un film, mais une nouvelle façon d'envisager le cinéma ». Ainsi parle Steven Spielberg à propos de '2001'. La même remarque vaut pour l'utilisation de la musique, certes dans '2001' (valses de Strauss, Ligeti), mais aussi dans 'Orange Mécanique' (Beethoven et l'ironique 'Singing in the rain') ou dans 'Barry Lindon'. La musique n'illustre pas, ne joue pas seulement parfois comme un contrepoint, elle s'intègre à la narration, quand elle ne porte pas la narration elle-même.
Voir le Coffret Stanley Kubrick - L'intégrale.
N comme New York
Kubrick y naît en juillet 1928, y grandit et, après une expérience de photographe pour le magazine Look (voir P), il y tourne ses premiers films. Il y revient dans 'Eyes Wide Shut', comme pour boucler la boucle. Selon ses proches, malgré ses 40 ans de vie passés en Angleterre, Kubrick était resté new-yorkais dans l'âme.
Stanley Kubrick, around 1949., Photo: Jacques Kubrick © The Stanley Kubrick Archive.
O comme Oscar
Kubrick n'a jamais reçu l'Oscar du meilleur réalisateur, ni celui du meilleur film.
P comme Photographie
Jeune, Kubrick a plusieurs passions : le jazz, la boxe et... la photo. À 16 ans, il vend son premier cliché au magazine Look (l'image d'un vendeur de journaux en larmes après la mort de Roosevelt) et se fait engager. Il y reste quatre ans et y rode son sens inimitable du cadre, de la composition, de la lumière.
Q comme Questions
Peu de cinéastes peuvent s'enorgueillir de torturer à ce point les méninges du spectateur. '2001', avec ses singes, son long tunnel psychédélique et son monolithe, continue, 43 ans après son apparition sur les écrans, d'alimenter des débats pointus ou vaseux. Dans un genre plus modeste, la fin de 'Shining' et le plan sur une vieille photo où l'on distingue Nicholson stimulent aussi les neurones des cinéphiles. Quels autres films alimentent de tels délires d'interprétation ?
R comme Renoncements
Selon Christiane Kubrick, sa veuve, le cinéaste déplorait d'avoir si peu tourné. Parmi ses renoncements, 'A.I' (finalement réalisé par Spielberg) et surtout deux projets qui suscitent des regrets éternels. 'Napoléon' qu'il abandonne après la sortie et l'échec public de 'Waterloo' (1970), le film de Serge Bondartchouk avec Rod Steiger. Et 'Aryan Papers', sur un sujet qui obsède Kubrick, d'origine juive : la seconde guerre mondiale et la Shoah. Il y renonce en apprenant que Steven Spielberg tourne 'La Liste de Schindler' (1993). L'exposition de la Cinémathèque propose de nombreux documents sur ces œuvres avortées.
S comme Symétrie
Chez Kubrick, l'idée est la mise en scène. Le thème obsessionnel du double et le combat intérieur des personnages s'incarnent dans le cadre de l'écran où domine souvent le principe de la symétrie. La récurrence des miroirs n'a ainsi rien de surprenant. Même rigueur implacable dans les échafaudages narratifs. 'Orange Mécanique' (trois parties de 45 minutes se répondant terme à terme), 'Barry Lindon' (ascension/chute) ou 'Eyes Wide Shut' (parcours nocturne/parcours diurne) obéissent à des règles scrupuleuses. Ou quand l'ordre abrite le désordre.
T comme Trauma
Shining (GB/USA 1980), © Warner Bros. Entertainment Inc.Certaines images de Kubrick hantent le spectateur 15 ou 20 ans après les avoir vues. Le suicide de Gomer Pyle dans 'Full Metal Jacket', la messe noire-partouze de 'Eyes Wide Shut', les duels de 'Barry Lindon', l'extinction de l'ordinateur Hal dans '2001'. Kubrick, surtout, aura signé les deux films les plus traumatisants de l'histoire du cinéma : 'Orange mécanique' et 'Shining'. Deux chefs-d'œuvre sur la démence (sociale et individuelle) après lesquels on ne peut plus écouter Beethoven ou regarder une hache de la même manière.
U comme Ultime
Cinéaste-cinéphile (voir L), d'une exigence folle, Kubrick voulait faire mieux dans chaque genre. Pas pour écraser la concurrence, mais pour être à la hauteur de son ambition. 'Full metal Jacket', c'est le film de guerre et la déshumanisation « à l'os », dépourvu du lyrisme noir de classiques comme 'Apocalypse Now' ou 'Voyage au bout de l'enfer'. 'Shining', le film d'horreur parfait, d'après un roman de Stephen King mais nourri des théories freudiennes. '2001' (tourné avant le premier pas de l'homme sur la lune !), le poème métaphysique ultime. 'Barry Lindon', la fresque existentielle qui bouleverse toutes les conventions du film en costumes.
V comme Versions
146, 142 ou 120 minutes ? Le contrôle absolu de Kubrick sur son œuvre ne l'empêchait pas de douter. Il existe ainsi trois versions de 'Shining', la première sortie seulement à New York, en 1980, au début de son exploitation, la seconde amputée de 4 petites minutes par le cinéaste lors de la sortie sur le territoire américain, la troisième ratiboisée de 22 minutes lors de la sortie mondiale. De même, on a retrouvé récemment dans les cartons de la Warner les fameuses 20 minutes « en plus » de '2001...', celles que Kubrick coupa suite à l'une des premières projections houleuses de son film (200 pontes de l'industrie du cinéma américain quittent la salle avant la fin).
Faire le Quiz Stanley Kubrick.
W comme Warner
« Faites ce que vous voulez, prenez le temps qu'il vous faut... ». Grâce à ses succès commerciaux (à l'exception de 'Barry Lyndon', il n'a jamais connu l'échec), et aussi, probablement, parce que son nom faisait joli dans le catalogue, la Warner a joué le rôle de mécène auprès de Kubrick, lui garantissant la liberté totale dont il avait besoin. Un privilège dont il fit bon usage.
X comme Cinéma X
Lubrique Kubrick ? Avec la guerre (voir G), le sexe est l'autre grande affaire de son cinéma. De 'Lolita' à 'Eyes Wide Shut', en passant par 'Orange Mécanique' et 'Barry Lindon', il se glisse partout. Obsédé autant par les labyrinthes du cerveau que par les pulsions animales, le cinéaste poursuit ainsi son étude de l'humanité en situation. La pornographie, « motif » qui devait de toute évidence l'intéresser, est l'un des seuls genres que Kubrick n'ait pas arpentés, l'industrie ne permettant pas ce type d'activité. On ne saura donc jamais si le cérébral se serait « lâché », ni s'il faut le regretter.
Y comme Yin et Yang
Provocateur dans son œuvre, mais d'une discrétion maniaque dans sa vie. Fasciné par les structures, mais immense filmeur des passions désordonnées. Kubrick ou l'attraction pour les contraires.
Z comme Zygomatiques
Stanley Kubrick et Peter Sellers sur le tournage de Docteur Folamour (GB/USA
1963-64), © The Stanley Kubrick Archive.'Docteur Folamour' est la seule vraie comédie de Kubrick, mais son humour particulier et corrosif est présent dans tous ses films, même les plus pessimistes. Ainsi dans 'Barry Lyndon', où la voix-off souligne avec dérision la vanité du parcours du personnage ou dans 'Eyes Wide Shut' où l'errance nocturne de Tom Cruise et sa quête de coït sans cesse compromise lorgnent sur le théâtre de l'absurde. Selon Spielberg, Kubrick était « un illustrateur conceptuel de la condition humaine ». Aucune raison de se rouler par terre, soit, mais parfois de quoi sourire. Amèrement.
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