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Fabrice Luchini : « Je fais bien plus pour la France que François Hollande ! »

Propos recueillis par Étienne Sorin - Le 10/01/2013

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Fabrice Luchini : « Je fais bien plus pour la France que François Hollande ! »

Après « Les Femmes du 6ème étage », le cinéaste Philippe Le Guay offre un nouveau rôle en or à l’acteur dans « Alceste à bicyclette », variation très réussie du Misanthrope de Molière. Et lui donne un partenaire à la mesure de son talent en la personne de Lambert Wilson. Le trio raconte ici les ressorts d’une comédie intello et populaire. Verbatims.

Fatigué de tout et surtout de lui-même, Serge Tanneur, comédien de théâtre, a abandonné la société du spectacle au sommet de sa gloire pour s’exiler dans une maison glaciale sur l’île de Ré. Il y broie du noir, n’y voit personne et s’y consume en silence. Un jour, surprise, le dénommé Gauthier Valence, acteur de télévision populaire, débarque sur l’île et cherche à convaincre Tanneur d’effectuer son come back parisien pour jouer Le Misanthrope. Tanneur refuse mais son ego, du genre king size, l’entraîne bien évidemment à revoir sa position, sans quoi le film n’existerait pas. Bonne nouvelle : il existe et il réjouit en mettant en scène les répétitions explosives du duo (qui va jouer l’atrabilaire Alceste ou le raisonnable Philinte ? qui est le meilleur ?), et des promenades à vélo le long des plages balayées par les vents.

Fabrice Luchini : « L’île de Ré est effrayante »

« Mon envie profonde de faire le film, elle vient de Philippe Le Guay qui a eu l’idée de mettre deux personnages dans une comédie et d’avoir mis Molière en contrebande, ce qui nous permet de l’entendre plus amplement parce qu’il ne l’a pas attaqué frontalement en voulant faire un film sur Molière. Là, on se ferait chier à périr. Alceste à bicyclette est le contraire d’un film sur le théâtre ! Si c’est pour dire au public : "Il faut aimer Molière", il n’en a rien à foutre de Molière, mais il entend quand le fataliste et conservateur Philinte dit à ce casse-couille d’Alceste qui gueule contre tout : "C’est une folie à nulle autre seconde de vouloir se mêler à corriger le monde, j’observe chaque jour cent choses qui pourraient mieux aller…" » 

Molière et le génie français

« Je n’ai pas relu Le Misanthrope car je pratique la pièce tous les matins. Je suis obsédé par le dialogue entre Philinte et Alceste de la scène 1 de l’acte 1. Molière étant un dialoguiste de génie, je suis tout le temps en train de pratiquer cette phrase, d’essayer de restituer sa puissance évocatrice. Si le film de Le Guay est réussi c’est parce qu’il y a la résonnance et le retentissement que produit cette langue. L’alexandrin, c’est une contrainte formidable qui fait jaillir l’espièglerie. Comme chez La Fontaine, le génie du XVIIème siècle est là. Le génie français d’ailleurs. On n’est pas Français par son appartenance politique ou sa classe sociale mais par la langue. Et ce sont un Roumain comme Cioran ou un Irlandais comme Beckett qui nous le rappellent. En lisant depuis des années La Fontaine et Céline au théâtre, je fais bien plus pour la France que François Hollande ! »  

 « Île de Ré = île de riches ! »

« Le troisième personnage principal, c’est l’île de Ré. Le film me plaît beaucoup parce que c’est une comédie à l’île de Ré où j’ai une maison aux Portes. Je prenais mon vélo le matin pour aller travailler et je rentrais dans ma baraque chaque soir après le tournage. J’ai ainsi évité tout excès de finances et réduit le budget de production du film ! Est-ce que je suis trop payé ? Moi, je prends ce qu’on veut bien me payer et tous mes films sont rentables. Je donne la moitié aux impôts mais j’ai de quoi vivre jusqu’à la fin de mes jours. Je suis au niveau d’un gynéco en fin de carrière, je suis propriétaire d’un appartement à Paris, j’en ai acheté un à ma fille et cette maison sur l’île de Ré où je vais depuis presque 20 ans. Mon métier étant anxiogène, je me suis dit qu’il fallait investir dans un terrain et une petite maison. Je l’ai achetée à crédit et je me suis fourré là-bas pour des raisons étranges… Il n’y a rien de moins intéressant que le paysage de l’île qui est une espèce de champs de patates, tout est plat. Celui qui veut du grand paysage n’a qu’à aller dans l’Ardêche.  Mais c’est très fantasmagorique l’île de Ré…  Île de Ré = île de riche ! C’est l’île de l’ISF injuste puisque le pauvre mec qui avait deux hectares et trois vieilles vignes devient un paysan accablé. Il se retrouve à payer un ISF dément alors qu’il gagne 1300 euros par mois. L’île de Ré est un fantasme parce que c’est une île avec aujourd’hui une concentration incroyable d’hommes politiques, d’artistes, d’écrivains, d’acteurs… C’est une île effrayante ! »

 

Lambert Wilson : « Est-ce que j’allais me faire bouffer par Fabrice ? »

« Dès la lecture du scénario, j’ai senti que c’était un film de jeu pur, sans une seconde de temps faible. Et j’ai cru à cette histoire entre deux acteurs. Comme mon personnage de Gauthier Valence, j’ai vécu la fragilité d’être en demande vis-à-vis d’un acteur ou d’une actrice. Mais Valence représente sans doute l’acteur que j’étais il y a quinze ans, quand je voulais tout, la popularité, le prestige du théâtre… J’ai accepté l’idée que je n’étais qu’un acteur et que je n’étais pas aussi un metteur en scène ni un chanteur. J’ai mis beaucoup de distance entre l’ambition et moi… Je ne suis pas totalement guéri mais je me soigne. » 

Partenaire particulier

« J’ai peut-être pensé que j’allais me faire bouffer tout cru par Fabrice mais mon appréhension à son sujet s’est très vite dissipée tout simplement parce qu’il m’a fait rire. Son personnage d’homme brillant le précède mais, sur un plateau, il est très sage et il respecte le territoire de son partenaire. Dès le début, je me suis senti défendu par Philippe Le Guay, le scénario protège le personnage de Gauthier Valence, il lui donne des cartouches. Et j’adore la comédie quand elle n’est pas vulgaire, j’aime jouer avec le corps, la gêne, l’embarras. » 

 

Philippe Le Guay : « J’admire l’acteur pour sa folie »

© Myriam Touzé« C’est toujours mystérieux le point de départ d’un film. Pour Les Femmes du 6ème étage, je suis parti du souvenir de ces groupes de femmes dans les rues de Paris que je voyais quand j’étais enfant. Le scénario des Femmes du 6ème, Fabrice n’arrêtait pas de le perdre et je lui ai amené plusieurs fois sur l’île de Ré. Je le retrouvais à bicyclette à mi-chemin de là où il habite, et un jour il s’est mis à réciter la scène 1 de l’acte I du Misanthrope et j’ai eu cette vision de deux types à bicyclette. Quant à la pièce elle-même, elle pose une question indémodable : faut-il dire la vérité ou travestir sa pensée ? Mais c’est l’amour des acteurs qui guide mon cinéma. J’admire l’acteur pour sa puissance, sa folie, sa fragilité aussi. C’est ce qu’oublie de dire Vincent Maraval dans sa tribune dans Le Monde qui a mis le feu au poudre : s’il a raison sur certains points, il ne dit pas qu’un acteur, c’est du désir et que l’argent est un puissant moteur du désir. » 

Bartleby à vélo

« Avec Fabrice, je peux explorer des personnages très différents, du bourgeois discret des Femmes du 6ème à l’acteur aigri d’Alceste à bicyclette. Gauthier Valence, le personnage de Lambert Wilson, lui, est un peu mon représentant, je suis plutôt un homme du compromis. Cela dit, Tanneur est comme un enfant caché dans un grenier qui attend qu’on vienne le chercher. Sa misanthropie amère du début devient une solitude apaisée, un renoncement auquel il souscrit. Il y a quelque chose en lui de Bartleby, le héros de Melville. Je me suis inspiré de Jean-Louis Trintignant qui, au sommet de sa gloire, s’est retiré près d’Uzès avec sa femme pour faire du vin. La fin est à la fois cruelle dans la mesure où chacun se retrouve seul et, en même temps, il y a une forme de délivrance. Ce n’est une défaite ni pour Tanneur ni pour Valence qui va surmonter son échec. »

 

Crédits photos : © Myriam touzé

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  • perceneigenuit

    11/01/2013 11h09 "En lisant depuis des années La Fontaine et Céline au théâtre, je fais bien plus pour la France que François Hollande ! » Quitte à mélanger les genres, Monsieur Luchini? J'essaye de vous comprendre. En cela, Philippe Le Guay m'aide un peu. Je le cite: "Un acteur, c’est du désir et l’argent est un puissant moteur du désir." Et si Monsieur Le Guay "admire l'acteur pour sa folie", je vais continuer de vous aduler et cesser de m'offusquer lorsque vous simulez de mélanger tout et n'importe quoi (l'art et la politique). Car il est possible que vous vous jouiez de nous, mais avec quel talent. Et, vous ayant démasqué, in fine, moi, j'aime cela.  

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