Le Figaro

Fellag : « J’ai mis tout mon vécu dans Monsieur Lazhar »

Propos recueillis par Étienne Sorin - Le 04/09/2012

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
0 avis
  • Membres (0)  
Fellag : « J’ai mis tout mon vécu dans Monsieur Lazhar »

Avant de monter sur scène avec un nouveau spectacle, Fellag incarne un professeur algérien à Montréal confronté à des élèves traumatisés par le suicide de leur institutrice. Un rôle qui fait écho à sa propre histoire dans un film québécois sans pathos ni guimauve. Rencontre.

 

Non, Monsieur Lazhar n’est pas un épisode exotique de L’Instit’. Doublement exotique a priori, aux yeux du public français, de par son décor (Montréal) et son personnage principal, Bachir Lazhar (Fellag), un immigré algérien embauché au pied levé comme professeur de primaire pour remplacer l’institutrice qui s’est pendue dans sa salle de classe. Le suicide du corps enseignant « entre les murs » n’est pas le sujet du film. Pas plus que l’immigration et ses douleurs, à travers le personnage de Monsieur Lazhar, qui fuit l’Algérie, la perte des siens et risque l’expulsion du Québec. L’auteur et réalisateur Philippe Falardeau déjoue justement les pièges du film à thèse en projetant ce « corps étranger » dans un univers souvent traité de façon caricaturale dans les médias. Il est remarquablement servi par Fellag qui trouve ici un personnage à la hauteur de son talent.

Monsieur Lazhar, c’est votre premier premier rôle au cinéma ?

© UGC Distribution© UGC DistributionOui et non. J’ai déjà eu des premiers rôles dans deux films en Algérie dans les années 1980 mais les deux ont été censurés ! L’un était un long-métrage sur la schizophrénie d’un haut-fonctionnaire qui ne croit plus en ce qu’il fait et sombre dans la folie. L’autre était un téléfilm qui racontait l’histoire d’un bandit des années 1940, ancien combattant de la guerre 1939-1945, guillotiné par les autorités françaises. Mais un homme dont le père, collaborateur de l’état français, a été assassiné par ce héros populaire de Kabylie, a agi auprès du pouvoir pour faire interdire le film le jour même de sa diffusion.  Donc, les deux films sont passés à l’as et comme ils n’ont jamais été vus, on peut dire, oui, que Monsieur Lazhar est mon premier premier rôle…

Il y a des points communs entre votre personnage et votre histoire personnelle… 

Bien sûr. J’ai quitté l’Algérie en 1995. Comme pas mal de monde, dès que tu bougeais, tu recevais des lettres de menaces. Les facteurs travaillaient beaucoup à l’époque… Comme Bachir Lazhar, mon personnage, j’ai attendu un an et demi pour avoir des papiers. J’ai mis tout ce vécu dans la carte d’identité du personnage. J’ai aussi beaucoup pensé à tous mes amis, artistes ou pas artistes, abattus ou exilés. À ceux qui tiennent un kebab à Perpignan alors qu’ils étaient professeurs d’économie à Alger, à tous ces gens qui portent une douleur, un arrachement. Je les connais et je les fréquente. J’ai connu des Algériens qui ne pouvaient pas rentrer au pays et se rendaient en Tunisie pour voir leur mère une semaine. Elle aussi devait se déplacer, avant que chacun ne rentre chez soi. C’était un déchirement. J’ai mis tout ça sur le dos de Lazhar, c’est pour ça qu’il est très chargé !

Avez-vous toujours le sentiment d’être en exil ?

Je me sens citoyen français et je me sens incroyablement bien en France. Je joue presque tous les soirs devant un public où il y a autant d’Algériens que de Français. En même temps, je ressens la douleur d’un pays perdu. Je retourne de temps en temps en Algérie mais il est impossible que j’y retourne pour toujours. Je suis depuis déjà dix-sept ans en France et ma vie est ici. C’est ici que j’avance, que je pense, que j’invente. Je ne peux plus créer dans mon pays natal.

Que représente l’Algérie pour les Québécois ?

J’ai vécu trois ans au Québec, de 1979 à 1982, à l’époque il y avait 3000 Algériens dans tout le Canada. Les gens me prenaient pour un Grec, un Libanais ou même un Italien. Quand je leur parlais de l’Algérie, pour eux c’était un pays quelque part près de l’Indonésie. Aujourd’hui, il y a 60 000 Algériens, rien qu’à Montréal ! Bien sûr, le fait qu’ils soient francophones compte dans le fait que le Québec les accueille, mais il y a aussi le fait que le continent nord américain absorbe l’immigration de la façon la plus naturelle du monde. Après les Juifs, les Polonais, les Irlandais, les Italiens ou les Grecs à l’époque des Colonels, arrivent les Haïtiens et les Mexicains… Le continent peut non seulement l’encaisser mais il en a besoin. C’est pour ça que la nationalité de Monsieur Lazhar ne pose aucun problème à la classe. Il n’est pas victime de racisme. Avec la France, nous avons une histoire commune de cent cinquante ans, une guerre de libération, de la violence, du ressentiment, mais aussi beaucoup d’amour et d’admiration. Il y a des mariages mixtes par milliers, des amitiés inouïes. On s’aime, on se rejette. Dans mon nouveau spectacle, je parle beaucoup de cette ambivalence.

N’est-ce pas plus facile pour un Algérien aujourd’hui  d’émigrer au Québec qu’en France ?

Quand un Algérien arrive en France, il est comme chez lui, il retrouve des gens qui le prennent en charge. Moi j’avais des amis français et algériens quand je suis arrivé à Grenoble. Mais oui, un jeune homme de 20 ans aura plus de facilités à s’adapter à un pays lointain comme le Québec, à trouver du boulot, sans ce passif avec la France que les Québécois ne connaissent d’ailleurs pas.

Monsieur Lazhar est Algérien mais, pour ses élèves québécois, il est surtout « exotique » parce qu’il parle le « Français de France »… Quel est votre rapport à la langue française ? 

La langue est un moyen absolument extraordinaire d’adaptation, d’intégration dans une société. C’est le fluide quasiment magique pour naviguer où l’on veut. Lazhar fait partie d’une génération, la mienne, qui a été formée au sortir de la colonisation et de l’indépendance. Au contraire, le repli sur soi du pays est porté par la langue arabe enseignée de mauvaise façon, délibérément, pour ne pas permettre aux gens de remettre en cause le système. Lazhar, lui, est à la fois francisé et arabisant, typique de la classe moyenne qui occupait et occupe toujours les métiers de l’enseignement et les professions libérales. Il donne énormément d’importance à la culture française qui est un moyen d’émancipation, d’ouverture vers la modernité. Quand un Algérien comme Bachir vient en France, il n’a aucun problème. Et encore moins au Québec, où la langue française est très respectée. 

Pourquoi ce titre pour votre nouveau spectacle, Petits chocs des civilisations ?

© Sylvain Bocquet© Sylvain BocquetPar opposition au « choc des civilisations » de Samuel Huntington qui nous promet l’enfer. Les petits chocs, ce sont toutes les incompréhensions, les clichés qui nous rabaissent. Je les ai grossis pour en rire, les exploser. Lenny Bruce disait qu’il répéterait le mot « nègre » dans ses spectacles autant de fois qu’il faut jusqu’à ce qu’il perde de sa substance. Je veux faire la même chose. Mes précédents one-man-shows étaient des valises pleines d’histoires algériennes. Cette fois, c’est mon premier spectacle sur la société française à partir de ce que j’ai amassé depuis que je vis ici. J’ai choisi comme point de départ le couscous, le plat préféré des Français si l’on en croit un sondage.

Comment expliquez-vous que le couscous soit le plat préféré des Français et que Marine Le Pen arrive troisième de la dernière élection présidentielle ?

La montée du FN m’inquiète mais quand on vient d’où je viens, c’est de la gnognotte. D’autant plus que l’extrême droite ici est tenue par le cadre d’une démocratie.

Petits chocs des civilisations, au Théâtre du Rond-Point, du 11 septembre au 10 novembre 2012.

Monsieur Lazhar, sortie le 5 septembre

vos commentaires

 
 

Pour aller plus loin

Articles & dossiers associés

  • « Beckett, Baer, Vinterberg, Assous, Fellag, Zweig… Les 10 noms de la rentrée théâtrale »

    1 personne a déjà ajouté cet article à ses favoris

    Ajouter à mes favoris
    Votre espace personnel sur Evene.fr vous permet de découvrir du contenu culturel qui vous correspond. L'espace personnel, c'est un moteur de recommandations selon vos goûts.
    Ajouter à mes favoris 1
  • INTERVIEW DE FELLAG

    INTERVIEW DE FELLAG

    La mécanique d'un peuple

    Après 'Djurjurassique bled' et 'L'Ere des ninjas', l'humoriste algérien Fellag revient avec son nouveau spectacle, 'Tous les Algériens sont des mécaniciens'. Au théâtre du Rond-Point...

    Plus sur INTERVIEW DE FELLAG

    Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

    Réagissez
     
    • Membres (0)  

Les films associés

Monsieur Lazhar

Comédie dramatique

Monsieur Lazhar

de

Sortie en salle : 5 Septembre 2012

A Montréal, Bachir Lazhar, un immigré algérien, est embauché au pied levé pour remplacer une enseignante de primaire disparue subitement. Il apprend peu à peu à connaître et à s’attacher à...

Voir la bande annonce Commandez le DVD sur Fnac.com

« Monsieur Lazhar »

1 personne a déjà commenté cet article

Voir les commentaires

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
1
  • Evene  
  • Presse  
  • Membres (0)  

Les événements associés

Tournée Fellag : Petits chocs des civilisations

Comédie & humour

Tournée Fellag : Petits chocs des civilisations

Demain: Atelier à Spectacle - Vernouillet (28500) Dates : du 21 Octobre 2011 au 28 Avril 2012 TERMINÉ Plus sur Tournée Fellag : Petits chocs des civilisations Réservez vos places sur fnac.com

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
 
  • Membres (0)  

Les stars & célébrités associées

  • Fellag

    Fellag

    Humoriste algérien
    Né à Azeffoun, Algérie le 31 Mars 1950

    Né en Kabylie, Fellag est très vite initié au théâtre. Il entre dans l’Ecole d’art dramatique d’Alger en 1968 et y reste quatre ans avant d'évoluer dans plusieurs théâtres en Algérie. De...

    « Fellag »

    3 personnes ont déjà commenté cet article

    Voir les commentaires

    Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

    Réagissez
    3
    • Membres (3)  
Plus

vidéos

  • Exclusif : la scène d'ouverture de "Star Trek Into Darkness" de J. J. Abrams. Date de sortie : 12 juin © Warner

  • Après Vienne dans "Before Sunrise", Paris dans "Before Sunset", Jessie (Ethan Hawke) et Céline (Julie Delpy) se retrouvent en Grèce. En salles le 26 juin. © diaphana

Plus

photos

  • Le passé : Tahar Rahim et Bérénice Béjo dans le dernier film d'Asghar Farhadi. En salles le 17 mai 2013. - Le Passé

    Le passé : Tahar Rahim et Bérénice Béjo dans le dernier film d'Asghar Farhadi. En salles le 17 mai 2013. © Carole Bethuel

  • Affiche officielle du 66e Festival de Cannes (du 15 au 26 mai 2013). D'après le film « La Fille à la casquette » de Melville Shavelson, 1963. - La Fille à la casquette

    Affiche officielle du 66e Festival de Cannes (du 15 au 26 mai 2013). D'après le film « La Fille à la casquette » de Melville Shavelson, 1963. © Festival de Cannes

nouveautés

Fnac.com
DVD Action, Policier
Argo - Blu-Ray
Argo - Blu-Ray Ben Affleck, ... 20,00 €

Skyfall
Skyfall Sam Mendes, ... 17,49 €

DVD Comédie
Le Prénom
Le Prénom Alexandre de la Patellière, ... 10,00 €

Le cochon de Gaza
Le cochon de Gaza Sylvain Estibal, ... 10,00 €

Ted
Ted Seth MacFarlane, ... 10,00 €

DVD Nouveautés
Oblivion - Combo Blu-Ray + DVD
Oblivion - Combo Blu-Ray + DVD Joseph Kosinski, ... 24,99 €

DVD Série TV
NCIS : Enquêtes spéciales - Coffret intégral de la Saison 9
NCIS : Enquêtes spéciales - Coffret intégral de... Donald P. Bellisario, ... 39,99 €

Les Frères Scott - Coffret intégral de la Saison 9
Les Frères Scott - Coffret intégral de la Saison 9 Série Télévisée, ... 29,99 €

Jane Eyre - 2 DVD
Jane Eyre - 2 DVD Susanna White, ... 10,00 €

Livres Cinéma
Au nom de la loi
Au nom de la loi Samuel Blumenfeld 17,01 €

Hollywood Babylone
Hollywood Babylone Kenneth Anger 11,36 €

Le Bro code
Le Bro code Barney Stinson, ... 4,75 €

Plus

citation du jour

« Vivez, ah ! Vivez donc, et qu’importe la suite ! N’ayez pas de remords. Vous n’êtes pas Juge.  »

de Blaise Cendrars

Extrait du Bourlinguer En savoir plus sur cette citation

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
 
  • Membres (12)
     

la lettre evene

L’actualité culturelle au quotidien
Citation, livre, événement, célébrité, jeu concours... › Voir la lettre du jour

agenda