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FESTIVAL DU CINEMA D'AUTEUR DE RABAT Quel avenir pour le cinéma maghrébin ?

Aurélie Louchart pour Evene.fr – Juillet 2008 - Le 04/07/2008

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FESTIVAL DU CINEMA D'AUTEUR DE RABAT

Le festival de Rabat, c'est une compétition, des séances de cinéma gratuites pour les Marocains mais c'est aussi l'occasion pour les cinéastes du Nord et du Sud de se rencontrer pour discuter de l'avenir du 7e art au Maghreb. Evene s'est glissé dans ce petit monde pour quelques jours, le temps de prendre la température du cinéma en Afrique du Nord.

Au Maroc, même en se rendant à un festival cinéphile, le premier contact avec le cinéma se fait par le piratage. 'Kung Fu Panda' n'est pas encore sorti en salle en France mais on le trouve déjà partout en DVD pour 5 ou 10 dirhams (entre 50 et 90 centimes d'euro). Loin d'être anecdotique, ce phénomène détermine largement l'état actuel du cinéma au Maghreb. Pour Salma Chafii de l'entreprise Zaza distributions, aujourd'hui au Maroc, le réel secteur informel, c'est le distributeur légal, pas les pirates. La plupart des films sont dès le lendemain de leur sortie un peu partout dans le pays. Les revendeurs de copies pirates accèdent à des zones très reculées, couvrant ainsi le territoire comme jamais une entreprise privée n'en serait capable. "Que peut-on faire face à des pirates qui font entrer chaque mois deux millions de DVD vierges chinois au Maroc ? Ils ont un coût de revient de 3 dirhams, moi de 11 : je ne pourrais jamais appliquer des prix aussi compétitifs !" La distributrice affirme que le meilleur hacker au monde est marocain et que les systèmes anticopie les plus élaborés ont été testés, en vain. Les professionnels du cinéma de la région sont résignés à s'adapter à la situation. "On aimerait simplement qu'une taxe sur la copie privée soit instaurée." A l'étranger, les réactions ne se révèlent pas aussi compréhensives. Un exploitant de cinéma tunisien raconte ainsi comment souhaitant acquérir la copie d'un film pour la diffuser dans son pays, il s'est vu répondre par Sony Columbia que : "Ce territoire n'existe plus pour notre compagnie."

Cimetière de cinémas

A l'intérieur du Maghreb, le territoire en voie de disparition, c'est la salle de cinéma. En Tunisie, en 1956, il y avait 180 salles. Aujourd'hui, on en trouve plus que 16 et il se pourrait que plus aucune ne subsiste en 2010. (1) Au Maroc, la tendance est similaire. De 400 salles il y a 10 ans, on en trouve plus que 50 dans le pays. D'ici l'an prochain, il ne devrait plus rester qu'une seule salle de cinéma à Rabat. La plupart des salles appartiennent à des promoteurs immobiliers qui ne se soucient guère de la programmation. Ils proposent au public des blockbusters américains et quelques films indiens ou égyptiens. Rien que les spectateurs ne puissent trouver en DVD. Certes, regarder un DVD pirate chez soi n'a rien à voir avec l'expérience d'une séance de cinéma. Seulement, au Maghreb, à part dans quelques multiplexes uniquement accessibles aux plus riches, les conditions dans lesquelles on visionne les films au cinéma sont loin d'être optimales. Les promoteurs immobiliers laissent les sièges et le matériel de projection se détériorer sans chercher à les remplacer et les écrans comme le son sont de mauvaise qualité. En conséquence, la plupart des personnes qui paient leur entrée le font pour accéder à un espace d'intimité amoureux plus que pour voir un film.

Un public de cinéphiles

Doit-on en déduire qu'au Maghreb, le cinéma est mort ? Pourtant, à Tunis, Habib Belhedi a ouvert un cinéma d'art et d'essai. Cela faisait vingt ans que ce type de structure avait disparu de la capitale. Il s'attendait à recevoir un public de cinéphiles cinquantenaires, un cercle fermé de personnes déjà passionnées de cinéma. Il reçoit finalement des spectateurs nombreux et beaucoup plus jeunes que prévu, pour la plupart âgés de 18 à 30 ans : "Les gens sont affamés, ils veulent découvrir tous les cinémas du monde. Ils sortent en m'embrassant, comme si je leur offrais des cadeaux !" Trop peu reconnus pour être piratés, les films d'art et d'essai sont quasi invisibles au Maghreb. Le public n'est pas sensibilisé à ce type de cinéma et pourrait n'y voir aucun intérêt. Les expériences du cinéma d'Habib Belhedi comme celle du festival de Rabat prouvent le contraire. Il existe un véritable vivier de cinéphiles dans la région. A Rabat, durant le festival, les séances de films grand public ont beaucoup moins bien marché que celles des longs métrages en compétition ou de la rétrospective du cinéaste kazakh Darezhan Omirbaev. Comme l'explique Clément Zablocki, codirecteur artistique de l'événement : "Si on propose des films de qualité, on réinstaure la confiance avec le public ; il joue alors le jeu de venir, même pour voir des films qu'il ne connaît pas." A la fin du festival, certaines séances ont même dû refuser du monde. La programmation des instituts français, toujours orientée vers du cinéma d'auteur, rencontre aussi un franc succès tout au long de l'année.

Une problématique internationale

De notre côté de la Méditerranée, si le système cinématographique fonctionne différemment, les rapports entre cinéma d'auteur et public apparaissent similaires. Boris Spire, directeur du cinéma L'Ecran à Saint-Denis, tire des conclusions proches de celles de ses homologues maghrébins : "En France, il y a de moins en moins de place pour le cinéma indépendant. Il faut prendre le temps d'accompagner le film, sensibiliser le spectateur, faire beaucoup de travail de terrain." En appliquant ces méthodes, sa salle implantée en Seine-Saint-Denis a ainsi vu affluer un public familial ; il a même réuni plus de 3.000 spectateurs en 4 jours lors du dernier Panorama des cinémas du Maghreb.

Au Sud comme au Nord, la clé semble donc être de recréer des salles de proximité pour réinventer le cinéma. Comme l'explique Boris Spire : "Trouver de nouvelles voies, de nouvelles formes économiques pour que ces films puissent rencontrer leur public." Pour les cinéastes de l'ancienne garde au Maghreb, le réflexe est encore de se tourner vers les institutions. Mais l'accès aux financements est verrouillé par quelques-uns et les aides internationales telles qu'Euromed (2) s'éteignent. Les expériences probantes ont toutes pour point commun de faire renouer le public avec le cinéma en sortant d'une logique de rentabilité et en s'investissant réellement auprès de celui-ci. Que ce soit à Saint-Denis, à Rabat ou à Tunis, pour Clément Zablocki : "Si on accompagne un peu le spectateur et, surtout, qu'on le respecte, ça fonctionne." Le cinéma maghrébin n'existe qu'à la force des auteurs et de quelques amoureux du 7e art. Dans la région, il n'y a ni distributeurs, ni programmateurs, ni statuts, ni institutions. Alors, au Maghreb, comme l'affirme Habib Belhedi, le cinéma retourne à son essence : "C'est une histoire d'hommes, de gens motivés."

(1) Il ne subsiste déjà plus aucun distributeur en Tunisie.
(2) Euromed est un programme de soutien à l'exploitation, à la distribution et à la promotion des films méditerranéens et européens financé par l'Union européenne. Son but est
"d'améliorer la circulation des oeuvres cinématographiques méditerranéennes et européenne" afin de "contribuer au renforcement du dialogue des cultures et à la compréhension entre les peuples des deux rives de la Méditerranée."

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