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RENCONTRE AVEC FRÉDÉRIC BOYER « La Quinzaine, une famille pour les réalisateurs »
Propos recueillis par François Aubel - Le 06/05/2011
Il va vivre son deuxième festival de Cannes comme délégué général de la Quinzaine des Réalisateurs. À quelques jours de l'ouverture de cette section dont la vocation défricheuse ne se dément pas, Frédéric Boyer revient en détail sur sa sélection et son besoin de vivre des « expériences de cinéma ». Rencontre.
Plein soleil sur la rue Alexandre Parodi (Paris 10ème). Un avant-goût de la Croisette gagne le siège de la Quinzaine des Réalisateurs. Lorsque nous y avons rencontré Frédéric Boyer, son délégué général, il bouclait sa grille de présentation. Dix jours de festival, vingt-et-un films à caser. Et, surtout, à défendre contre les préjugés des critiques qui, comme les papillons de nuit, sont polarisés par les lampions de la sélection officielle. C'est oublier le nombre de Grands Réalisateurs révélés dans cette section parallèle dont Evene est, cette année encore, partenaire. C'est là qu'André Téchiné, pour ne citer que lui, a fait ses premiers pas de cinéaste avec 'Pauline s'en va', en 1969. Quatre décennies plus tard, le revoilà avec 'Impardonnables', adaptation du roman de Philippe Djian. Car même si le terme ne plaît guère à Frédéric Boyer, sa « mission » reste en priorité la découverte de nouveaux talents. Ainsi sur les vingt-et-un longs métrages sélectionnés, huit sont des premiers films, donc en course pour la Caméra d'or.
À quelques jours du début de la Quinzaine des réalisateurs, quel regard portez-vous sur votre sélection 2011 ?
D'abord, je ressens une certaine frustration bien sûr, notamment vis-à-vis du cinéma français qui est extrêmement riche. Nous avons reçu 148 films français et j'en ai pris 6. J'ai été obligé de faire des choix. Il n'y a pas que des choix de cœur, il y a aussi l'ambition de juxtaposer des thématiques différentes, des formats différents. Mais, voilà, te temps de la sélection est passé, la grille est faite. Ce qui n'est pas une mince affaire. Parce que tout le monde veut être à Cannes et une fois qu'ils y sont, ils veulent être les mieux placés bien sûr et apparaître le premier week-end ou, du moins, au début du festival. Mais là aussi, il faut faire des choix : mieux vaut placer le film philippin, 'Busong' d'Auraeus Solito, à 17 heures au départ de la compétition. Il me semble intéressant de donner plus d'exposition à des films peut-être un peu plus fragiles.
Lorsque vous avez présenté votre sélection, vous disiez avoir beaucoup de mal à définir la ligne éditoriale de la Quinzaine. On a coutume d'envisager La Quinzaine comme engagée, reflet d'un état du monde. Ce crible est insuffisant selon vous ?
Si, c'est bien. Mais la mission, même si je déteste ce mot, de la Quinzaine est de découvrir des talents. En 2010, j'ai proposé onze premiers films, cette année huit. Donc on sélectionne des gens dont on n'a jamais entendu parler. Certains sont des anciens assistants réalisateurs, ont été photographes, un autre comédien (Karl Markovics, 'Atmen'). Ils sont donc issus d'horizons très différents. Cela permet d'apporter un nouveau souffle, en tout cas au cinéma d'auteur. L'année dernière on a apporté le court-métrage de Sean Durkin à la Quinzaine, cette année il a fait son long qui est sélectionné dans Un Certain Regard. Il y a une satisfaction aussi lorsque l'on voit des films proposés à la Quinzaine, passés des marches, arriver en Compétition officielle, comme ce fut le cas pour Brillante Mendoza. Mais identifier une ligne éditoriale, non, vraiment, c'est difficile. Si je vous dis que je porte toujours une attention particulière à la musique, au documentaire et aussi à la variété des styles, cela ne fait pas la sélection en soi, mais ça y participe.
Est-ce que, dans votre sélection, vous êtes plus particulièrement sensible aux questions d'actualité ? Demain par exemple si vous trouvez une fiction sur le Printemps arabe, vous irez la voir en priorité ?
Bien entendu. On a reçu aussi des documentaires sur le Printemps arabe qui était très intéressants, mais qui était parfois trop télévisuels. Je ne peux pas privilégier l'événement politique, je préfère avoir des grands films et d'ailleurs, la plupart des grands films relèvent de l'expression politique. Le cinéma est un acte politique. Nous avons cette année un film marocain qui n'est pas engagé a priori politiquement. Dans 'Sur la planche', de Leïla Kilani, il y a cependant une vision du monde. C'est le Maroc qui s'exprime à travers les personnages. Donc il était évident pour moi de prendre le film de Leïla Kilani. Dans ce cas, j'en fais une priorité absolue. Mais je ne prends pas un film parce qu'il est fait dans un pays en crise
Est-ce qu'il y a une marque Boyer, une empreinte que vous voulez mettre sur la Quinzaine qui vous différencie de vos prédécesseurs et notamment d'Olivier Père ?
J'étais très proche de mon prédécesseur Olivier Père pour avoir été dans son comité de sélection six années consécutives. Mais il avait ses goûts. Comme lui cependant, j'assume l'amour du genre, le besoin de variété. Variété de pays évidemment. Attention, on ne pense pas forcément en termes de quotas. Olivier il y a quelques années avait invité trois films du Québec, dont 'J'ai tué ma mère' de Xavier Dolan. Pour cette édition, j'invite trois films belges.
La Fée, © Laurent Thurin-Nal Dont 'La fée', film burlesque d'Abel et Gordon. Le placer en ouverture n'est-il pas un moyen d'affirmer vos goûts, de mettre votre empreinte sur la Quinzaine ?
Je ne sais pas. On a toujours des choix à faire pour ouvrir. J'aime beaucoup le travail d'Abel et Gordon ('La Fée') et je suis, c'est vrai, un grand fan du burlesque. J'aime Tati évidemment, mais aussi Mack Sennett, Linder, j'adore Pierre Étaix. J'aime bien le travail visuel, la couleur d'Abel et Gordon. L'année dernière, j'ai décidé d'ouvrir avec un documentaire, 'Benda Bilili'. C'était aussi essayer de surprendre avec un premier film sur la musique, suivi d'un concert. L'ouverture donne le ton de la sélection.
N'est-ce pas aussi un moyen de rassurer festivaliers et critiques qui pourraient être effrayés par l'exigence de votre sélection ?
Je peux aussi décevoir la critique en ouvrant avec le film d'Abel et de Gordon. Il y a peut-être des critiques qui ne vont pas trouver ça suffisant. Il faut voir si le film de Woody Allen est très bon… Quoiqu'il en soit je suis très heureux du film d'ouverture.
La forte présence des films français est-elle un bon indicateur de la santé de notre cinéma ?
Un excellent indicateur puisque j'ai reçu énormément de premiers films français de qualité. J'en ai laissé cinq ou six de côté qui auraient pu entrer en sélection. Ils n'y sont pas pour des questions de goût. J'ai choisi ceux qui me touchent le plus. J'essaie de faire partager les films. J'ai longtemps travaillé dans un vidéo club. Peut-être qu'il y a là un prolongement. Avant je louais des DVD, aujourd'hui je passe des films. Mais l'envie est identique, j'attends un retour des spectateurs. J'aime bien cette proximité donc, évidemment, c'est mieux si les films ont des aspérités. S'ils sont extrêmement dramatiques, soit extrêmement romantiques comme 'En ville' (Valérie Mréjen et Bertrand Schefer). Je veux surprendre aussi avec un film historique et très contemporain comme 'Jeanne Captive' de Philippe Ramos. Cette année, il y a une très grosse représentation de l'Europe, de la France, non seulement dans les films mais aussi dans les coproductions. Notre pays reste l'endroit privilégié de la coproduction, de la création aussi et de l'aide à des pays du Sud. Par exemple 'Porfirio', le long-métrage colombien (d'Alejandro Landes) est une coproduction.
Vous avez retenu aussi le film d'André Téchiné, 'Impardonnables'…
Je ne prends pas Téchiné pour Téchiné. Je le prends parce que c'est l'un des plus grands cinéastes français et parce qu'il revient avec un très grand film, après 'Pauline s'en va' en 1969 et 'Souvenirs d'en France' en 1975. André Téchiné est très souvent retenu dans les compétitions officielles et c'est donc un grand honneur de le recevoir cette année.
Dans la présentation de la sélection, vous vous engagez beaucoup. Vous parliez de 'Play' du Suédois Ruben Östlund comme votre préféré, un film « conceptuel ». C'est là où vous portent vos goûts, vers le cinéma expérimental ou les expériences de cinéma ?
Play, © All rights reserved | Quinzaine des RéalisateursExactement. J'adore que les metteurs en scène proposent d'autres façons de raconter les films. Aujourd'hui, les formats explosent avec le numérique. On voit de moins en moins de copies en films. On les voit en DVD, en Blu-ray, en béta, sur disque dur, on voit même des films en streaming. Et notre rapport au cinéma change. Bientôt peut-être les lira-t-on sur Ipad. On recevra les films dans le monde entier et on sera en contact direct. Il faut tenir compte de ça. Et puis, cela reste intéressant quand des cinéastes proposent non seulement des nouvelles façons de filmer mais aussi des nouvelles façons de raconter les histoires. J'adore le cinéma classique aussi, il y en a dans ma sélection. 'Return' de Liza Johnson est un film classique, de comédiens. Mais j'aime bien aussi pouvoir montrer quelqu'un qui prend des risques… Prenez la Suède. On connaît la Nouvelle Vague suédoise essentiellement par l'entremise Roy Andersson. Nous présentons avec 'Play' de Ruben Östlund un travail assez proche de Roy Andersson, mais un peu plus réaliste. Car j'aime montrer les gens qui cassent un peu les portes et qui, pour une fois, puisque ce n'est plus tellement à la mode, apportent un film assez long. Le film fait 2h20. On a deux films longs et j'aime bien la durée dans le cinéma, la longueur quand elle est assumée.
L'an dernier, mis à part un film malaisien, vous sembliez avoir des difficultés à retenir des films asiatiques. Cette année, vous avez choisi un long-métrage que vous décrivez comme « animiste » d'un Philippin, Aureaus Solito… mais aucun films japonais ni chinois ne correspondaient à vos critères de sélection ?
On cherche partout. Le cinéma coréen a beaucoup baissé. Il reste les grands maîtres, qui sont d'ailleurs en compétition officielle dans Un Certain Regard. Ils sont là avec de très beaux films. Après on cherche évidemment en Malaisie, à Singapour. Mon plaisir, c'est d'amener cette année un cinéaste indien avec 'Vimukthi', un film magnifique. Il est déjà venu à Cannes où il a obtenu la Caméra d'Or. Et donc, comme vous le disiez, un film philippin de quelqu'un qui n'est jamais venu à Cannes. Un film passionnant, qui est entre le documentaire et le reportage avec un rapport au monde très direct. C'est un film chaman, animiste. J'ai aussi vraiment besoin dans ma sélection d'apporter la nature. Et les passages en forêt sont splendides. On a le film de Roland Edzard qui est très organique. J'ai besoin que tous les films ne soient pas forcément urbains, que tous les films ne soient pas forcément des chroniques familiales. J'aime beaucoup les portrait de femmes, mais certainement pas multiplié par vingt-trois. J'ai besoin d'avoir le meilleur portrait de femme, le plus grand film de jungle. Il y aussi les dimensions, les cadres : comment c'est cadré, comme c'est filmé ? Quelle ampleur, quelle profondeur de champ ? Quelle lumière ? Est-ce qu'on fait des gros plans ? Comment on filme les gens à table ? Comment on conduit les voitures ? Comment on mixe la musique ? Tout ça est important. La mise en scène m'intéresse dans sa multiplicité.
On dit que le cinéma indépendant américain traverse une vraie crise. Cela se traduit dans votre sélection avec un seul film, 'Return' de Liza Johnson ?
Il y a beaucoup de films qui sont faits maintenant aux États-Unis de manière indépendante et qui ont malheureusement une représentation un peu cliché. Il y a en a beaucoup par exemple qui sont faits avec des téléphones portables, très peu produits. C'est ce qu'on appelle le mouvement Mumble Core qui a produit des choses passionnantes. Hélas, après ce mouvement, après ces films fantaisistes, minimalistes, il y en a d'autres qui arrivent qui ne sont pas du même niveau.
Vous parlez du renouveau du septième art africain qui sort de la tradition de la palabre et des contes pour entrer dans des problématiques urbaines et contemporaines…
Porfirio, © All rights reserved | Quinzaine des Réalisateurs C'est ce que j'attendais du cinéma africain. De manière générale, j'essaie aussi d'amener des pays dont le cinéma n'était pas représenté auparavant. On a trouvé ce qu'il fallait je pense. Notamment, en Amérique du sud avec le film de Karim Ainouz, son troisième long-métrage, 'Porfirio', et un documentaire mexicano-américain qui s'appelle 'El velador'. Par ailleurs, l'Europe propose chaque année non seulement des films qui sont intéressants, mais aussi qui peuvent être destinés à un large public. Montrer des films à la Quinzaine c'est une chose, mais l'on souhaite évidemment que les films soient distribués dans le monde entier, qu'ils soient achetés par les chaînes, qu'ils passent dans d'autres festivals, qu'ils soient vus par le jeune public. Un des défauts du festival, c'est que Cannes est une ville qui coûte cher. Donc les jeunes cinéphiles y sont peu présents alors que le travail de l'éducation à l'image reste capital.
D'une façon générale, avez-vous ressenti cette année plus encore les effets de la crise sur les films que vous avez reçus. Est-ce qu'il y en avait plus par exemple qui n'était pas terminé, en attente de financements ?
Oui, on en a reçu beaucoup de films en phase de work in progress. Si on leur dit oui, c'est quand même un engagement financier. Cela entraîne beaucoup plus de déceptions pour les gens qui proposent des films et qui n'arrivent pas à accéder à Cannes, qui est un très grand festival, le festival des festivals. Mais c'est la manifestation qui propose le moins de films, quatre-vingt-cinq environ toutes sélections confondues. Ce qui est très peu par rapport à Toronto, Berlin ou Venise. Donc, il ne faut pas que le film soit bon, il faut qu'il soit très bon. Il y a donc ce côté sélectif et pour les producteurs et les metteurs en scène, il y a évidemment un problème d'égo artistique : être refusé par Cannes ça fait mal et surtout être refusé par la Quinzaine des réalisateurs parce que c'est la famille où l'on a envie d'être. Elle représente beaucoup pour un jeune cinéaste. Être refusé par la Quinzaine peut être un drame. Pour les producteurs, c'est aussi un drame financier car le film a du mal à exister. Encore en France, il y a un peu de distribution, il y a des salles. Un circuit art et essai tout à fait extraordinaire. Mais ailleurs, en Angleterre, où distribue-t-on les films ? Où, en Allemagne, montre-t-on des films d'auteurs ? Nulle part. Nous avons donc pour mission de faire passer les films d'un circuit fermé vers une ouverture sur le monde. Après ils vont peut-être être achetés par les chaînes. Surtout il y a des producteurs qui vont repérer les réalisateurs et leur proposer un scénario. Notre mission est là aussi. Entre un film fauché de qualité et un film à très gros budget de qualité, je prends le film fauché de qualité pour mille raisons.
Qu'attendez-vous de cette nouvelle Quinzaine ? Sur quels critères pourrez-vous la considérer comme réussie ? Sur l'émergence de futurs grands réalisateurs, sur l'accueil des films…
Je veux d'abord que la Quinzaine soit une invitation au voyage. On passe dans un couloir sombre, on ouvre une porte, on va voir un film. Et on s'échappe. Je suis très heureux quand les spectateurs assistent à une projection alors qu'ils ne savent pas du tout où ils vont aller. Ils vont à Taiwan, en Croatie, ils vont voir un film de guerre, un film d'amour, un film d'aventure, un film contemplatif, une comédie. C'est bien d'accompagner les réalisateurs, leurs films, mais c'est bien de ne pas les survendre. Il faut trouver la juste limite pour attirer, pour donner envie aux gens d'aller voir des films. Le film, c'est un travail très long, un objet étrange. Mon plaisir est de faire partager un goût de cinéphile au plus large nombre. Et de confronter aussi le travail des cinéastes sélectionnés. Huit d'entre eux présentent leur premier film. L'idée est de les mettre à l'aise en leur expliquant que nous les protégeons parce qu'ils entrent dans une famille qui les honore. Et, le fait que ça se passe à la Quinzaine, comme dans le petit village d'Astérix, ça donne une ambiance assez unique.
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