Le Figaro

Frankenweenie, Looper, Une Famille respectable… Les films de la semaine

Par N.T. Binh, Olivier De Bruyn, Jean-Christophe Ferrari et Adrien Sene - Le 30/10/2012

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Frankenweenie, Looper, Une Famille respectable… Les films de la semaine

Le bain de jouvence de Tim Burton, le retour vers les futur de Bruce Willis, le deuil impossible filmé avec pudeur par Sandrine Bonnaire, le désarroi des Iraniens, le mariage foireux de Diane Kruger et Dany Boon… Les films à voir (ou pas).

 

Le film à voir absolument

 

Frankenweenie, de Tim Burton *****

Il aura fallu trente ans à Tim Burton pour assouvir l’un de ses plus vieux fantasmes : réaliser un long métrage animé image par image (et en noir et blanc) où il se penche sur sa propre enfance solitaire et mélancolique, farfouille dans ses souvenirs intimes et cinéphiles et rend hommage à… son chien. Cette fiction rêvée pendant trois décennies est aujourd’hui devenu une réalité. Son titre : Frankenweenie, le même que celui du court métrage réalisé par Burton en 1984 en prises de vue réelles. Un gamin, Victor, désespéré suite à la mort soudaine de son chien adoré, Sparky, entreprend de lui redonner vie grâce à diverses manipulations scientifiques. Il y parvient et cache à son entourage son pouvoir de ressusciter les morts. Mais la sidérante trouvaille de Victor, par ailleurs apprenti cinéaste d’horreur, est découverte, provoque un bordel monstre dans la petite ville où il évolue et le plonge dans de douloureuses contradictions existentielles. Frankenweenie, avec ses bricolages à la Ed Wood, son chien rafistolé, ses tortues géantes et ses chats angora devenus monstres volants, déploie le Burton show, mais ne tombe jamais dans le fétichisme poussiéreux.

 

Les films à voir

J’enrage de ton absence, de Sandrine Bonnaire ****

Si le phénomène des actrices qui passent à la réalisation ne donne pas toujours des raisons de se réjouir, Sandrine Bonnaire a des choses à raconter et à filmer. Dans J’enrage de son absence, sa première fiction après son beau documentaire consacré à sa sœur autiste (Elle s’appelle Sabine), la cinéaste néophyte raconte l’histoire de Jacques (William Hurt), un Américain qui, autrefois, vécut en France et fut éperdument amoureux d’une femme : Mado (Alexandra Lamy). Des années après leur séparation, Jacques retrouve celle qu’il a aimée. Il fait aussi (surtout) la connaissance de l’enfant de Mado, qui lui rappelle douloureusement le garçon que le couple, des années auparavant, a perdu dans un accident de voiture. En secret, Jacques entame une relation à la fois douce et malheureuse avec cet enfant de substitution…

Un deuil impossible, le lien défait d’un couple et un passé qui ne passe pas : Sandrine Bonnaire signe un long-métrage où la sobriété et la pudeur sont la règle. Malgré une utilisation maladroite de la musique et quelques scènes bancales, J’enrage de son absence, remarquablement interprété par ses deux acteurs principaux (Alexandra Lamy, quelques mois après Possessions, confirme ses prédispositions pour le drame), impose sa singularité et son exigence dans le cinéma français. Un premier essai plus que prometteur.

 

Pays rêvé, de Jihane Chouaib ****

Quel triste moment : Beyrouth incendiée, le Liban chancelant. Pourtant, peut-être est-il plus important que jamais de le rêver, ce pays. Associons-nous à la démarche de Jihane Chouaib qui, dans le Liban d’aujourd’hui, en compagnies de Libanais de l’étranger (dont  le dramaturge Wadji Mouawad), tous enfants de la guerre, civile (1975-1990) se met en quête d’un « pays rêvé ». Pour chacun des témoins du film, le Liban est un territoire intérieur, fondateur et inaccessible comme l’enfance. Entre douceur et massacre, chacun tente de se ressaisir de ce qui le construit.  Chacun y retourne pour renouer le lien défait de ses origines. Avec pudeur et délicatesse, Jihane Chouaib les regarde regarder le Liban, le confronter à celui qu’ils ont inventé en exil. À travers ces différentes expériences, Jihane Chouaib pose la question de Thomas Wolfe : comment rentrer chez soi quand tout a changé, quand on a passé sa vie ailleurs, quand on est devenu un autre ? L’ensemble constitue un très beau portait du Liban, ce pays si singulier. 

 

Une famille respectable, de Massoud Bakhshi ****

Le cinéma iranien, suite et certainement pas fin. Avec Une famille respectable, son premier film, Massoud Bakhshi signe une fiction qui a toutes les chances de déplaire aux autorités iraniennes. Arash, un universitaire vivant depuis deux décennies en Occident, est de retour en Iran depuis quelques mois. On lui reproche de donner des cours subversifs à ses étudiants. Des conflits autour de l’héritage de son père défunt révèlent la nature profonde (et peu aimable) de quelques membres de sa famille. L’abjection d’un régime. Les ravages d’une idéologie borgne. La corruption qui règne en maître incontestable. La désolante condition des femmes… Dans Une famille respectable, titre évidemment ironique, Massoud Bakhshi, via son personnage d’universitaire balloté par le sort, mêle les temporalités pour mieux rendre compte du désarroi des Iraniens. Aussi habile dans son scénario que dans sa mise en scène sobre, il révèle un beau talent de cinéaste en résistance.

 

Headshot, Pen-ek Ratanaruang ****

Où il est question de chantage et d’injustice. Où nous suivons les déambulations d’un flic qui, par dépit, devient tueur à gages. Où des femmes (fatales, forcément fatales), splendides créatures asiatiques, décident du sort des mâles.  Où les rôles, entre le chasseur et la proie, s’inversent. Comme un Volte Face de John Woo intériorisé. Première surprise : avec Headshot, Pen-Ek Ratanaruang, réalisateur thailandais arty (Last Life in The Universe, Vagues invisibles, Ploy, Nymph) passe au film noir. Deuxième surprise : ça marche ! Policiers, politiciens, hommes d’affaires : tout le monde, ici, est pourri jusqu’à l’os dans ce portrait sans concession de la Thaïlande d’aujourd’hui. Dans un polar bouddhiste, personne n’échappe à son Karma. Un Karma infecté.

 

Les Enfants de la Nuit, de Caroline Deruas ****

Après avoir réalisé deux premiers films (L’Étoile de mer’, Le Feu, le sang, les étoiles) remarqués ici et là (Cannes, Locarno), Caroline Deruas, avec son troisième court-métrage, a remporté le Léopard d’argent au Festival de Locarno. Gageons que le jury a voulu, avec ce prix, encourager un cinéma de poésie  où la parole et l’image s’ensorcellent mutuellement. Comme dans ce premier plan, magnifique, où, alors que l’image montre le corps d’Henriette (Adèle Haenel) étendu sur un chemin de campagne, un narrateur mystérieux proclame : « Il y a des amours qui naissent comme une évidence. De leur histoire on peut pas dire qu’ils en ignoraient l’issue fatale, on peut seulement dire qu’elle était inévitable ». Quel amour est ainsi évoqué, invoqué ? La passion, au printemps 1944, entre Henriette, fille de résistants, et Josef, un soldat allemand. La caméra de Caroline Deruas enveloppe dans un noir et blanc de rêve et d’effroi cet amour empêché. Henriette incarne une féminité sauvage et revêche trop rare à l’écran aujourd’hui. Le côté garçon manqué, buté, d’Adèle Haenel ravit et nous fait rendre les armes devant ce beau court-métrage, ce film à la fois électrique et doux.

 

Saudade, de Katsuya Tomita ****

Voilà le Japon comme vous ne l’avez jamais vu. Tourné à Kofû, ville en pleine crise économique, Saudade offre une vision inédite du pays du soleil levant. Le réalisateur Katsuya Tomita brosse le portrait d’un pays clivé par les différences communautaires : ouvriers brésiliens, manucures taïwanaises, putains thaïlandaises, chanteurs de hip-hop en plein repli identitaire. De cet ensemble choral émerge progressivement quelques individus prêts à en découdre, mais qui se trompent souvent de combat, dans un mélange de vitalité et de désespoir secret, comme ce rappeur nationaliste qui, lors d’une soirée entre collègues, s’emmerde sec et finit par aller scander, dans une rue déserte, son flow amer. Chantiers sans travail, rues commerçantes aux rideaux baissés, espaces abandonnés, rappeurs xénophobes… C’est certain : vous n’avez jamais vu le Japon de Saudade, cette fascinante fresque existentialiste. 

 

Les films à voir, à la rigueur

Looper, de Rian Johnson ***

Depuis sa présentation en ouverture du Festival de Toronto, Looper est auréolé d’un buzz dithyrambique. La hype est trompeuse et il faut redescendre sur terre pour  bien apprécier l’œuvre de Rian Johnson. Bourré de défauts et de faux-pas esthétiques, le film reste réjouissant parce qu’il assume une noirceur devenue rare dans le cinéma de divertissement. Autour du concept des « looper », ces tueurs chargés d’éliminer des hommes envoyés du futur par la mafia, le cinéaste propose une galerie de voyous antipathiques à souhait, dont Joe (Joseph Gordon-Levitt). Motivée par l’argent facile et sans scupules, cette tête brûlée est prête à tout pour avoir sa place au soleil, jusqu’au jour il est chargé d’exécuter un homme qui n’est autre que lui-même en plus âgé (Bruce Willis). Le sang coule à flot, les flingues crachent sur n’importe qui et l’étoile de shérif de Willis n’en ressort pas immaculée. Fort de son univers rugueux et de ses anti-héros douteux, Looper se pose alors en reminiscence réussie des séries B « lo-fi » que confectionnait John Carpenter en marge des grosses machines hollywoodiennes. Les amateurs apprécieront. 

 

N’aie pas peur, de Montxo Armendariz ***

Armendariz retrace le parcours de Sylvia, une gamine victime des pulsions incestueuses de son père, un homme a priori tout ce qu’il y a de charmant et d’aimant, mais pleinement convaincu de la légitimité naturelle de son emprise psychologique et physique. Jusqu’au pire.

Aux antipodes de toute tentation spectaculaire, le cinéaste donne à voir le parcours douloureux de son héroïne, abusée par son paternel (Lluis Homar, impressionnant), ignorée par son entourage, en premier lieu par sa mère qui se fige dans le déni, puis emmurée dans l’acceptation muette et la culpabilité. En suivant Sylvia de l’enfance jusqu’à ses 25 ans, Armendariz, met en scène un lent cheminement hypothétique vers l’émancipation, la libération (d’abord par le verbe), l’estime de soi… Si N’aie pas peur, infiniment pudique, pèche parfois d’un point de vue formel - les « intermèdes » documentaires à base de témoignages de victimes sont maladroits -, le film n’en demeure pas moins une tentative convaincante pour « rendre compte » avec les moyens du cinéma d’une certaine abjection et de ses conséquences.

 

Le film à éviter

Un Plan parfait, de Pascal Chaumeil *

En 2010, Pascal Chaumeil avait boosté le box office avec  L’arnacoeur (3,7 millions d’entrées), où il exploitait à merveille le charme du duo Vanessa Paradis/Romain Duris. Deux ans plus tard, le cinéaste tente de récidiver avec Un Plan parfait, une nouvelle comédie romantique incarnée cette fois par le couple Diane Kruger/Dany Boon. Pour échapper à la malédiction qui pèse sur les femmes de sa famille (toutes voient leur premier mariage se transformer en catastrophe), la charmante Isabelle monte décide d’épouser le premier venu puis d’en divorcer au plus vite. Celui-ci porte un nom : Jean-Yves Berthier, un vieux garçon mesquin qui arbore a priori le profil de pigeon idéal. Sur un schéma dramatique qui a beaucoup servi dans le cinéma français depuis L’emmerdeur (Edouard Molinaro, 1973), Pascal Chaumeil signe une comédie laborieuse où tout ou presque repose sur l’affrontement entre la forcément aérienne Diane Kruger et le forcément bourrin Dany Boon, qui multiplie grimaces et mimiques niaises. L’arnacoeur se distinguait par son scénario inventif et ses trouvailles stimulantes. Un plan parfait, hélas, fait tout l’inverse.

 

Le film à revoir absolument

Le Quai des Brumes, de Marcel Carné *****

Tout le monde croit l’avoir vu, mais la plupart n’en connaissent que deux répliques qui font la fortune des satiristes et des titres de journaux depuis plus de 60 ans : « T’as de beaux yeux tu sais » et « Je peins les choses qui sont derrière les choses ». Pour l’anecdote, la réplique initiale de Prévert était : « T'as de belles jambes, tu sais ». Carné a demandé à Gabin de la modifier. Gabin, déserteur de la Coloniale, Michèle Morgan (17 ans) en fille perdue dans son ciré transparent Chanel, Michel Simon en bête lubrique, Pierre Brasseur en petite frappe énervée, Le Vigan en artiste nihiliste : non, décidément, on ne fera jamais mieux… Ces archétypes, lointainement tirés d’un roman de Pierre Mac Orlan, entrent d’emblée dans la mythologie. Dans la grisaille du Havre, mi-studio, mi-réel, le « réalisme poétique » acquiert ses lettres de noblesse et le  tandem Carné-Prévert devient le plus célèbre du cinéma français.

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