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INTERVIEW DE KORE-EDA HIROKAZU Filmer l'invisible
Propos recueillis par Jean-Nicolas Berniche pour Evene.frMerci à Catherine Cadou pour la traduction - Avril 2009 - Le 21/04/2009
En salle le 22 avril, 'Still Walking' de Kore-Eda Hirokazu est l'occasion de se plonger dans l'oeuvre d'un grand cinéaste japonais, boudé par les Français. Rencontre avec celui qu'on compare de plus en plus à l'indétrônable Yasujiro Ozu.
Peu connu en France malgré sa double présence à Cannes (en 2001 pour 'Distance' et en 2004 pour 'Nobody Knows'), Kore-Eda Hirokazu est pourtant considéré à l'étranger comme l'un des jeunes cinéastes japonais les plus talentueux. Après avoir révolutionné l'approche documentaire du film de fiction, 'Still Walking' fait figure de cas particulier : réalisé en souvenir de sa mère décédée, il s'agit à la fois d'une oeuvre puissante sur le deuil et d'un message d'amour non déguisé. S'il confirme le goût du cinéaste pour la disparition, il constitue également un tournant dans une filmographie qui veut "montrer l'invisible". Retour sur un film exceptionnel et explications d'un maître.
La disparition, le souvenir, le deuil sont des thèmes qui vous obsèdent parce que vous les rencontrez souvent ?
Non, je n'y suis pas particulièrement confronté. Je n'ai pas spécialement d'expériences de disparition, de deuil, mais c'est vrai qu'au commencement de 'Still Walking', il y a effectivement eu un deuil dans ma famille, celui de ma mère, et je me suis retrouvé dans la position de ceux que je peins d'habitude, ceux qui survivent à la mort. Ce film est un cas particulier. J'ai aujourd'hui 46 ans, j'ai commencé à perdre des gens autour de moi depuis que j'ai 40 ans. Je me suis aperçu qu'il y a un âge à partir duquel on perdait des amis, des relations, des voisins. Et je pense que dans le restant de ma vie, de plus en plus de gens que je connais vont disparaître… Finalement, on passe une bonne partie de sa vie à regretter des gens qui ne sont plus. Et moi aussi, je vais disparaître un jour et continuer à vivre dans le souvenir des autres. En fait, le sujet de 'Still Walking' n'est pas très original, nous sommes tous exposés à ce genre de situation à partir d'un certain âge.
Le passé revêt donc une importance particulière…
Quand on filme quelque chose, on filme l'instant présent. Mais dans cet instant présent il y a aussi des traces du passé : si je filme un chemin aujourd'hui, je ne peux occulter qu'il y a peut-être deux cents ans, des gens ont déjà foulé ce sol. Les traces du passé contenues dans le présent nous permettent, dans l'unité de temps dans laquelle nous vivons, de nous agrandir, de devenir une échelle verticale du temps, de prendre du relief et nous permet de donner au temps présent une richesse qui n'est pas forcément visible. Dans le temps présent, vous voyez ce qui est là, mais vous savez que ces murs parlent aussi du temps passé. Ils ont vu d'autres choses. Filmer, ce n'est pas seulement filmer ce qui est visible, c'est aussi essayer de montrer, d'évoquer l'invisible. C'est ça qui fait le temps du cinéma. Il est différent de celui que nous partageons en ce moment ; c'est un temps fait d'éléments invisibles, qu'on tente de rendre visibles à l'écran. Nous sommes tous la somme de l'instant présent et de l'accumulation des événements passés.
Dans 'Still Walking', vous filmez cet "invisible" de manière plus fictionnelle que dans vos précédents films. Allez-vous désormais privilégier cette approche ?
Je ne sais pas. Peut-être que l'histoire deviendra moins importante, c'est possible. Pour ce film j'ai beaucoup écrit les dialogues, j'ai laissé moins de place à l'improvisation. Mais, qu'il s'agisse d'une approche documentaire ou fictionnelle, je crois qu'on peut atteindre le même objectif et rester réaliste.
'Still Walking' aborde des problématiques japonaises actuelles, notamment le chômage qui touche Ryôta, les pertes de repères familiaux… C'était important de situer le film dans le Japon de la crise ?
Non, je n'avais pas du tout l'intention de parler du chômage dans le film. Je n'ai pas voulu parler de la société japonaise, mais de la façon de vivre d'une famille. Ce qui m'intéressait, c'était l'organisation, l'articulation de cette famille.
Il y a de vous dans les personnages ?
Du point de vue du vécu, j'ai beaucoup de points communs avec le fils, Ryôta. Mes relations avec mes parents étaient identiques. Par contre, du point de vue du caractère, je ressemble davantage au jeune garçon, Atsushi, qui observe tout ce qui se passe en silence avec un esprit critique, distancé, comme je pouvais le faire moi-même quand j'étais petit.
Malgré la gravité du sujet, on trouve beaucoup d'humour, et même une pointe d'optimisme, dans le film.
Je ne suis pas quelqu'un d'optimiste, mais l'homme ne me désespère pas pour autant. Sinon, je ne ferais pas de films, d'ailleurs. Mais de là à dire que je suis optimiste… Pour autant, l'humour est très important. Je montre l'homme tel qu'il est, avec ses côtés bas, négatifs. Je montre la mère, cruelle avec la victime de la noyade, le père amoureux des convenances plus que de sa famille, c'est dur, il faut un peu d'humour pour que ça passe.
On pense souvent à Ozu en regardant cette chronique familiale. C'est une de vos influences ?
On me parle souvent de cette filiation avec Yasujiro Ozu, mais je ne pense pas que ce soit vraiment le cas. De toute façon, c'est exclu d'essayer de copier Ozu d'une manière ou d'une autre, parce qu'on s'expose à un échec flagrant en faisant cela… S'il y a un thème commun dans 'Still Walking', c'est celui de l'incommunicabilité entre le père et le fils, le fils ne répondant pas aux attentes du père. Hormis cela, je crois qu'il n'y a aucun personnage "à la Ozu" dans 'Still Walking'. Je me sens plus proche de l'oeuvre de Mikio Naruse ; c'est plutôt dans ses films qu'on pourrait voir mes personnages.
Vous vous sentez proche d'autres cinéastes contemporains ?
J'aime beaucoup ce que fait Ryosuke Hashiguchi. Sinon, à l'étranger, je me sens proche d'Atom Egoyan, de Paul Thomas Anderson et de François Ozon en France, mais c'est surtout une connivence qui existe parce que nous faisons partie de la même génération. Nos univers sont complètement différents.

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