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Faut-il aller voir 'Hugo Cabret' de Martin Scorsese ?
Par Olivier De Bruyn et Adrien Sene - Le 12/12/2011
Grand film clandestin où le spectacle en 3D sert d’écrin à l’inquiétude existentielle de Martin Scorsese et à sa foi dans le cinéma ou sclérose d’un cinéaste mélancolique qui tourne en rond ? La rédaction d’Evene est divisée.
Oui : Olivier De Bruyn
Scorsese aux manettes d’un film de Noël destiné à un public pré-pubère ? Martin aux commandes d’un divertissement familial en 3D ? L’auteur de Taxi Driver et Casino, incarnation d’une certaine exigence, en quête de son Harry Potter’ ? Soyons clairs : le projet Hugo Cabret, d’après l’ouvrage de Brian Selznick, semblait bien improbable. Oui, mais voilà : avec Scorsese, on peut s’attendre à tout. Et souvent au meilleur. Après Shutter Island, l’un de ses plus importants succès (et l’un de ses titres les moins personnels), le cinéaste revient avec un film qui fait mine d’obéir aux lois du formatage mais y échappe constamment. Une fiction en forme de cheval de Troie qui, sous son allure de blockbuster consensuel, remet sur le tapis quelques obsessions scorsesiennes de toujours. Et en premier lieu, l’amour fou du cinéma.
Hugo Cabret et Georgs Méliès, © Jaap BuitendijkParis, années 30. Hugo, un orphelin de 12 ans, vit dans une gare. Pour échapper à la police, le garçon se planque dans la gigantesque horloge qui trône dans le hall. Son seul compagnon : un automate mystérieux que lui a légué son père. Se risquant parfois dans la gare surpeuplée, il rencontre un vendeur de jouets lugubre qui camoufle son identité. Peu à peu, le gamin découvre que le boutiquier connut autrefois son heure de gloire en exerçant ses talents dans l’art naissant du cinématographe. La solitude intérieure de l’un (en quête de la mémoire de son père) rencontre celle de l’autre (qui nie son passé glorieux). Et le film, après un prologue hyperactif très inspiré, de s’abandonner délicieusement à une méditation non moins inspirée sur la mémoire, le temps, l’héritage et le cinéma à travers la figure de Georges Méliès.
Méliès, co-héros d’un film en 3D : tel est le pari gonflé relevé par Scorsese qui, en deux heures de temps, en consacre une généreuse moitié au destin morose du pionnier génial. Très loin de l’hommage poussiéreux, le metteur en scène, avec son récit double lame correspondant à ses deux protagonistes (Cabret/Méliès), honore par le geste le pouvoir d’émerveillement du cinéma et prouve que la 3D peut servir à autre chose que la surenchère visuelles : en l’occurrence une poésie mélancolique (et constamment inventive) qui hante le film du premier au dernier plan. Il n’est pas certain que le public juvénile goûte l’exercice, parfois cocasse, mais le plus souvent d’une intense noirceur. Tant pis pour les gosses, tant mieux pour les autres. Avec Hugo Cabret, Scorsese signe un grand film clandestin où le spectacle sert d’écrin à l’inquiétude existentielle et à la croyance infinie dans la puissance émotionnelle du cinéma. Une sorte d’exploit.
Non : Adrien Sene
Hugo Cabret, © Jaap BuitendijkDepuis Gangs of New York, qui devait constituer l’aboutissement de son œuvre sur les marginaux et sa ville natale, Martin Scorsese semble ressasser un thème et un seul, le cinéma. Mis à part Les Infiltrés (une récréation), Scorsese s’est peu à peu enfermé dans son savoir encyclopédique. Comme s’il n’avait et ne voulait donner que ça. À ce titre, Shutter Island, qui reprenait les codes du cinéma des années 50 pour raconter l’histoire d’un homme enfermé dans son propre délire, était les prémices d’un cinéaste qui se coupe du monde pour ne parler que d’une chose, en boucle. Hugo Cabret en est la preuve ultime.
Scorsese évacue rapidement la possibilité du divertissement pour enfant. Pas de grandes aventures, pas de magie. Le cinéaste se désintéresse de tout cela et se contente de faire virevolter la caméra ou d’enchaîner les gags burlesques à la Tati. Comme les blagues érudites sont rarement drôles, le récit finit vite par tourner en rond autour de la figure mythique de Georges Méliès, prétexte à une déclaration d’amour au cinéma. Mais c’est aussi un film qui ne tend qu’à autosatisfaire le cinéaste lui-même, comme le Big Fish de Tim Burton. En cela, Hugo Cabret se contente de rabacher une mélancolie du 7ème art de façon agaçante. Pourquoi se couper du monde quand il y a tant de choses à dire ?
Martin Scorsese est un grand cinéaste. Une encyclopédie vivante du 7ème art qui connaît ses classiques par cœur. Mieux, celui qui a participé à renouveler le cinéma américain avec ses petits copains du Nouvel Hollywood est capable de grandes choses avec une caméra entre les mains. Certaines séquences de Hugo Cabret le prouvent, mais le reste du film montre, aussi et surtout, que le réalisateur de Taxi Driver se sclérose. Ce qui n’est pas vrai. Il suffit juste qu’il trouve un sujet qui lui tienne vraiment à cœur, qu’il arrête de couper la poire en deux avec les studios et tout le monde sera content.
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