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INTERVIEW D’ABDERRAHMANE SISSAKO Humainement vôtre…

Propos recueillis par Mathieu Menossi et Rémy Pellissier pour Evene.fr, photographies (c) Sébastien Dolidon - Mai 2007 - Le 11/05/2007

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INTERVIEW D’ABDERRAHMANE SISSAKO

Avant de rejoindre son Palais des festivals dans la cité cannoise, paré de son habit de juré, le prince Abderrahmane Sissako nous parle de cinéma, de rencontres et d’humanité dans un entretien emprunt de sérénité et de sagesse.

Cette bande de bitume, longée de palmiers, qui, le temps d’une dizaine de jours, se retrouve toute pailletée sous les crépitations des flashs, le cinéaste mauritanien Abderrahmane Sissako la connaît bien. La qualité de son travail y a déjà été maintes fois reconnue. Le cinéma, il le conçoit et le reçoit dans toute sa diversité, entre rêve et réflexion, plaisir et éducation. Aussi, pour ce 60e Festival de Cannes, du 16 au 27 mai, le réalisateur africain fera-t-il office de trait d’union entre tous ces cinémas : invité à la table prestigieuse du jury officiel, il sera également le parrain du festival Visions sociales, une occasion d’échanges et de rencontres, pour ”donner à voir le cinéma… autrement”.

En 2006, votre film ‘Bamako’, présenté en Sélection officielle Hors Compétition, amenait à réfléchir, au-delà du Mali, sur l’Afrique dans sa globalité…

(c) Sébastien Dolidon Effectivement, le Mali présente des spécificités que l’on retrouve ailleurs sur le continent. Les pays africains en général partagent un même destin : un passé colonial, l’acquisition des indépendances dans les années soixante. Et de cette histoire commune est né un présent commun. Celui de la post-colonisation, celui de pays pas véritablement souverains, engagés dans un semblant de développement. Des pays qui restent néanmoins riches sur le plan des ressources mais dont les populations ne profitent pas. Sans même rentrer dans une juxtaposition de visions révolutionnaires, chaque être humain, où qu’il soit, cherche à évoluer dans son quotidien, à se sentir mieux, à bénéficier des richesses dont il dispose pour mener une vie meilleure, pour éduquer ses enfants… Le film ‘Bamako’ part de ce constat-là et devient un film “plaidoirie” pour l’Afrique, en mettant en place un procès improbable entre la société civile et le FMI. Quand un système de développement est imposé à des pays, à travers des structures telles que la Banque mondiale et le FMI, le peuple devrait pouvoir être en droit de le remettre en question. En droit de constater que “ce que vous nous aviez proposé il y a 25 ou 30 ans, ce que nous avions accepté parce que nous y avions cru nous rend aujourd’hui de plus en plus pauvre, de plus en plus malade”. ‘Bamako’ est une remise en cause juridique fictive de ce système. Et c’est là que l’art intervient. En tant qu’artiste de mon pays et presque de mon continent, dans la mesure où l’Afrique produit très peu de films, je me suis senti dans l’obligation de rendre cette réalité visible et compréhensible, quitte à forcer le trait.

Etes-vous plus favorable à un cinéma engagé plutôt qu’au cinéma de divertissement ?

Les films sont comme les livres. Certains se lisent plus facilement que d’autres. On pénètre un univers, on rentre dans une histoire en se laissant simplement porter, sans effort. Puis on referme le livre et on oublie. Pourtant il y a des livres qui nous suivent tout au long de la vie. Mais l’important reste que chaque livre a sa place dans une bibliothèque. De la même façon, je crois que le cinéma doit être pris dans sa grande diversité. Il doit être divertissement sans pour autant négliger sa dimension éducative et informative. En tant qu’art, le cinéma a la capacité de s’approprier une cause, un combat, sans pour autant que cela soit sa fonction première. Mais parfois, les choses s’imposent d’elles-mêmes. Il s’agit avant tout d’honnêteté intellectuelle. Dans ‘Bamako’, les questions posées sont celles que je me pose au gré de mes rencontres ou lorsque, de retour au pays, je suis entouré de mes amis. Etant donné la rareté du cinéma en Afrique, je ne peux pas me permettre d’éluder ces problèmes pour traiter de sujets plus légers.

’Bamako’ appartient à une cinématographie à l’image de celle que vous allez parrainer dans le cadre du festival Visions sociales, en marge du Festival de Cannes…

Oui, les quelques fois où je suis allé à Cannes m’ont donné l’occasion d’assister à certaines des projections proposées par ce Festival. Je connais l’action menée par ses organisateurs, les valeurs qui y sont défendues. Parrainer ce Festival s’est révélé quelque chose de naturel pour moi et un très grand honneur. Je suis évidemment loin d’être le seul à utiliser le cinéma pour poser un certain regard sur ce qui se passe autour de nous. Et lorsqu’une manifestation permet de confronter les visions d’hommes et de femmes convaincus de l’intérêt de la défense de l’humanité, je me dois d’être là. Au Festival de Cannes, il y a de tout. Des paillettes et des idées. Je crois que c’est aussi ce qui fait sa force. Aussi me semble-t-il primordial que ce Festival manifeste son intérêt pour l’expression de cette cinématographie différente. C’est une opportunité pour tous d’y défendre ses idées. La vie est un combat permanent qu’il incombe à chacun d’entre nous de mener. Et ce n’importe où dans le monde. Sur le terrain bien sûr, mais aussi de plus loin, comme à Cannes par exemple. L’homme se doit de s’interroger encore et encore face à un danger qui est incessant. Le monde ne se réduit pas à quatre capitales. Washington, Londres, Paris et Tokyo. Le centre du monde est partout. Simplement, il y a une masse politique et médiatique qui tente de concentrer les enjeux et les lieux de décisions. C’est dans ces situations que l’art, à travers des manifestations culturelles, doit se positionner pour décentraliser un peu les visions. S’ouvrir sur le monde. Le festival Visions sociales, profitant de l’attention que suscite le contexte cannois, résume en un sens cette opportunité. Son existence est d’autant plus importante aujourd’hui, dans un monde où les tensions, comme le reste, se mondialisent.

Vous serez également au Festival en tant que membre du jury de la compétition officielle. Comment appréhendez-vous ce nouveau rôle ?

J’ai l’habitude d’être serein, même si je considère que cela représente malgré tout une grande responsabilité. C’est un moment très important dans la vie d’un cinéaste. J’ai accepté d’être juré, non pas avec facilité, mais avec confiance car je sais que c’est une “mission” que je ne remplirai pas seul. Là est la force et l’intérêt d’un jury. Côtoyer pendant dix jours d’autres personnes, mêler nos personnalités, nos sensibilités et se retrouver pour partager des points de vues sur des films, sur des artistes qui nous auront confié leurs visions sincères et profondes. J’ai vraiment inscrit ma démarche dans la rencontre avec l’autre. Je crois que l’humanité est fondamentalement faite de rencontres. Même si certaines peuvent être à l’origine de contradictions et de désaccords. Où que je sois, j’ai envie de connaître les gens qui m’entourent et d’échanger. C’est parfois peut-être un peu plus difficile en Europe. Mais il ne faut pas être pessimiste et continuer à considérer la rencontre comme un moment de richesse. Par ailleurs, même si ce n’est pas ce qu’il y a de plus fondamental, enfiler l’habit de juré du Festival constitue aussi une forme de reconnaissance que j’accueille avec beaucoup d’humilité. Je crois que juger les autres, c’est avant tout se remettre en question.

Quel regard portez-vous sur ce jury, constitué intégralement de professionnels du cinéma à l’exception de l’écrivain Orhan Pamuk ?

Il me semble important qu’un jury ne soit pas simplement étiqueté comme la réunion de professionnels du cinéma. Et le Festival de Cannes a toujours eu le souci d’apporter des regards “extérieurs” au sein de son jury. Orhan Pamuk est un grand écrivain avec une vision personnelle du monde, de l’humanité, des êtres. Sa présence permettra d’apporter une autre manière d’appréhender la création artistique. Il me tarde de le rencontrer. De la même façon qu’il me tarde de partager avec quelqu’un comme Michel Piccoli que je considère comme un homme de grande culture. Un homme de cinéma et de sagesse qui me touche profondément.

Vous y retrouvez Maria de Medeiros, réalisatrice du film ‘Je t’aime… moi non plus’, sur la relation entre critiques et réalisateurs, et auquel vous avez participé. Quelle légitimité accordez-vous au rôle de critique ?

Dans un échange, il ne s’agit pas d’avoir raison. A partir de là, je me situe dans la position contradictoire de celui qui n’est pas dans le jugement. Je ne suis pas dans la critique mais davantage dans l’échange, la découverte. J’appréhende l’aventure de juré comme un moment de liberté. Celle de découvrir la vision de l’autre. Faire un film, c’est invité à la liberté de l’autre. Le rôle du critique ou du juré ne consiste pas à dire “tel film est bon, tel film est mauvais”. Il s’agit plutôt de privilégier la forme d’une oeuvre, son expression, son message, sans pour autant se montrer dédaigneux à l’égard des autres. D’autant plus, qu’étant donnée la qualité de la sélection du Festival, nous ne pouvons douter de la sincérité des volontés de chacun des réalisateurs en compétition. Leurs actes sont vrais. A nous de respecter ces individus et leur travail en donnant humblement notre avis sur leur capacité à susciter l’émotion, sans a priori.

Comment recevez-vous les critiques concernant vos propres oeuvres ?

Pour le cas de ‘Bamako’, j’ai plutôt eu de bonnes critiques. C’est un film politique qui essaie de montrer la dignité des gens, la valeur de leur parole, derrière laquelle je me suis souvent effacé. En fait, je crois qu’il s’agit du film où je me suis senti plus témoin que cinéaste. J’ai avant tout cherché à faire en sorte que certaines vérités puissent apparaître. Cette problématique posée, toutes les critiques me semblaient essentielles. A travers elles se dessinait un dialogue entre les spectateurs, professionnels ou amateurs, et moi au sujet de problèmes fondamentaux.

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