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L'anarchiste du 7e artINTERVIEW D'ALEJANDRO JODOROWSKY
Vous avez eu beaucoup de vies : cinéaste, spécialiste des arts divinatoires, scénariste de bande dessinée, artiste... Pourquoi avez-vous abordé toutes ces disciplines ? Ca m'est arrivé parce que je le voulais, parce que je ne pouvais pas faire autrement. J'ai toujours été contre ce qui est normal. Ennuyeux. Dans ce monde, on habitue les gens à avoir une étiquette. C'est triste, car il y a tellement de choses à explorer qu'on ne peut pas rester dans un domaine. Notre cerveau n'est pas fait pour ça. Et ça n'a pas été trop dur de faire tout ça en une seule vie ?
Et pour 'El Topo' ? Vous aviez aussi prévu tout ce qui allait vous arriver ? C'était un grand jeu... Mon film précédent avait été remonté par les Américains, ils l'avaient complètement saboté, lissé, ça ne voulait plus rien dire. Ce n'était plus mon film. Mon agent avait convoqué des journalistes de là-bas pour que je leur explique que je ne répondais plus de ce film : personne n'a voulu m'interviewer. Personne. Alors j'ai décidé de refaire un film, un film de cow-boy cette fois, pour les attaquer sur leur propre terrain, et de revenir ensuite. Alors ce serait à eux de me poursuivre, et à moi de refuser les interviews. Je suis donc retourné au Mexique faire 'El Topo'. Mais je suis comme je suis : j'étais parti pour faire un western qui est vite devenu un eastern. Ca a rapidement dégénéré...
Et vous êtes revenu aux Etats-Unis.
C'est devenu plus facile de faire des films ? On m'a donné un million de dollars pour faire ce que je voulais. A l'époque ce n'était pas grand-chose, mais pour moi c'était énorme. En y repensant, c'était bizarre cette période. Je me suis attaqué à l'industrie cinématographique en fait. Comme un anarchiste. Comme un terroriste. Je les ai attaqués de front. J'ai fait ce que je voulais. Et j'ai réussi. Vous avez déclaré : "La société était malade, il lui faut des films thérapeutiques". Ca a toujours été le leitmotiv de votre cinéma ? Toujours. Pour compenser le stress et la tension de notre vie moderne, on a besoin de films qui nous distraient, qui nous changent les idées, qui nous reposent. Ils existent, et c'est déjà bien. Mais, à mon avis, ce cinéma ne suffit pas. Un film qui m'ouvre le chemin, qui me sort de ma dépression ou qui donne une finalité à ma vie, voilà ce que serait un vrai film. Et ça, je ne le trouve pas. Alors rien ne vous plaît dans le cinéma d'aujourd'hui ?
Pourrait-on encore tourner 'El Topo' aujourd'hui, avec les improvisations, les tournages dans la rue et une organisation bancale ? A l'époque, on ne pouvait déjà par faire du Jodorowsky ! (rires). J'étais déjà un bandit du cinéma. Une fois, un des mes acteurs déguisé en policier avait arrêté la circulation, et moi je filmais tout ça. Evidemment, on n'avait demandé aucune autorisation, et on a créé un embouteillage monstre. La police est arrivée : on s'est échappés. On a tourné avec un hélicoptère dans une ville sans permission : on a dû s'enfuir. On n'avait pas d'argent : on faisait des faux chèques. Dans 'La Montagne sacrée', j'utilise des animaux : on avait payé un gardien, et toutes les nuits on allait au zoo emprunter des animaux qu'on remettait avant l'ouverture. Tout était comme ça. Donc c'est encore faisable aujourd'hui. Un jeune homme pourrait le faire. Même moi je pourrais le faire, mais je suis un peu vieux. Il faut juste savoir que l'on court certains risques. Quand on a fini 'El Topo', on avait 5.000 dollars de dettes à des escrocs en tous genres. On est allé vendre le film, et si on le vendait pas, on se faisait descendre en rentrant au Mexique... Arrivera-t-elle un jour cette suite d''El Topo' dont on parle depuis trente ans ?
Et comment expliquez-vous que trente-cinq ans après, des jeunes viennent encore voir 'El Topo' ? Je ne sais pas... (il réfléchit) C'est un mystère absolu. Moi, quand je revois ce film, je le trouve très limité vu que j'ai fait beaucoup de choses derrière. Je le trouve évident. On pourrait aller trente fois plus loin aujourd'hui. Donc j'en conclus que, peut-être, ce sont des films formidables. (rires) On m'a tellement critiqué que mon ego en a pris un coup il y a bien longtemps... Vous avez du ressentiment envers ces critiques ?
Lorsque votre projet de faire le film 'Dune' tombe à l'eau, vous vous tournez vers la bande dessinée. Comment êtes-vous passé de l'un à l'autre ? Je ne voulais pas que ce soit un ratage, mais juste un changement de chemin. Ce que l'on n'avait pas pu faire au cinéma, nous l'avons fait en bande dessinée. Qu'est-ce que vous avez trouvé dans la BD que vous ne trouviez pas dans le cinéma ?
Alors qu'est-ce qui vous intéresse encore ? Si tu savais... Tout ce qui n'est pas normal m'intéresse. Sauf le médiocre évidemment. Derrière moi il y a ma collection de mangas par exemple. Ce n'est pas une véritable construction, ce n'est pas réellement un art noble : le but est très industriel. Ca commence très bien, puis quand on a accroché les lecteurs, le récit s'allonge, s'allonge, s'allonge, en veillant à bien plaire au public. Jusqu'à ce que le succès cesse, et alors le manga cesse aussi. Pourtant il y a aussi des perles, il faut juste les trouver. Et si un Bilal est un artiste, il n'y a par contre pas d'artistes dans le manga. La capitale de la bande dessinée n'est ni les Etats-Unis, ni le Japon. C'est la France. C'est pour ça que je vis à Paris. Propos recueillis par Jean-Nicolas Berniche et Mikaël Demets pour Evene.fr - Mai 2007
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