mercredi 10 février

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L'anarchiste du 7e art

INTERVIEW D'ALEJANDRO JODOROWSKY


Plus la peine de surveiller les vieux cinémas de quartier ou d'arpenter les vidéo-clubs : les films cultes du réalisateur le plus frappé du grand écran sont - enfin - disponibles dans un coffret DVD édité par Wild Side. Et qui sait, voilà une réédition qui appelle peut-être de nouveaux films du maître...


Appartement cossu dans Paris. Un vieil homme nous ouvre : c'est lui. Il tousse un peu, visiblement fatigué. Alors c'est lui, le réalisateur fou ? L'inventeur de ces films allumés et tellement inclassables qu'il a fallu leur créer un monde, celui des midnight movies ? Le réalisateur d'oeuvres inexplicables qui sont devenues le symbole de la contre-culture des années 1970 ?... Il semble avoir vieilli. L'intérieur de l'appartement est rempli de livres, 4 chats dorment, avachis sur le canapé. "Si vous avez faim, j'ai du chat mort !", s'esclaffe, hilare, Jodorowsky en présentant ses colocataires. Ah non, il n'a pas changé.


Vous avez eu beaucoup de vies : cinéaste, spécialiste des arts divinatoires, scénariste de bande dessinée, artiste... Pourquoi avez-vous abordé toutes ces disciplines ?

Ca m'est arrivé parce que je le voulais, parce que je ne pouvais pas faire autrement. J'ai toujours été contre ce qui est normal. Ennuyeux. Dans ce monde, on habitue les gens à avoir une étiquette. C'est triste, car il y a tellement de choses à explorer qu'on ne peut pas rester dans un domaine. Notre cerveau n'est pas fait pour ça.


Et ça n'a pas été trop dur de faire tout ça en une seule vie ?

Plus on fait de choses, plus c'est facile d'en faire. C'est comme un exercice musculaire. A l'âge de 20 ans, je me suis trouvé face à deux chemins : celui de l'intelligence, et celui de l'imagination. J'ai choisi celui de l'imagination. De l'art. C'est ce qui a guidé toute ma vie. Je suis comme le matador avec le taureau : un taureau après l'autre. Une chose après l'autre. Et lorsque je suis paresseux, je fais des contrats. Comme ça, je suis obligé de les remplir. En bande dessinée, j'en ai qui se terminent dans dix ans ! Quand le dessinateur attend mon scénario, je suis bien forcé de lui rendre. Et ça marche même dans ma vie personnelle : mon père ne m'a jamais aimé. Je ne connaissais donc pas l'amour paternel, et quand j'ai eu mes enfants je ne savais pas ce qu'il fallait faire pour être un bon père. Donc je me suis fait le contrat de devenir ce bon père, en imitant les autres. Et ça a marché.


Et pour 'El Topo' ? Vous aviez aussi prévu tout ce qui allait vous arriver ?

C'était un grand jeu... Mon film précédent avait été remonté par les Américains, ils l'avaient complètement saboté, lissé, ça ne voulait plus rien dire. Ce n'était plus mon film. Mon agent avait convoqué des journalistes de là-bas pour que je leur explique que je ne répondais plus de ce film : personne n'a voulu m'interviewer. Personne. Alors j'ai décidé de refaire un film, un film de cow-boy cette fois, pour les attaquer sur leur propre terrain, et de revenir ensuite. Alors ce serait à eux de me poursuivre, et à moi de refuser les interviews. Je suis donc retourné au Mexique faire 'El Topo'. Mais je suis comme je suis : j'étais parti pour faire un western qui est vite devenu un eastern. Ca a rapidement dégénéré...

Lire la critique du film 'El Topo'

Et vous êtes revenu aux Etats-Unis.

Tout le monde me poursuivait. Du jour au lendemain je suis devenu culte, comme ils disent. Un jour, je reçois une invitation. Je prends l'avion en première classe pour la première fois de ma vie. A l'aéroport : une limousine. Je n'en revenais pas. En fait, c'était pour le concert au profit du Bangladesh, où j'étais invité, au premier rang. Toutes les stars du rock étaient là, je suis allé avec eux au restaurant, ils me connaissaient tous. J'étais devenu l'un des leurs sans le savoir. Le film avait cartonné, avait lancé les séances de minuit, l'histoire est connue. Ca m'est tombé comme ça, je n'ai rien fait pour.


C'est devenu plus facile de faire des films ?

On m'a donné un million de dollars pour faire ce que je voulais. A l'époque ce n'était pas grand-chose, mais pour moi c'était énorme. En y repensant, c'était bizarre cette période. Je me suis attaqué à l'industrie cinématographique en fait. Comme un anarchiste. Comme un terroriste. Je les ai attaqués de front. J'ai fait ce que je voulais. Et j'ai réussi.


Vous avez déclaré : "La société était malade, il lui faut des films thérapeutiques". Ca a toujours été le leitmotiv de votre cinéma ?

Toujours. Pour compenser le stress et la tension de notre vie moderne, on a besoin de films qui nous distraient, qui nous changent les idées, qui nous reposent. Ils existent, et c'est déjà bien. Mais, à mon avis, ce cinéma ne suffit pas. Un film qui m'ouvre le chemin, qui me sort de ma dépression ou qui donne une finalité à ma vie, voilà ce que serait un vrai film. Et ça, je ne le trouve pas.


Alors rien ne vous plaît dans le cinéma d'aujourd'hui ?

Je trouve des morceaux ici ou là... J'ai regardé un film hier soir, je n'ai retenu qu'une scène. Une scène formidable, très artistique, mais le reste du film n'était pas à la hauteur. Takashi Miike me plaît beaucoup : certains de ses films ne sont pas bons, mais on sait qu'il y aura toujours au moins un moment purement génial. Dans certains films chinois c'est pareil. 'Taxidermie' possède aussi certaines scènes hallucinantes, étranges, comme je n'en avais jamais vu auparavant. Je me contente de moments.


Pourrait-on encore tourner 'El Topo' aujourd'hui, avec les improvisations, les tournages dans la rue et une organisation bancale ?

A l'époque, on ne pouvait déjà par faire du Jodorowsky ! (rires). J'étais déjà un bandit du cinéma. Une fois, un des mes acteurs déguisé en policier avait arrêté la circulation, et moi je filmais tout ça. Evidemment, on n'avait demandé aucune autorisation, et on a créé un embouteillage monstre. La police est arrivée : on s'est échappés. On a tourné avec un hélicoptère dans une ville sans permission : on a dû s'enfuir. On n'avait pas d'argent : on faisait des faux chèques. Dans 'La Montagne sacrée', j'utilise des animaux : on avait payé un gardien, et toutes les nuits on allait au zoo emprunter des animaux qu'on remettait avant l'ouverture. Tout était comme ça. Donc c'est encore faisable aujourd'hui. Un jeune homme pourrait le faire. Même moi je pourrais le faire, mais je suis un peu vieux. Il faut juste savoir que l'on court certains risques. Quand on a fini 'El Topo', on avait 5.000 dollars de dettes à des escrocs en tous genres. On est allé vendre le film, et si on le vendait pas, on se faisait descendre en rentrant au Mexique...


Arrivera-t-elle un jour cette suite d''El Topo' dont on parle depuis trente ans ?

Aujourd'hui le cinéma est devenu une industrie, et je ne veux pas participer à ça. Voir un réalisateur aussi brillant que Sam Raimi faire 'Spider-Man'... Guillermo Del Toro, mon ami génial, qui a dû faire un super-héros aussi... Je ne pourrais pas faire ça, j'en mourrais. Mais avec cette sortie DVD, on m'a ressorti de mon tombeau comme Dracula, les journalistes viennent m'interviewer, tout ça m'excite. J'ai fait un débat à Londres, c'était bourré de jeunes. Je commence à m'enthousiasmer, mon énergie revient. J'ai envie de faire un film. J'ai plusieurs solutions. Soit je fais l'adaptation de la bande dessinée 'Bouncer', soit je réalise 'Les Enfants d'El Topo', la suite. Soit autre chose...


Et comment expliquez-vous que trente-cinq ans après, des jeunes viennent encore voir 'El Topo' ?

Je ne sais pas... (il réfléchit) C'est un mystère absolu. Moi, quand je revois ce film, je le trouve très limité vu que j'ai fait beaucoup de choses derrière. Je le trouve évident. On pourrait aller trente fois plus loin aujourd'hui. Donc j'en conclus que, peut-être, ce sont des films formidables. (rires) On m'a tellement critiqué que mon ego en a pris un coup il y a bien longtemps...


Vous avez du ressentiment envers ces critiques ?

Non. Mais on m'a donné tellement de coups de poings... Et pas seulement des critiques, des gens sont passés à l'acte. On nous a jeté des grenades lacrymogènes, les soldats venaient sur le tournage et on finissait en prison... Une fois j'ai passé trois jours en cellule sans manger ni dormir. Donc une mauvaise critique, finalement, c'est pas si terrible. Aujourd'hui on me couvre de prix. J'ai même eu le prix Pablo Neruda des mains de la présidente chilienne. Si tu vas aux toilettes, il y est ! Je trouve la poésie politique de Neruda abominable, alors je l'ai mis à sa place : aux toilettes... C'est comme le Festival de Cannes : je trouve que c'est un endroit très dangereux pour le cinéma, parce qu'il officialise les choses, avec les smokings et cet environnement incroyablement bourgeois. Alors certes, ça aide, mais pour le reste... (Il prend dans ses mains le coffret de ses DVD) Quand tu penses que toute ma vie tient dans cette boîte ! Cette petite boîte regroupe toute mon oeuvre...


Lorsque votre projet de faire le film 'Dune' tombe à l'eau, vous vous tournez vers la bande dessinée. Comment êtes-vous passé de l'un à l'autre ?

Je ne voulais pas que ce soit un ratage, mais juste un changement de chemin. Ce que l'on n'avait pas pu faire au cinéma, nous l'avons fait en bande dessinée.


Qu'est-ce que vous avez trouvé dans la BD que vous ne trouviez pas dans le cinéma ?

La bande dessinée, comme le cinéma, comme tout, est devenu un art industriel. A toi de te débrouiller pour trouver une place : il y a un art industriel de très grande qualité et un art industriel prostitué. Il faut savoir garder la qualité et l'authenticité, ce que je m'efforce de faire. Même 'El Topo', qui est un film contre l'industrie, est aussi de l'industrie ! Même l'Eglise est de l'industrie. Notre-Dame de Paris fait plus d'argent que n'importe quel autre monument. L'Opus Dei, c'est une brochette de riches catholiques. La politique est une industrie.


Alors qu'est-ce qui vous intéresse encore ?

Si tu savais... Tout ce qui n'est pas normal m'intéresse. Sauf le médiocre évidemment. Derrière moi il y a ma collection de mangas par exemple. Ce n'est pas une véritable construction, ce n'est pas réellement un art noble : le but est très industriel. Ca commence très bien, puis quand on a accroché les lecteurs, le récit s'allonge, s'allonge, s'allonge, en veillant à bien plaire au public. Jusqu'à ce que le succès cesse, et alors le manga cesse aussi. Pourtant il y a aussi des perles, il faut juste les trouver. Et si un Bilal est un artiste, il n'y a par contre pas d'artistes dans le manga. La capitale de la bande dessinée n'est ni les Etats-Unis, ni le Japon. C'est la France. C'est pour ça que je vis à Paris.


Propos recueillis par Jean-Nicolas Berniche et Mikaël Demets pour Evene.fr - Mai 2007


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