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INTERVIEW D’ALICIA SCHERSON Couleurs chiliennes

Propos recueillis par Alexandrine Dhainaut pour Evene.fr - Avril 2007 - Le 10/04/2007

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INTERVIEW D’ALICIA SCHERSON

‘Play’, le premier film d’Alicia Scherson est la grande surprise de ce début de printemps. Cette jeune réalisatrice chilienne formée aux Beaux-Arts offre un film épatant, rafraîchissant et aérien, d’une grande “maturité” cinématographique.

C’est à l’hôtel Odéon et presque au saut du lit, que nous avons rencontré Alicia Scherson. Décontractée et souriante, la réalisatrice aux yeux rieurs encore embués, répond volontiers à nos questions. Rencontre avec une artiste prometteuse, déterminée à exprimer la singularité de son univers, sa propre musique intérieure.

Vos premiers courts métrages ont été tournés aux Etats-Unis, pourquoi avoir voulu tourner votre premier long à Santiago du Chili ?

Parce que Santiago est ma ville natale. J’étais en tournage sur un court métrage à Chicago, d’où j’écrivais le scénario de ‘Play’, en ayant déjà en tête de retourner à Santiago pour le tourner. Il faut dire qu’il y a très peu de films qui se sont tournés là-bas et je voulais donner ma propre version de la ville. Santiago n’est pas une ville facilement reconnaissable, à la différence de Buenos Aires ou Paris, il n’existe pas d’idéal, d’image de la ville.

Comme Cristina, le personnage principal de ‘Play’, vous avez ressenti un malaise identitaire quand vous étiez aux Etats-Unis ?

J’ai été “étrangère” plusieurs fois, j’ai vécu à Cuba, à Chicago et il se pose toujours le même problème, la même question : de quelle identité peut-on se réclamer à l’étranger ?

Est-ce qu’on peut lire dans votre film une sorte de revendication politique de la difficulté à trouver sa place dans une société moderne, “uniformisée” ?

Je ne sais pas ! (rires) Je crois que tout est politique, à tout point de vue. Mais je n’ai pas voulu défendre une position ou une autre. Juste soulever des questions. En étant métisse, comment trouve-t-on son bonheur dans la société ? C’est politique dans ce sens-là. Le métissage est une des thématiques récurrentes et extrêmement intéressantes de l’art latino-américain. C’est un problème qui ne se résout pas.

Vous exprimez des sentiments tels que la solitude chez Cristina ou la “dépression” chez Tristan, mais vous les traitez d’une manière très colorée. Y avait-il un parti pris de ne pas tomber dans la noirceur ?

On confond toujours la tristesse et la dépression. Tristan n’est pas dépressif, il est juste triste, malheureux. Le mot “dépression” en français est utilisé pour définir la tristesse, un état d’âme mais ça n’est pas ça. Si tu te fais jeter par ton ou ta fiancée, tu n’es pas dépressif ! Ca n’est simplement pas joyeux. La seule façon pour moi de pouvoir parler de tout, c’est de le faire avec cette légèreté-là. Mais cette légèreté ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de consistance, de signification. C’est une façon d’être fort, de pouvoir traverser les obstacles, en ayant ce pouvoir d’être léger, de bouger, de ne pas succomber. L’image que j’avais pour ‘Play’ était celle d’un voilier. Quelque chose de léger et en même temps de très fort. C’est cette idée générale qui me plaît dans l’art, dans celui que j’aime ou celui que je fais. Mon livre de chevet est un essai d’Italo Calvino qui s’appelle ‘Six propositions pour le prochain millénaire’ (’Leçons américaines’, ndlr) et une des propositions s’intitule ”la légèreté”. C’est comme ma bible !

Vous avez d’autres références artistiques qui vous ont portée durant le tournage ?

Je reconnais beaucoup d’influences. Il y a beaucoup de cinéastes que j’aime mais qui ne me servent pas de modèle à proprement parler, je ne fais pas “à la manière de”. Ce qui m’intéresse, c’est d’apporter quelque chose de nouveau, d’original. Je ne m’inspire pas directement d’untel pour les couleurs, d’untel pour autre chose.

Votre film fait presque figure d’ovni, est-ce que vous avez conscience d’avoir fait quelque chose de particulièrement décalé ou original ?

Maintenant que je connais le fonctionnement de ce milieu, que j’ai navigué dans les différentes eaux du cinéma, je me rends compte rétrospectivement que j’ai réalisé ‘Play’ avec beaucoup de naïveté et surtout avec beaucoup d’inconscience. Ne connaissant pas bien le milieu du cinéma et étant donné qu’au Chili, il n’y a pas de maître ou de tradition cinématographique, je n’avais personne à suivre, ni personne au-dessus de moi. Je me suis sentie complètement libre. Maintenant que je prépare mon deuxième film, j’espère ne surtout pas perdre cette innocence-là. Le tournage aura lieu en octobre. Le sujet portera exclusivement sur la nature. Un film très vert avec peu de personnages.

Est-ce que vos études aux Beaux-Arts vous ont guidée dans la composition, dans la manière de cadrer ?

Je pense que mon passage par les arts plastiques a été très bénéfique. Je trouve que les cinéastes sont très fermés sur eux, enfermés aussi dans l’histoire du cinéma, la théorie du cinéma. En ce sens, faire du cinéma en ayant ce bagage des Beaux-Arts m’a permis d’avoir une vision beaucoup plus large, en incluant le cinéma dans un tout, comme faisant partie de tous les arts.

Pourquoi avoir fait une utilisation récurrente du plan rapproché, serré sur les visages ?

Il n’y a pas beaucoup de plans intermédiaires, il y a surtout des plans rapprochés ou des plans larges dans le film. Les visages de Cristina mais aussi celui de Tristan étaient très intéressants, je les aimais beaucoup.

Votre univers se rapproche un peu de celui de Sofia Coppola. On a déjà comparé votre style à celui d’autres réalisateurs ou réalisatrices pour ce premier film ?

Oui, avec Miranda July. J’aime beaucoup son film ‘Moi, toi et tous les autres’. Je la connaissais avant qu’elle ne fasse ce film. Nous étions aux Beaux-Arts ensemble, elle faisait déjà des vidéos et des performances très intéressantes.

J’ai lu que vous notez toutes vos idées dans des petits carnets, jusqu’à en avoir assez pour envisager un film. Est-ce une méthode que vous avez toujours appliquée ?

C’est vrai, mais c’est mon intimité ça ! (rires) J’ai un nombre incalculable de carnets de notes. J’écris beaucoup et quand une idée commence à se répéter, je la retiens pour la traiter ensuite dans un film. Pour les courts métrages, c’est plus facile, il suffit d’une seule idée. Puis, à un moment, j’avais emmagasiné tellement d’idées qu’elles ne pouvaient pas tenir dans un court métrage, il fallait que je passe au long !

Est-ce qu’il est facile de faire un film au Chili ?

C’est aussi difficile qu’ailleurs, il y a peu d’argent et peu de gens qui en font. Avec toute la technologie numérique, monter un film n’est pas si compliqué que ça, mais le problème vient de l’aide à la distribution. On ne fait pas grand-chose pour amener le public à voir des films chiliens. La domination d’Hollywood est totale comme dans beaucoup d’autres pays mais à la différence de ce qui se passe en France ou en Argentine, il n’existe pas de quotas des productions nationales au Chili. Il n’y a pas non plus d’aide de l’Etat pour soutenir des films chiliens ou autres qu’américains. C’est ce qui fait le plus défaut là-bas.

Y a-t-il beaucoup de femmes réalisatrices au Chili ?

Je suis la seule ! Dans les années quatre-vingt, deux femmes ont fait deux films chacune, pour le moment je suis la seule de ma génération à avoir un long métrage à l’affiche. Il y a quelques femmes réalisatrices de courts métrages, à la télévision ou dans la publicité mais elles manquent au cinéma.

Dans vos ateliers pratiques, vous allez faire figure d’exemple auprès de vos élèves ?

Je ne sais pas, j’espère ! Je dis toujours à mes élèves d’étudier autre chose à côté, de ne pas faire que les ateliers de cinéma. Je pense qu’il est mieux pour eux d’avoir une formation artistique générale et d’avoir le cinéma comme spécialité. Il faut voir ailleurs.

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