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INTERVIEW D’ANDREI NEKRASSOV Vous reprendrez bien un peu de thé ?

Propos recueillis par Guillaume Monier et Marion Haudebourg pour Evene.fr - Janvier 2008 - Le 29/01/2008

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INTERVIEW D’ANDREI NEKRASSOV

On se souvient de ces images terrifiantes d'un homme à l'agonie sur son lit d'hôpital. En novembre 2006, Litvinenko était empoisonné au polonium 210. Quelques mois plus tard, le film d'Andrei Nekrassov était sélectionné en dernière minute lors du Festival de Cannes, avant de sortir aujourd'hui sur les écrans. L'occasion pour le réalisateur de témoigner des difficultés de la Russie de Poutine.

Un homme simple et détendu fait son entrée dans un hôtel prestigieux. Tellement détendu qu'on en oublierait presque que cet homme est sûrement en danger. Les assassinats de la journaliste Anna Politkovskaïa et d’Alexandre Litvinenko, ex-agent du FSB (anciennement KGB), n’ont pas résolu Andrei Nekrassov au silence, bien au contraire. De manière très directe, il évoque avec nous le manque de liberté et de démocratie de la Russie de Vladimir Poutine.

La première question que pose votre film est celle de la censure. ‘Le Temps des assassins’ d’Alexandre Litvinenko et Youri Felchtinski est interdit d’édition en Russie. Qu'en est-il de ce film ?

La télévision, la radio sont contrôlés par le pouvoir, parce que c’est ce qui influence l’opinion publique. Internet beaucoup moins. Il est donc certain à 100 % que le documentaire ne sera pas diffusé. Tout le monde a peur. Même les DVD seront interdits. Quant à envisager une diffusion cinéma, c'est impossible. Cela a été le cas lors de mes précédents films comme ‘Disbelief’, également critique sur le régime, et inspiré des mes conversations avec Litvinenko. Il en ressortait que le FSB était impliqué dans les explosions de Moscou de 1999 qui ont provoqué la guerre de Tchétchénie, et permis à Poutine d’arriver au pouvoir.

Existe-t-il un organisme de censure officiel ou assiste-t-on à une autocensure de la part des professionnels ?

Il n’y a pas d’organisme officiel, mais des discussions ont été engagées. Dans les années 1990, l'idée était inacceptable, car les Russes avaient trop subi la censure communiste. Sous le communisme, la censure politique passait plus par des comités politiques. Aujourd’hui, ce sont les rédacteurs, les gens en charge de la télévision, les éditeurs, qui savent exactement ce qu’il faut faire ou ne pas faire. C’est une partie de leur travail, que de se documenter, de prendre la température auprès des puissants, politiques comme riches industriels.

Dans le film, Anna Politkovskaïa vous annonce qu’un numéro de Novaia Gazeta va être publié, rempli d’informations compromettantes pour certains puissants : il vous est impossible de vous en procurer un exemplaire...

Quand j’ai montré ce film aux Etats-Unis à des amis, quelques-uns en ont parlé à la télévision russe diffusée sur le sol américain. Une journaliste racontait qu’il n’y avait pas assez de liberté en Russie, notamment de liberté d’expression. Un autre journaliste, défendant Poutine, a répliqué que certes il fallait chercher un peu, mais que l’on pouvait trouver un exemplaire de Novaia Gazeta, qu’il n'était ni interdit ni censuré. Pour ma part, il y a deux semaines, il n’y avait nulle part ce journal à Saint-Pétersbourg. Pour l’anecdote ; Novaia Gazeta ne ressemble en rien au Monde ou au Guardian : il s’agit de trois feuilles imprimées, qui paraissent tous les jeudis. C’est un autre niveau de communication de la presse.

Ce que vous faites autour de Litvinenko est-il risqué pour vous ? Est-ce plus dangereux de le faire ou de le diffuser ?

C’est risqué d’insister, de pousser. De faire du bruit, de donner des interviews, de dire que c’est Poutine le coupable, lui et pas un autre. Notre système est très cynique, il ne vise que des gens dangereux. Mais finalement le vrai danger survient lorsque l'on découvre une grande affaire de corruption. La plupart des gens connaissent les meurtres de Litvinenko, de Politkovskaïa... La majorité des journalistes assassinés en Russie ont été tués pour avoir attaqué les intérêts économiques de personnes puissantes. Il est très difficile de faire une distinction franche entre intérêts économiques et intérêts politiques, et les intérêts du FSB. Parce que tout ça est devenu un. En Russie, 99 % des gens au pouvoir sont des gens riches. On ne peut rien faire sans argent. Il faut déjà être riche pour arriver au pouvoir, pour devenir encore plus riche en utilisant les mécanismes du pouvoir politique. C’est très cru et très direct mais tout le monde l’accepte.

Mais tout le monde ne le dit pas…

Le dire de façon générale, un peu dans le vague, est une chose, mais nommer, dire que Poutine par exemple, est personnellement très riche, en est une autre. Faire des enquêtes peut devenir dangereux. Malgré cela, il y a quand même quelques affaires qui circulent parce qu'il est très difficile de contrôler l’ensemble de l’opinion à l’heure de l’Internet. Certes, seulement 10-15 % de la population ont un accès au web, mais ça leur permet d’en discuter et de diffuser l’information. Litvinenko a travaillé là-dessus, il le sait très bien et l’affirme dans mon film : "Mon plus grand péché est de parler de leur façon de s’enrichir. C’est cela mon crime le plus grave." Personnellement, je ne pense pas qu’il ait été tué pour une information spécifique, secrète. C'est plutôt sa détermination à aller au bout de ses recherches qui a insulté le pouvoir et Poutine personnellement. Il en était conscient et prenait tous les risques.

Pourquoi avoir choisi ce personnage-là, Litvinenko, pour parler de Poutine, de la Tchétchénie, de la Russie d’aujourd’hui ?

Pour deux raisons. D’abord, il s’agissait d'un de mes amis, bien avant ces événements et son empoisonnement. Ensuite, beaucoup de gens ont parlé de la Tchétchénie, en dénonçant ce qui s’y passe. Poutine s’en moque ; beaucoup de personnes en Russie pensent qu’il est patriote, et que les dommages collatéraux ou autres violations des droits de l’homme ont cours ailleurs. De toute façon, il n’a pas peur du tribunal de La Haye : dans sa logique, Blair et Bush sont comme lui. Litvinenko, c’est quand même une histoire à part : il a été tué à Londres, d’une manière très brutale. Même le meurtre de Politkovskaïa a été noyé dans le nombre des autres assassinats effectués en Russie. Ce qui n’est pas le cas pour Litvinenko. Le gouvernement affirme qu’il n’a rien à voir avec cette histoire, Poutine déclare que ce meurtre a fait plus pour la cause de Litvinenko que s'il était resté en vie et avait continué à écrire. Cynique mais vrai. Litvinenko est différent car l’atmosphère est elle aussi différente. Beaucoup de Russes avaient foi dans le régime et ses médias, et croyaient que Litvinenko était un traître, un ennemi. Depuis, une grande partie de la population pense qu’un traître mérite un tel châtiment. Ca c’est nouveau.

La manière dont il a été tué est effarante, on se croirait revenu au temps de la guerre froide et des assassinats au parapluie bulgare…

Tout à fait, mais tout ça ne touche pas les Russes : si c’est un traître, rien n’est trop grave. Et l’on ne parle pas d’extrémistes, de types complètement marginaux et méchants. C’est l'atmosphère générale. Un phénomène nouveau dans le pays. On retrouve ce qui existait à l’époque de Staline. "Les ennemis du peuple" ne sont plus des êtres humains, mais des "chiens qui ont la rage". Pour eux, pas besoin de démocratie, de jugement équitable. Nous n’avions pas cette situation avec les autres journalistes assassinés.

Litivinenko a été tué en novembre 2006, le film était présenté à Cannes à peine six mois plus tard. C'est très rapide...

Je l’ai fait pratiquement sans moyens, avec de petites caméras DV. Je tournais d’autres films en même temps, c’était un fil conducteur, que j’aurais continué s’il n’avait pas été empoisonné. J’ai commencé à monter peu de temps après son empoisonnement, et j’ai eu trois semaines pour finaliser le projet avant de le présenter à Cannes. On a filmé longtemps, mais nous avons terminé le film très rapidement.

Quel était le plus important pour vous : dénoncer Poutine et un régime qui se durcit, honorer la mémoire de Litvinenko ou revenir sur la guerre en Tchétchénie ?

Pour moi, la Tchétchénie est une conséquence de tout ce qui s’est passé. Personnellement, le plus important touche à la question des libertés et à ses expressions. Il y a toujours des problèmes politiques classiques : la gauche, la droite, les oligarches et les injustices sociales. Tout est vraiment confondu : chez nous, la droite est synonyme de liberté, la Révolution et le régime mis en place s’appelaient marxisme - même s’ils ne l’étaient pas -, et la confusion règne toujours. Techniquement le régime de Poutine est une dictature de droite, parce qu’ils sont riches, mais il parle de sentiment national, de patriotisme qui sont intuitivement à gauche en Russie. C’est pour ça que je réclame la liberté d’abord. Novaia Gazeta : il faut la trouver, il faut qu’il y ait une vingtaine de journaux de ce type, il faut pouvoir montrer mon film, etc. On ne va pas avoir d’élections parce que Poutine a peur d’avoir une discussion ; il est populaire mais pourquoi a-t-il peur de la confrontation ? Je cherche la liberté d’abord, et le choix du bord politique viendra après.

Selon vous, la culture en Russie passe nécessairement par l'engagement ?

Pour moi, aujourd’hui la réponse est oui. Je ne pensais pas que cela était nécessaire avant. Si j’avais l’argent pour faire un long métrage totalement libre, je ferais un film sur des gens qui souffrent, sur leurs vies, quelque chose dans le registre de ce qu’ont fait Dostoïevski ou Tchekhov au cours du XIXe siècle. Cela induirait nécessairement des questions d’ordre social et politique car il y a une telle injustice et inégalité en Russie. Pas seulement matérielle d’ailleurs, mais également intellectuelle. Il y a un cruel manque de droits, et des libertés personnelles restreintes. Et l’on n’en parle pas... Les films russes sont des films de fiction, ne touchant pas ces problèmes qui pour moi doivent être abordés. Ce ne sont pas des problèmes fondamentalement politiques, mais ils amènent des questions sérieuses. C’est là qu’intervient l’autocensure des gens qui font ça. Notre Révolution a été conduite par cette intelligentsia russe, pas forcément politiciens mais toujours engagés.

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