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RENCONTRE AVEC ANDREI UJICA Trois heures dans la peau de Ceausescu

Propos recueillis par Etienne Sorin - Le 12/04/2011

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RENCONTRE AVEC ANDREI UJICA

Avec 'L'autobiographie de Nicolae Ceausescu', le cinéaste Andrei Ujica signe un documentaire hallucinant réalisé uniquement à base d'archives du dictateur roumain. Une réflexion passionnante sur les images, l'Histoire et le pouvoir.

« Avec Ceausescu, j'avais la possibilité de construire à rebours une trilogie », déclare Andrei Ujica. En effet, son premier film, 'Vidéogrammes d'une révolution' (1992), réalisé en collaboration avec Harun Farocki, raconte la chute du dictateur roumain. 'Out of the present' (1995), narre l'histoire du cosmonaute Sergueï Krikaliov, qui a passé dix mois à bord de la station spatiale Mir, pendant que, sur terre, l'Union Soviétique se démantelait. Avec, 'L'autobiographie de Nicolae Ceausescu', Ujica signe donc la conclusion d'un triptyque dédié à la fin du communisme. Et radicalise une méthode qu'il avait déjà expérimentée : utiliser exclusivement des images d'archives sans aucune autre intervention que celle du montage. Ni intertitres ni voix-off pour ce documentaire « monstrueux ». Sous son titre paradoxal, 'L'autobiographie de Nicolae Ceausescu' est un minutieux travail de détournement, ou plutôt de « retournement » de la propagande contre elle-même. Ces trois heures tour à tour terrifiantes et cocasses en compagnie du dictateur roumain sont une implacable déconstruction du protocole, un déboulonnage en règle du culte du chef et un dévoilement du mensonge idéologique. Ujica ouvre aussi la voie aux cinéastes qui voudront déjouer le storytelling des médiacraties, où, s'il n'est pas question de propagande mais de communication, ni de dictature mais d'hyperprésidence, l'image est au service du pouvoir politique.

Comment est née l'idée de ce projet ?

Un peu par hasard. En 2005, la télévision roumaine s'est enfin décidée, avec 13 ans de retard, à montrer 'Vidéogrammes d'une révolution'. Lors du débat après la diffusion, j'ai rencontré Velvet Moranu qui avait été mon assistante sur le film. À cette occasion, elle l'a revu et trouvé qu'il n'avait pas vieilli. Elle m'a suggéré que le temps était peut-être venu de faire une biographie de Ceausescu avec le même principe d'objectivité.

Pourquoi ce titre : 'L'autobiographie de Nicolae Ceausescu' ?

© Armin LinkeAndrei Ujica, © Armin LinkeJe me suis rendu compte que je ne savais pas du tout qui était Ceausescu, l'homme derrière le personnage historique, et j'ai longtemps tourné autour du sujet sans savoir comment le traiter. Mon meilleur ami, le philosophe Peter Sloterdijk savait que je m'intéressais par ailleurs à Fidel Castro et m'a offert un livre : 'L'autobiographie de Fidel Castro, un roman de Norberto Fuentes'. J'ai compris alors que je ne pouvais utiliser les archives de Ceausescu que dans une perspective autobiographique. Sauf que le romancier s'inspire de documents réels pour réécrire l'histoire et peut même se permettre d'inventer des personnages fictifs. Moi, je me suis imposé comme règle de ne rien ajouter, de ne travailler qu'à partir des images de Ceausescu, qui, comme pour tout chef d'Etat, sont des films de protocole, commandés par lui ou par son service de propagande.

Vous connaissiez ces images ou vous les avez découvertes lors du montage ?

J'en connaissais certaines comme le discours de 68 ou la visite à Londres. Mais j'ai découvert la plupart puisque, quand j'étais jeune, Ceausescu était la dernière personne au monde que je voulais voir. On peut parler de cohabitation forcée dans la mesure où il pénétrait dans mon intimité sans que je le veuille. Je changeais de chaîne dès qu'il apparaissait et je n'ai jamais écouté un discours de lui.

Votre méthode est la même que dans 'Vidéogrammes d'une révolution' mais vous allez encore plus loin puisqu'il n'y a ni intertitres ni voix-off…

En effet, je voulais travailler exclusivement à partir d'images existantes et obtenir une narration cinématographique radicale sans aucune intervention. Pour cela, j'avais besoin d'une couverture chronologique de toutes les périodes de sa vie de chef d'Etat et deux chercheurs ont visionné les 1000 heures d'enregistrement, dont la plupart se trouvent aux Archives Nationales du Film et à la Télévision Roumaine. Je voulais aussi des séquences qui échappent à la propagande. Pendant un tournage, il y a toujours des instants non contrôlés, un peu avant ou après. Ces moments sont disséminés dans le montage et forment un réseau invisible. Comme lorsque Ceausescu tâte le pain dans une boulangerie à Bucarest et dit : « Le pain est meilleur en province ».

© DRNicolae Ceausescu, © DRVous utilisez aussi ses films de famille.

Ils appartiennent à une catégorie spéciale que l'on pourrait appeler le « home movie d'Etat ». À l'époque, la vidéo n'existait pas et Ceausescu trouvait la Super 8 trop cheap. Il faisait venir les cameramen de la télévision d'Etat pour tourner des images privées qui ne servaient pas à la propagande. On le voit ainsi tricher pendant une partie de volley-ball ou se montrer très tendre avec sa fille lors d'une excursion en montagne.

N'avez-vous pas peur justement de rendre Ceausescu humain et presque sympathique ?

Des pamphlets contre Ceausescu, il y en a eu. Ce qui m'intéresse de manière profonde, c'est de porter un regard sur l'histoire avec une dimension psychologique, qui manque presque toujours dans l'historiographie. Et je suis toujours méfiant vis-à-vis des reportages ou des documentaires classiques avec un regard omniscient et une voix qui commentent les événements. Je me pose alors la question : à qui appartient cette voix ? Un historien ? Un journaliste ? Je crois plutôt que la masse d'images dont nous disposons permet de laisser l'Histoire se raconter elle-même. Même si d'une certaine manière, en définitive, il y a toujours un point de vue.

Pourquoi avoir placé des images du procès de Ceausescu au début et à la fin de votre montage ?

Il y a plusieurs façons d'interpréter ce flash-back. On peut le lire comme les images d'une nouvelle propagande. Ce procès stalinien reste un trauma collectif de nature psychanalytique dans la Roumanie actuelle. D'une certaine manière, tout le monde est coupable. Ceausescu pour son adhésion à une fausse croyance, une idéologie utopique et totalitaire aux conséquences très négatives. Mais aussi les révolutionnaires qui veulent fonder une démocratie à partir d'une mise en scène judiciaire grotesque et anti-démocratique.
Ce n'est pas un hasard si les deux acteurs principaux du procès, le juge et le procureur, se sont suicidés quelques années après ! Cela reflète une culpabilité générale en Roumanie.

Quel a été l'accueil du film en Roumanie ?

© DRNicolae Ceausescu, © DRLe film est sorti fin octobre et il a très bien marché, grâce notamment à la sélection à Cannes en 2010 puis dans d'autres festivals à New York, Toronto et Londres où il a eu cinq étoiles dans Time Out. À Bucarest, les gens l'ont vécu comme un succès sportif mais les réactions ont été très diverses. La jeune génération a été très réceptive et le film a provoqué un débat dans les familles. Certains enfants demandaient à leurs parents des explications : « Vous m'avez fait croire pendant des années que vous étiez des victimes totales mais j'ai vu des scènes de foule en liesse en train d'applaudir Ceausescu ! » La vieille génération s'est reconnue dans cette foule et a été très dérangée. Mais je trouve ce débat nécessaire.

Pensez-vous que votre méthode est applicable à d'autres chefs d'Etat ou personnalités ?

Je pense que ce film est une démonstration que l'histoire contemporaine, depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, offre aux cinéastes un choix incroyable. C'est une question de casting : aujourd'hui nos archives sont suffisamment abondantes pour que l'on puisse distribuer le personnage lui-même dans son propre rôle, pour reconstruire sa biographie.

Quelle est la fonction du cinéma à une époque où n'importe qui, avec un téléphone portable, est un producteur d'images en puissance ?

Les nouvelles technologies permettent en effet une instantanéité et une ubiquité aux métiers de l'information. Le cinéma n'est plus une arme pour le combat social, on a des outils plus rapides et plus efficaces (mobiles, webcam, réseaux sociaux). Mais le rôle du cinéma est désormais de porter un regard plus profond sur l'Histoire. Le cinéma a cette force pérenne du discours narratif. De la même façon que le roman était le médium du 19ème siècle, le cinéma est celui du 20ème et nous n'en sommes pas encore sortis. Le nouveau siècle commence à la fin des années 30 d'un siècle, donc nous sommes encore dans le premier siècle du cinéma. Au début de ce nouveau type de fiction historique.

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