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INTERVIEW DE ANNE FEINSILBER L’Ouest éternel
Propos recueillis par Jean-Nicolas Berniche pour Evene.fr - Janvier 2007 - Le 09/01/2007
On a tous rêvé un jour qu’Elvis coulait des jours paisibles à Hawaii, que Jim Morrison écrivait des poèmes en Amérique centrale et que James Dean gagnait des courses de voitures en Laponie. Et Billy the Kid ? En imaginant qu’il a survécu à Pat Garrett, Anne Feinsilber livre une magnifique parabole sur la rébellion et le vieillissement. Rencontre avec la réalisatrice de ‘Requiem pour Billy the Kid’.
Après avoir appris que ‘Requiem pour Billy the Kid’ était réalisé par une femme, on s’attendait à rencontrer une véritable cow-girl, winchester en bandoulière, chapeau à bords larges et éperons qui traînent au sol. Pas du tout. Au lieu de Calamity Jane, c’est une femme déterminée et charmante qui nous raconte la genèse d’un film un peu fou dont la réussite doit beaucoup à l’instinct de son auteur. Anne Feinsilber réalise une épopée lyrique sur fond de conquête de l’Ouest, qui plaira évidemment à tous les garçons qui se sont pris un jour pour Billy the Kid ou Buffalo Bill. Et aux filles aussi, puisqu’il paraît qu’elles aussi, elles aiment les westerns.
Comment vous est venue l’idée du film ?
D’une part elle vient d’un article du New York Times qui disait que le shérif du Nouveau-Mexique - donc le successeur de Pat Garrett - ouvrait l’enquête pour savoir si Garrett avait bien tué Billy, et comment Billy s’était échappé de prison en tuant ses deux geôliers dans des circonstances encore mystérieuses. Ca m’a plutôt intriguée, parce que pour moi, Billy the Kid était d’abord un personnage de western, fictionnel… Du coup j’ai décidé d’aller là-bas et de rencontrer le shérif. D’autre part, ça faisait longtemps que je réfléchissais sur la possibilité de réaliser un film où la trame narrative à l’image serait différente de la trame narrative au son. Je n’avais pas envie de faire un documentaire classique racontant la vie de Billy the Kid…
Vous étiez déjà attirée par les légendes de l’Ouest américain ?
J’adore les westerns ! J’ai grandi en les regardant, j’étais de la génération de ‘La Dernière Séance’. Plus tard on m’a dit que normalement, les filles n’aimaient pas les westerns…
C’est ce qu’on dit. Vous avez même un regard nostalgique quand vous dites que la mort de Billy the Kid en 1881, c’est “la fin de la domestication de l’Ouest”…
Un des thèmes sous-jacent du film, c’est : qu’est-ce que le vieillissement d’une personne, et qu’est-ce que le vieillissement d’une civilisation ? Billy est symptomatique de ce thème-là. Pat Garrett est un Billy the Kid vieillissant. Chaque personne est obligée de faire des choix en passant à l’âge adulte. Et c’est aussi vrai pour les civilisations. C’est vrai de l’Ouest américain, qui était un moment de conquête où les Américains ont eu l’impression “d’amener” la civilisation. La fin de la conquête de l’Ouest est la fin d’une période très importante aux Etats-Unis, c’est un peu le mythe de la création du pays, qui imprègne encore aujourd’hui ses habitants. Ce qui m’intéressait, c’était le parallèle évident entre cette conquête et la conquête de l’Irak. Bush a d’ailleurs beaucoup exploité le thème du cow-boy vecteur de civilisation et de démocratie. Pendant le tournage, on avait bien cette impression de fin d’une ère, d’époque charnière. Effectivement, quand on pense au thème du vieillissement, on n’est pas loin du thème de la nostalgie.
D’où vient l’idée de rapprocher de Billy the Kid cette autre figure de la jeunesse qu’est Arthur Rimbaud ?
Quand on pense rébellion et jeunesse, on pense entre autres à Rimbaud. Il y a aussi une photo de Billy, qui ressemble étrangement à un portrait de Rimbaud assez connu. Ils sont tous les deux des hors-la-loi à leur façon. En relisant Rimbaud, ça m’a semblé évident… Je peux comprendre que des gens trouvent le parallèle aberrant, mais pour moi, ce n’est pas une comparaison, c’est un éclairage. L’idée est arrivée bien avant le tournage et était, dès le début, au coeur du film.
Quels souvenirs gardez-vous du tournage ?
Plein ! Ce film est atypique à plusieurs niveaux. D’abord parce qu’aucun producteur n’était derrière moi quand j’ai eu l’idée, et j’ai décidé de le faire quoi qu’il arrive. C’est seulement un mois avant le tournage que Cargo a eu vent du film et s’est joint à nous, ainsi que Jean-Jacques Beineix, qui a aussi produit le film et nous a beaucoup aidés - lui aussi, c’est un hors-la-loi ! Le tournage a débuté sans financement, mais paradoxalement - pour plusieurs raisons - on a décidé de tourner en 35 mm alors que c’est beaucoup plus cher, et malgré notre équipe réduite. Enfin, on est passé pour des extraterrestres en arrivant à Lincoln (le village où vécut Billy, ndlr), un village de 28 habitants ! Pour eux, voir des Français s’intéresser à une légende du coin, c’était incroyable. Et pourtant ça marche ! C’est l’alliance des contraires. Il y a un côté très artisanal qui me plaît et que je revendique, et qui fonctionne. On retrouve ce côté dans la musique de Claire Diterzi : elle la fait aussi toute seule, avec peu de moyens mais un résultat qui fonctionne.
Comment s’est passée votre collaboration avec Claire Diterzi ?
C’est une histoire difficile à croire : à la fin du tournage, je quitte les Etats-Unis. Le jour de mon arrivée en France, je suis allée voir un spectacle de Decouflé à Chaillot, alors que j’avais l’esprit occupé par la recherche de la musique du film. Pendant le spectacle, j’entends la musique que Claire avait composée pour Decouflé… Ca a été le coup de foudre, ce serait ça, la musique du film. C’était une évidence. On a échangé des idées, et dès la première maquette, c’était génial.
Ca n’a pas été difficile d’être une équipe de femmes dans un environnement d’hommes ?
Je crois que ça a joué pour nous. C’est vrai qu’il n’y a pas de femmes à l’image, mais presque toutes les personnes qui sont derrière sont des femmes. C’est aussi pour cela que je voulais que la musique soit faite par une femme. La version de Claire de ‘Knockin’ on Heaven’s Door’ est superbe, parce que sensuelle et très féminine. Un homme aurait évidemment fait un film très différent, je suis l’antithèse de Peckinpah… Sur le fond, je ne sais pas pourquoi je suis intéressée par un monde d’hommes, mais j’aimais le contraste de la situation. Je pense que ça a joué pour nous : lorsque le shérif a ouvert l’enquête, il a été submergé par les médias américains. Sur toutes les possibilités qu’il a eues, c’est moi qu’il a choisie, car j’étais à part, un véritable outsider !
C’est fantastique de voir ces gens pour qui Billy était un voisin, un compagnon des grands-parents, alors que pour nous c’est une légende…
C’est ce qui a donné le point de départ du film. Tout est spontané dedans, ce sont les paysages de Lincoln, les habitants de là-bas, ils se déplacent à cheval, ont un Colt à la ceinture, font tous 1m90… Ces gens existent vraiment, rien n’a été inventé ni modifié. Quand nous sommes allés à Cannes, tout le monde pensait que les acteurs étaient déguisés !
Cannes, une belle aventure ?
J’ai l’impression qu’il y a eu un bon écho. Ce n’est pas un film qu’on peut facilement définir, ça a joué pour et contre lui. La sélection a été une énorme surprise, nous étions le plus petit film. Faire venir les shérifs à Cannes, c’était assez amusant !
Comment s’est passée votre rencontre avec Kris Kristofferson, la voix de la VO ?
Très bien ! Pour moi il n’y avait que deux personnes possibles pour la voix de Billy en anglais, Kris ou Bob Dylan. Dylan car il a aussi joué dans le film de Peckinpah (‘Pat Garrett et Billy the Kid’, 1973, dans lequel Kris Kristofferson tient le rôle de Billy, ndlr), parce qu’il a souvent dit qu’il était une réincarnation de Billy the Kid, qu’il reprend parfois Rimbaud dans ses chansons, et pour sa voix si particulière. Mais je n’ai jamais réussi à l’approcher. Comme j’avais prévu d’interviewer Kris sur son rôle dans le film de Peckinpah, je me suis vite rendu compte qu’il serait parfait pour la voix de Billy. Il a immédiatement accepté. Il l’a fait parce qu’il aime le film, et aussi parce que le rôle de Billy l’a marqué à vie. Il a grandi en jouant à Billy the Kid ; quand Peckinpah l’a contacté pour le rôle, il était déjà à fond dedans. Ca avait du sens pour lui de réinvestir la voix de Billy après tout ce temps.
Et le choix d’Arthur H pour la version française ?
La voix a été une vraie difficulté dans le montage. Pour des raisons pratiques, on a commencé par monter le film avec des voix françaises. J’ai demandé à un ami comédien de venir faire la voix, mais ça ne fonctionnait pas. D’abord parce que Billy était américain et non français, et ensuite parce qu’en tant que comédien, mon ami approchait la voix de Billy comme un rôle. Ca marchait parfaitement avec Kris, mais pas avec la voix française… C’est là que j’ai réalisé que la clé du problème, c’était de trouver un chanteur, pas quelqu’un qui allait appréhender la voix de Billy comme un rôle. Kris ne joue pas Billy the Kid, il est Billy the Kid. En français, un chanteur allait aussi s’accrocher aux mots, aux textes, et pas jouer un personnage. A partir de là, j’ai tout de suite pensé à Arthur H, qui a beaucoup aimé le texte.
A la fin du film, le shérif Sullivan souligne qu’“aux vivants on doit le respect, aux morts la vérité.” Etes-vous déçue de ne pas apporter de réponse au mythe selon lequel Billy the Kid serait mort de sa belle mort en 1950 ?
Dès le début, je suis partie du principe qu’il n’y aurait pas de réponse. Un mythe reste un mythe, quelle que soit la vérité. Pour moi, l’enquête était vraiment un prétexte, je lui préférais le côté “quête”, l’idée que ces shérifs cherchent quelque chose autour de Billy et avaient davantage d’admiration pour Pat Garrett, pour finalement arriver à dire “There is no good guys, no bad guys, just guys in circumstances” (“il n’y a pas de bons, pas de méchants, seulement des circonstances”, ndlr). Pour un shérif américain, plutôt manichéen, arriver à dire qu’il n’y a ni bons ni méchants, c’est beaucoup de chemin. C’est ce côté qui m’intéressait. Je n’ai donc eu aucune déception quant à l’absence de réponse...
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