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INTERVIEW D’ANNE LE NY Souffrance interdite
Propos recueillis par Mathieu Menossi pour Evene.fr - Août 2007 - Le 28/08/2007
Comédienne de métier, force est de reconnaître qu’à l’issue de son premier film, ‘Ceux qui restent’, Anne Le Ny a su acquérir toute la légitimité d’une cinéaste. Un regard simple, “à hauteur d’homme”, posé avec une sobriété étonnante sur une souffrance que la morale a rendue “honteuse”.
De l’aveu de l’actrice et réalisatrice, se retrouver au milieu de tous ces acteurs, “c’était comme un jeune concertiste à qui l’on a donné un Stradivarius.” Mais encore lui fallait-il manier l’archet avec virtuosité. Loin d’abuser des cordes sensibles, Anne Le Ny allie le doigté de son écriture à son toucher de comédienne. ‘Ceux qui restent’ est le fruit d’une direction sensible et attentive. Une partition subtilement annotée, où les teintes grisâtres, presque noires, de la maladie et de la mort se retrouvent illuminées par les envolées colorées de l’amour et de la vie. Le tout magnifié par le jeu harmonieux du couple Devos-Lindon.
Quel est votre sentiment après ces premiers pas dans la réalisation ?
J’ai tout simplement hâte de m’y remettre. J’ai vraiment adoré cette expérience. Très bizarrement, passé le trac des deux, trois premiers jours de tournage, je n’ai jamais été aussi peu angoissée de ma vie. On est davantage sollicité, il y a toute une équipe à gérer. C’est très prenant. Mon entourage intime pourrait en témoigner.
Dans quelle mesure votre expérience de comédienne vous a-t-elle servi dans cette aventure ?
Disons que je vis cela comme une continuation naturelle de mon métier qui est de raconter les histoires des autres. Je ne pense pas que ce soit foncièrement différent. Ce n’est évidemment pas un hasard s’il y a autant d’auteurs et de réalisateurs qui ont été comédiens auparavant. De Charlie Chaplin à Orson Welles en passant par Pinter et Shakespeare. Ce n’est pas une suite obligatoire, mais somme toute, assez logique.
Pour votre premier film, on ne peut pas dire que vous ayez choisi la facilité : la maladie, la mort, le sacrifice, l’amour, la culpabilité. Cela fait beaucoup d’émotions à traiter...
Je n’ai pas eu la sensation de m’attaquer à un sujet spécialement difficile. Je pensais avoir suffisamment d’éléments pour pouvoir en parler. Il existe sans aucun doute tout un tas de thèmes moins complexes avec lesquels je me serais retrouvée bien embêtée. Le sujet était certes très large mais j’ai essayé de le rétrécir autant que possible en évitant le côté trop médicalisé, en ne montrant ni malades ni médecins, en étant plutôt dans l’écho de la crise que dans la crise elle-même. J’ai juste essayé d’être à l’écoute de moi-même.
Pourquoi cet intérêt pour ceux que vous appelez des “dommages collatéraux”, ceux qui vivent la maladie de l’extérieur ?
J’aime bien les histoires de gens ordinaires. Je trouve qu’on ne parle pas assez de ces gens qui vivent la maladie en seconde ligne. De la même façon, j’aimerais bien voir un film qui aurait pour cadre la Première Guerre mondiale, mais traitée sous l’angle des femmes et de leur rôle dans cet événement. Après tout, elles aussi ont traversé cette terrible guerre. Et sans doute existait-il d’autres types de souffrances que celles évidentes subies sur le champ de bataille. Je ne pense pas que ces “secondes lignes” soient moins intéressantes.
Comment considérez-vous l’attention qui est accordée à ceux qui restent dans notre société actuelle ?
Cette souffrance n’est pas tellement communicable. Si aucune vie n’est en jeu, ce n’est pas pour autant qu’elle est moins digne d’empathie. Il y a depuis quelques années, notamment dans le cinéma américain, un renouvellement d’intérêt pour les gens aux destins exceptionnels. On voit resurgir tous les super-héros des comics US. Et je me demande parfois quelle est cette société qui a tellement besoin de héros. Qu’ont-ils de plus ? Quelle est leur légitimité ? Dans toute son oeuvre, François Truffaut n’a jamais mis en avant de héros. Il s’agit toujours d’individus ordinaires, ancrés dans un quotidien. Et je trouve que ces personnes-là sont tout aussi intéressantes. Même le cinéma américain des années 1970 s’intéressait davantage à ces gens-là avant de repartir avec Reagan et Bush vers une espèce de mythologie moralisatrice. Une morale dans laquelle je ne me reconnais pas tellement. Il faut bien comprendre que les réponses apportées aux questions morales ne doivent certainement pas être établies de façon définitive. Les enjeux, les esprits, les attentes évoluent. Il s’agit d’être à l’écoute en permanence de ces modifications pour y répondre au mieux. Il n’existe pas de grille de lecture absolue.
Aviez-vous déjà rencontré Emmanuelle Devos et Vincent Lindon auparavant ?
Pas tellement. Avec Vincent Lindon, J’ai partagé des réalisateurs comme Pierre Jolivet ou Pascal Thomas. Mais le peu que je connaissais de lui me laissait croire que cela ne pourrait que bien se passer. C’est un acharné pointilleux comme moi. Quant à Emmanuelle Devos, je la connaissais très peu, mais elle est tout simplement ma comédienne préférée. Ce sont tous les deux des acteurs qui aiment travailler, chercher le jeu juste, s’améliorer encore et encore. Pour quelqu’un comme Vincent Lindon, une véritable boule d’énergie, cela n’a pas été facile d’incarner ce personnage qui intériorise tout et ne s’autorise jamais le moindre écart. Le bouillonnement existe chez Bertrand mais reste très intérieur. Au final, ça apporte au personnage une force que je trouvais très intéressante. Et de même pour Emmanuelle Devos que j’ai poussée sur le chemin de l’extraversion, la forçant à adopter une élocution trépidante. Ils sont tous les deux allés à l’encontre de leur nature.
Peut-on voir dans le personnage de Bertrand une personnification de la culpabilité ?
Oui, la souffrance de Bertrand se nourrit de culpabilité mais sa culpabilité fait souffrir aussi les autres. Il est une personnification de la culpabilité inhérente à ce type de douleur. Ce qu’il exige de lui-même, qui est énorme, ne le rend pas plus tolérant, notamment vis-à-vis de sa belle-fille. Elle a 16 ans et ne parvient évidemment pas à intégrer la maladie dans son quotidien. Il n’arrive pas à lui accorder un droit à la peur. Bertrand a certes un comportement exemplaire par rapport à sa femme gravement malade. Pourtant, sa haute moralité ne l’aide pas à regarder avec sympathie et compréhension les faiblesses des autres. Etre ainsi au contact avec la maladie de façon quotidienne est quelque chose de profondément épuisant. Mais c’est un état que Bertrand refuse de reconnaître.
Et en contraste, vous placez ce personnage de Lorraine, un peu gaffeuse, animée d’une profonde envie de vivre et de bousculer les consciences…
Oui, absolument. Et ça m’amusait aussi de montrer ce personnage que l’on ne prend pas très au sérieux avoir pourtant le courage de se confronter aux véritables problèmes. Davantage que Bertrand qui s’acharne à suivre sa ligne de devoirs et de contraintes. Et par ailleurs, j’en avais assez de ces éternels personnages féminins dévoués, toujours prêts à se sacrifier et à se nier eux-mêmes. Comme si tout cela allait de soi. Stop ! Personnellement, des femmes comme cela, je n’en connais pas.
Quelles étaient les lignes directrices de votre mise en scène ?
J’avais un chef-opérateur formidable avec qui je me suis beaucoup entretenu avant d’entamer le tournage proprement dit. Etant donné le sujet et ses risques de déviances vers le mélodrame, nous avions décidé de rester dans quelque chose de simple, de rester à hauteur d’homme, de ne pas faire d’effets. Nous n’avons utilisé qu’une seule caméra. Et puis j’ai essayé d’agrémenter ce quotidien difficile d’éléments comiques dès que le récit le permettait. Tout cela pour rester ancré au maximum dans ce que j’estime être une vérité.
Oui, vous ne sombrez jamais dans le misérabilisme…
Dans les moments dramatiques, on a naturellement tendance à chercher ces rares instants où l’on peut rire et sourire. C’est une respiration. Je ne voulais pas faire un film pessimiste. La vie reste la plus forte et nous amène des raisons de rire aux moments les plus incongrus. Et c’est à elles qu’il faut penser dans ces cas-là. J’ai fait beaucoup de théâtre dans ma carrière et c’est lorsque l’on répète de la tragédie que l’on rigole le plus. Parce que l’on en a besoin. Quand on travaille un Feydeau ou de la comédie, qu’il faut tenir un rythme difficile, les occasions de plaisanter se font beaucoup plus rares.
Votre façon de filmer laisse largement sa liberté à celui qui regarde, restituant ainsi toute la réalité des émotions, en évitant de sombrer dans le pathos…
Tout à fait. Je voulais respecter les spectateurs. Dans bon nombre de films, on a tendance à prendre les spectateurs en otage. C’est ce que je voulais absolument éviter. S’ils ont envie d’être avec mes personnages, tant mieux, mais s’ils souhaitent décrocher, je voulais qu’ils en aient la possibilité. C’est pour cette raison que je n’ai pas mis de musique dans les instants les plus dramatiques. Je parle de mon sujet simplement, en espérant que les gens puissent s’y retrouver tout aussi simplement. Je préfère qu’on me dise “Je n’ai pas été touché”, que de forcer le public à pleurer ou à rire. Au moins, j’aurais eu la sensation d’être honnête avec moi-même.
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