RSS

INTERVIEW DE BENOIT DELEPINE ET GUSTAVE KERVERN En voie de disparition

Propos recueillis par Mikael Demets pour Evene.fr - Septembre 2006 - Le 28/08/2006

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
0 avis
  • Membres (0)  
INTERVIEW DE BENOIT DELEPINE ET GUSTAVE KERVERN

'Avida', le deuxième film des compères de Groland Delépine et Kervern sort le 13 septembre. L'occasion de découvrir leur univers poétique et social, unique dans le paysage cinématographique français.

Les affiches noir et blanc cadrées sur un ventre obèse s'étalent sur les kiosques. 'Avida' se fait remarquer, 'Avida' étonne, comme sorti d'un autre temps, d'un autre pays. Ovni surréaliste dans un monde du 7e art de plus en plus calibré, l'oeuvre mérite que l'on s'y penche attentivement. Rencontre matinale avec les deux réalisateurs.

Quel était le point de départ du film ?

Benoît Delépine : Nous, déjà, on a une façon de travailler un peu bizarre, puisqu'on ne travaille pas (Rires). Pendant toute la période où on a montré 'Aaltra', on a réfléchi, beaucoup parlé et on a fini par trouver des idées. On a profité de tous les festivals dans lesquels 'Aaltra' était présenté pour faire notre casting. Petit à petit, au bout d'un an et demi, notre projet est apparu complet. Quand je dis qu'on ne travaille jamais, je peux aussi dire qu'on travaille tout le temps : on ne s'est pas mis tous les deux derrière un ordinateur. Ca aurait pu ne jamais venir.

Gustave Kervern : Ca évolue comme une espèce de puzzle. Au départ, je devais jouer un homme-ours qui arrive à constituer un tableau réel avec des macchabées, des charognes...

BD : Puis l'idée a évolué. Après on a pensé à deux hommes de milieux différents qui se sodomisaient et restaient coincés (Rires). Ca nous avait donné l'idée d'un type, Captivus. On est parti après sur la captivité de chacun. A Rotterdam, on a découvert un tableau de Dali que l'on n'avait vu qu'en photo. Une peinture incroyablement lumineuse, très précise. L'idée est alors née de faire un hommage au surréalisme. Trois mois avant les dates prévues pour le tournage, on a écrit un premier jet. Notre producteur belge d''Aaltra', Vincent Clavier, moins enthousiaste, manquait de temps pour réunir l'argent et était sur un autre tournage. Le destin nous a alors fait rencontrer Mathieu Kassovitz dans la rue : il est venu nous saluer en nous félicitant pour Groland. Alors on lui a envoyé le script. Il n'avait pas vu 'Aaltra', on lui a envoyé aussi. Il a carrément flashé, et nous a fixé un rendez-vous dès le lendemain ! Tous les gens à qui on a montré le script, même les plus indépendants, étaient un peu dubitatifs, nous demandaient de retravailler. Kassovitz, lui, a tout de suite adoré, et nous a dit de ne pas changer une ligne.

Comment avez-vous réuni ce casting si riche ?

BD : C'est une suite de coups de coeur. Coup de coeur pour Fernando Arrabal lors d'une rétrospective sur son oeuvre. Coup de coeur pour Remo Forlani qui nous avait interviewé et qu'on trouvait incroyable. Coup de coeur pour Sanseverino que j'avais trouvé hallucinant en concert. Parfois on avait prévu les personnages et on a trouvé les gens, parfois on a créé le personnage pour des gens qu'on voulait mettre. C'est pour ça que tout le monde colle parfaitement à son rôle.

Vous privilégiez le noir et blanc, un format carré, choisissez une affiche singulière et une héroïne loin des canons du cinéma. Faut-il y voir de la revendication, ou est-ce juste votre univers ?

BD : C'est le propos du film. Un film sur les êtres humains en voie de disparition. On veut faire un cinéma sur les laissés-pour-compte. Les films qu'on aime, peu importe le style, l'essentiel est leur base sociale.

GK : J'aime le noir et blanc pour son côté indatable. Ce qu'on décrit pourrait arriver dans 10, 15 ans, ça existe déjà un peu maintenant, ces cités de riches. Ca rend le propos intemporel. Et puis, tout simplement, le noir et blanc c'est beau... Le format carré existe parce qu'à l'origine, on voulait qu'il y ait un carré au milieu de l'écran. On a fait des essais, et ce n'est pas pour rien qu'au cinéma l'écran est grand : avec ce petit carré, impossible de se sentir concerné. C'était une erreur, mais on a gardé le carré parce que esthétiquement, ça allait bien avec les terrils.

BD : Au début, on voulait parler de l'enfermement de chacun dans son propre personnage, ses propres passions. Du coup le format carré correspondait à cet aspect cellulaire.

Votre cinéma est différent. Parce que vous ne vous retrouvez pas dans le cinéma actuel ?

BD : Bizarrement, le cinéma dans lequel on se reconnaît n'est pas français. Le Hongrois Pálfi qui sort 'Taxidermie', l'Islandais Kari et son 'Noi albinoi'... Les gens dont on se sent proche sont des gens qui montrent une réalité sociale.

GK : La dinguerie, qu'elle soit visuelle, des idées ou dans les thèmes, n'est plus en France. Il n'y a plus que des histoires de critiques littéraires qui se passent dans des lofts bourgeois...

BD : Ce n'est pas notre cinéma. Pas ce qui nous intéresse. On trouve ces gens déjà morts. C'est aussi ce qui nous plaît chez un Kaurismaki : il va chez les laissés-pour-compte. Il est fan de Chaplin, ce n'est pas un hasard. Nous sommes plus proches de ça que de la Nouvelle Vague.

GK : C'est bien aussi de ne pas voir les mêmes tronches de comédiens que tu vois dans tous les films. Nous, notre bonheur c'est de trouver des gens dans tous les milieux pour les faire participer à quelque chose tous ensemble.

BD : En faisant 'Aaltra', on a réussi à faire venir des gens sur notre deuxième film. Claude Chabrol, pour nous, c'est une sorte d'animal énorme, une musaraigne géante... On le voulait absolument dans ce film. On lui a envoyé 'Aaltra'. Il n'a même pas de lecteur DVD donc on lui a envoyé le DVD plus un lecteur en location. Il a regardé, on l'a rappelé, et il m'a dit : "Vous pouvez me demander tout ce que voulez, je serai là." Incroyable !

GK : Rokia Traoré aussi a vu 'Aaltra', elle a aimé, ça la touchait. On n'a pas trop su pourquoi...

BD : Elle nous a d'ailleurs fait un beau cadeau en arrivant avec une chanson inédite. On lui avait indiqué nos préférences parmi ses titres, mais mystérieusement elle en avait déjà prévu une. Tous avaient envie de nous donner quelque chose, d'apporter un cadeau.

Votre film est aussi très esthétique.

BD : L'esthétique noir et blanc fait accéder à la poésie plus directement, sans besoin de travailler les costumes et les couleurs, travail qui fait perdre le naturel. On adore les beaux tableaux, les plans fixes. Le choix du cadre est notre principal travail, c'est là que se déroule l'action. Mais à la limite, c'est presque accessoire parce qu'on a choisi de filmer la beauté des gens. Le problème du cinéma avec des mouvements de caméra dans tous les sens, c'est qu'on demande aux gens de refaire la même chose 15 fois et qu'à chaque fois on perd en naturel. Nous, on faisait tout en une prise, voire deux par sécurité. C'est ce qui fait aussi le côté vraiment humain et fort de chacune des scènes. Certains critiques ne marchent pas sur l'émotion de la fin du film. Pour nous, c'est une vraie émotion, tant pis si tous ne la ressentent pas.

A propos de la compréhension, Gustave, vous avez déclaré à Cannes : "Si vous comprenez quelque chose à ce film, c'est que vous n'êtes pas en état de conduire"...

GK : C'est une phrase que j'aime bien, qu'on mettait en avant dans Groland, mais ce n'est qu'une boutade. Pour moi, l'histoire est limpide. Certes il faut s'accrocher, ce n'est pas évident puisque ça marche par ellipses, donc forcément on ne donne pas toutes les clés. On laisse ici et là des points d'interrogation.

BD : Le cinéma c'est aussi le mystère. Tout ce qui est prémâché, indiqué avec des flèches, téléphoné, ça n'a pas grand intérêt.

Pourquoi s'être tourné vers le cinéma ? Vous aviez quelques chose à exprimer que vous ne pouviez pas transmettre par Groland ?

BD : Dans Groland, on a fait tous les deux des choses qui s'éloignaient de l'esprit de l'émission. Sur Don Quichotte notamment, la moitié de l'équipe était contre. A un moment, on s'est dit qu'il fallait trouver tous les deux notre langage propre.

GK : Dans les sketches, ce qu'il faut c'est être drôle. Il n'y a pas trop de place pour la sensibilité, c'est difficile de l'exprimer. Les silences par exemple, qu'on adore, on ne peut pas les placer dans les sketches. Maintenant, je prends un vrai plaisir à écrire des sketches, j'ai pris confiance, avant j'étais un peu laborieux. C'est un plaisir mais ça ne me permet pas de tout dire.

BD : C'est très important la confiance en soi. Nous, nous doutons tout le temps, or il faut se dire qu'on va y arriver. C'est primordial sur un tournage où le stress amène le stress, où les choses partent de travers. Nous, comme des abrutis, on se dit qu'il ne peut rien nous arriver puisqu'on a la bonne étoile. Et plus ça avance, plus l'équipe se met à nous croire en se disant "C'est vrai ça, c'est dingue, c'était injouable, comment ils ont réussi ? C'est un miracle !" Il faut avoir confiance en ses histoires.

Vous étiez présents à Cannes. On vous imagine mal dans ce genre d'ambiance...

BD : Il ne faut pas se le cacher, on était content.

GK : Bien sûr ! Quand on fait un film comme ça, un peu hors norme, un peu difficile, on est content quand quelqu'un le comprend.

BD : Les films comme ça, c'est tellement facile de les tuer... Si on n'est pris dans aucun festival, si on a une première critique qui nous descend et que les autres suivent, que les gens ne restent pas jusqu'à la fin, c'est fini. Il n'y a plus de film. Le cachet Cannes les oblige à s'arrêter à nous considérer. C'est surtout pour ça qu'on était heureux.

Le troisième film est en préparation ?

GK : On a déjà un petit pitch, on en est content. Ce sera totalement différent, mais toujours avec un fond social.

Toujours avec Mathieu Kassovitz à la production ?

BD : Il n'y a pas de raison que ça ne se fasse pas avec lui, sauf s'il a un autre film en même temps. Ca s'est tellement bien passé... C'est fou, il a quand même dit avant le tournage à la production - car lui partait sur un autre tournage : "Les deux fous, vous faites tout ce qu'ils vous disent !" Carte blanche totale ! Tout a marché : on a fait notre tournage en un mois comme prévu, on n'a pas dépassé le budget, tous les acteurs sont venus.

GK : on aimerait réunir les Belges et Kassovitz sur le prochain film, ça nous a embêté que les gens d''Aaltra', qui étaient formidables, ne soient pas sur ce coup-là...

vos commentaires

 
votre avis sur cet article : (Jusqu'à 1500 caractères)

Pour aller plus loin

Articles & dossiers associés

  • INTERVIEW DE BENOIT DELEPINE ET GUSTAVE KERVERN

    INTERVIEW DE BENOIT DELEPINE ET GUSTAVE KERVERN

    Porte-drapeaux

    Après 'Aaltra' et 'Avida', voici 'Louise-Michel'. Tout, jusque son titre, distingue le nouveau film de Gustave Kervern et Benoît Delépine des deux précédents, au contenu social nettement...

    Plus sur INTERVIEW DE BENOIT DELEPINE ET GUSTAVE KERVERN

    Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

    Réagissez
     
    • Membres (0)  

Les films associés

Mammuth

Comédie

Mammuth

de Gustave Kervern, Benoît Delépine

Sortie en salle : 21 Avril 2010

Serge Pilardos vient d'avoir 60 ans. Il travaille depuis l'âge de 16 ans, jamais au chômage, jamais malade. Mais l'heure de la retraite a sonné, et c'est la désillusion : il lui manque des...

Voir la bande annonce

« Mammuth »

1 personne a déjà commenté cet article

Voir les commentaires

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
1
  • Evene  
  • Membres (1)  
Avida

Comédie

Avida

de Benoît Delépine, Gustave Kervern

Sortie en salle : 13 Septembre 2006

Un sourd-muet et deux drogués à la kétamine ratent l'enlèvement du chien d'une milliardaire plantureuse. Elle en profite pour les forcer à réaliser ses dernières volontés.

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
 
  • Evene  
  • Membres (0)  
Making Fuck Off

Documentaire

Making Fuck Off

de Fred Poulet

'Macking Fuck off' est un documentaire tourné en super-8 sur le tournage de 'Mammuth', de Benoît Delépine et Gustave Kervern. Le film avec, entre autres, Gérard Depardieu, Isabelle Adjani,...

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
 
  • Membres (0)  

Les événements associés

2e Festival de Quend du film grolandais

Festivals

2e Festival de Quend du film grolandais

Dates : du 22 Septembre 2006 au 24 Septembre 2006 TERMINÉ

Tous les ingrédients seront réunis pour faire du Festival de Quend l'événement incontournable de la rentrée : des films, de la musique, des rencontres dans une ambiance conviviale unique en...

Plus sur 2e Festival de Quend du film grolandais Réservez vos places sur fnac.com

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
 
  • Membres (0)  
Festival du film grolandais 2008

Festivals

Festival du film grolandais 2008

Dates : du 19 Septembre 2008 au 21 Septembre 2008 TERMINÉ

La quatrième édition du Festival de Quend du film grolandais, qui se déroulera du 19 au 21 septembre propose un programme toujours riche et original, dans une ambiance festive et conviviale...

Plus sur Festival du film grolandais 2008 Réservez vos places sur fnac.com

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
 
  • Evene  
  • Membres (0)  
Festival du film de San Sebastián

Festivals

Festival du film de San Sebastián

Dates : du 17 Septembre 2009 au 26 Septembre 2009 TERMINÉ

Cette année, pour la 57e Festival du film de San Sebastian, qui se tiendra du 17 au 26 septembre 2009, le festival rend deux hommages : une rétrospective consacrée au réalisateur américain...

Plus sur Festival du film de San Sebastián Réservez vos places sur fnac.com

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
 
  • Membres (0)  
Festival de Quend du film grolandais 2009

Festivals

Festival de Quend du film grolandais 2009

Dates : du 18 Septembre 2009 au 20 Septembre 2009 TERMINÉ

Cette année, le Festival de Quend du film grolandais promet encore décalage et bonne humeur à l'occasion de son "Quendquennat". Parmi la trentaine de longs métrages présentés dans les...

Plus sur Festival de Quend du film grolandais 2009 Réservez vos places sur fnac.com

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
 
  • Membres (0)  

Les stars & célébrités associées

  • Benoît Delépine

    Benoît Delépine

    Réalisateur, scénariste et acteur français
    Né le 30 Août 1958

    Après des études de journalisme, suivies d'un bref passage dans une agence de publicité, Benoît Delépine entre dans la grande famille Canal + à la fin des années 1980. Son écriture...

    Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

    Réagissez
     
    • Membres (0)  
  • Gustave Kervern

    Gustave Kervern

    Acteur, scénariste, réalisateur français
    Né à Ile Maurice Né le 27 Août 1962

    Après des études de commerce, Gustave Kervern se lance dans la télévision en travaillant d'abord avec Patrick Sabatier sur l'émission Avis de recherche. Il prend la tangente de l'humour en...

    « Gustave Kervern »

    1 personne a déjà commenté cet article

    Voir les commentaires

    Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

    Réagissez
    1
    • Membres (1)  

fil culture

François Morel plaide au Rond Point

ThéâtreFrançois Morel plaide au Rond Point

Plus sur François Morel plaide au Rond Point
 

nouveautés

les Avis des membres

VOUS AIMEZ

la lettre evene

L’actualité culturelle au quotidien
Citation, livre, événement, célébrité, jeu concours... › Voir la lettre du jour
Plus

citation du jour

« J’ai pris un cours de lecture rapide et j’ai pu lire “Guerre et Paix” en vingt minutes. Ca parle de la Russie.  »

de Woody Allen

En savoir plus sur cette citation

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
 
  • Membres (7)
     

privilèges

Plus

vidéos

  • Amour, de Michael Haneke Palme d'Or 2012

  • Madagascar 3 : la love story XXL de King Julian et Sonia avec la voix de Michaël Youn (King Julian).

Plus

photos

  • "The We and the I" de Michel Gondry - The We and the I

    "The We and the I" de Michel Gondry © Mars Distribution

  • Holly Motors de Léos Carax - Holy motors

    Holly Motors de Léos Carax © Les Films du Losange

agenda

tous les films

Découvrez tous les films dans l'une de ces catégories :

et aussi