RSS

INTERVIEW DE BORIS LOJKINE En mission pour les morts…

Propos recueillis par Mathieu Menossi pour Evene.fr - Janvier 2007 - Le 25/01/2007

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
0 avis
  • Membres (0)  
INTERVIEW DE BORIS LOJKINE

Il y a trente ans prenait fin la guerre du Vietnam. Pourtant, les “âmes errantes” des martyrs morts sans sépulture ne cessent de hanter les vivants, poussés à agir par un devoir où s’enchevêtre spiritualité, morale et sentiments. Rencontre avec Boris Lojkine, réalisateur des ‘Ames errantes’ en salle le 24 janvier 2007.

Partisan d’un cinéma du réel, le jeune réalisateur français Boris Lojkine rapporte dans son film la quête de deux anciens soldats, Tho et Doan, qui, munis des registres de leur unité, se sont portés volontaires pour une nouvelle mission : la recherche des tombes de leurs camarades dans l’espoir de ramener les corps à leur famille. En route, ils vont rencontrer madame Tiêp, une femme encore hantée par la perte de son mari. Une histoire tragique traitée avec délicatesse dans le respect de l’”âme vietnamienne”.

Comment a commencé votre aventure vietnamienne ?

Début des années 1990. J’étais un thésard et professeur de philo à mes heures. Poussé par l’envie de prendre une année off, je suis parti un an au Vietnam qui s’ouvrait alors sur l’extérieur. Tout ceci n’était pas très cadré et je partais enseigner la philosophie occidentale dans un pays qui avait quarante ans de culture marxiste derrière lui. Mais l’expérience fut incroyable. J’ai sillonné le pays, appris la langue. Une vraie révélation. Quelques années plus tard, j’ai quitté l’université et la philosophie avec la certitude que le cadre de ma nouvelle vie serait le Vietnam. En 2001, j’y ai réalisé un premier film, ‘Ceux qui restent’, un portrait des anciens combattants vietnamiens. Puis un deuxième, plus institutionnel pour le compte de l’ambassade de France. ‘Les Ames errantes’ est mon troisième film, le plus abouti.

Comment est né votre film ?

Je désirais trouver un angle qui me permette de révéler les répercussions actuelles de cette guerre sur la population vietnamienne, en évitant l’utilisation d’archives d’époque. C’est en réalisant ‘Ceux qui restent’, en côtoyant les anciens combattants que j’ai compris l’importance de la recherche des corps pour les Vietnamiens. Seul ce sujet était capable de composer une image du présent profondément hanté par le passé. Plusieurs centaines de milliers de corps n’ont jamais été retrouvés et pèsent de tout leur poids sur un passé que les Vietnamiens ne parviennent pas à digérer, si ce n’est au prix d’une épuisante culpabilité. De ce poids des morts qui forcent les vivants à se mobiliser et à agir près de trente ans plus tard se dégage une force dramatique inédite et bouleversante.

Votre réalisation est très épurée. Pas de commentaires, ni d’interviews, une caméra discrète. Toute la place est faite à vos personnages…

Notre ambition était de proposer un cinéma du réel. J’ai placé mon film, non pas dans une perspective didactique, mais davantage dans le ressenti, avec une réelle intensité dramatique. La difficulté était de rendre le tout compréhensible sans venir rompre l’empathie avec le récit. Je considère le commentaire comme une sorte de béquille dont il faut apprendre à se passer. De même pour les interviews. Tout est caméra à l’épaule. Un dispositif figé aurait eu pour défaut de fixer les règles de la séquence. C’est un mélange de rencontres improvisées et d’autres anticipées. Une course-poursuite avec le réel qui parfois nous précédait mais que nous nous efforcions de rattraper afin d’organiser un tant soit peu les événements. Ne serait-ce que pour le concentrer.

Comment, en tant qu’étranger, qui plus est occidental, a-t-on jugé votre légitimité à aborder ce sujet ?

J’avais effectivement des craintes mais les Vietnamiens ont très bien accueilli le film qui a profité d’une diffusion sur la première chaîne de télévision, la veille de la fête nationale des morts de guerre. La presse a ensuite pris le relais. Avec ‘Les Ames errantes’, en regard d’un cinéma local encore très rigide, les Vietnamiens ont découvert une sorte de réalité nue, pure de toute manipulation idéologique. A l’image du témoignage de madame Tiêp, cette pauvre paysanne. Une figure très éloignée de l’héroïne patriotique et qui, en ce sens, a pu devenir, à travers ce film, un emblème de la nouvelle femme du peuple vietnamien.

Avez-vous été surpris par le rapport qu’entretiennent les vivants avec le monde des morts par cet art de la prière ?

Oui, et c’est tout l’intérêt du documentaire que de pouvoir être surpris par le réel. En tournant et en montant ce film, j’ai réalisé que l’intérêt était moins dans le travail d’enquête que dans le rapport aux morts. Quelque part, je me suis laissé surprendre par ces fantômes égarés qui se sont emparés de mon film. Du coup, j’ai préféré favoriser ces instants de concentration des vivants dialoguant avec les défunts où l’émotion est beaucoup plus intense, à ces scènes de recherches administratives, évidemment utiles, mais finalement anecdotiques. Ce déplacement de l’enjeu du film a été la très bonne surprise du projet. Le réel a réussi à me transporter dans une expression de l’intimité vietnamienne qui m’était jusque-là inconnue : leur très grande familiarité avec le monde des morts, l’aisance et la spontanéité avec laquelle ils y pénètrent. Il y a là quelque chose de très vietnamien qui tient au culte des ancêtres qu’ils rendent au moins une fois par mois et aux jours d’anniversaires. A cela s’ajoute le tragique et la violence de la guerre. Tous ces aspects ont donné naissance à cette armée d’âmes perdues qui continuent de hanter les vivants.

Votre regard sur la société vietnamienne a-t-il évolué suite à la découverte de ce nouveau monde ?

Au fil de mes séjours, j’ai établi une relation forte avec ce pays. J’y ai noué de profondes amitiés. D’aucuns m’ont raconté leur vie, d’autres ont pleuré dans mes bras. Ces rencontres m’ont bouleversé. Désormais, lorsque je vais chez quelqu’un de proche, je me rends sur son autel des ancêtres et j’allume de l’encens. J’avais beau très bien connaître ce pays, j’ai pénétré une nouvelle strate de la société vietnamienne, une des plus intimes, celle de la famille dans laquelle les étrangers ne pénètrent que très rarement. J’avoue m’être senti très privilégié. Avec ce film, avec ces rencontres, j’ai ressenti une sorte d’épaississement de mon expérience vietnamienne.

Si certains aspects sont profondément vietnamiens, les messages sont malgré tout universels…

Au montage, nous nous sommes efforcés d’éviter l’écueil du folklore. Nous avons retiré toutes les scènes où le spectateur aurait pu se sentir à l’extérieur des personnages. Par exemple, concernant madame Tiêp, nous avons pris soin de ne pas trop la déterminer socialement. Elle devait rester cette femme un peu idéale et en même temps très étrange. En outre, on a gommé systématiquement les plans “exotiques” : les beaux paysages, les marchés… Le but étant de resserrer l’attention sur les personnages et sur leurs émotions qui se révèlent effectivement universelles : l’amour d’une femme, la fraternité des combattants, la nostalgie de la jeunesse, la douleur de la perte d’un être aimé, le deuil.

Votre film témoigne du passage d’une mémoire collective à une mémoire plus intime. Vous parlez du “retour du refoulé”…

En 1975, à la fin de la guerre, la priorité a été donnée à la construction d’une mémoire collective en enterrant dans le plus grand désordre tous les “martyrs” de guerre. Les cimetières militaires exaltaient la grande victoire patriotique contre l’impérialisme américain, alors que les blessures intimes des familles restaient dissimulées, recouvertes par le vernis idéologique du discours officiel. Se recueillir sur l’autel des ancêtres, présent dans chaque maison même chez les officiers, ne s’accordait guère avec les thèses communistes et matérialistes alors en vigueur. Puis avec l’ouverture du pays et l’effritement du communisme, les Vietnamiens ont pu entamer leur travail de mémoire après trente ans de paralysie spirituelle.

Madame Tiêp semble porter en elle tout le traumatisme de ce passé regretté et regrettable. Avec votre film, on espère voir le réel reprendre le pas…

Je l’aurais souhaité mais malheureusement, je ne suis pas sûr que madame Tiêp se sente un jour apaisée. Il était effectivement peu probable que le film s’achève par la découverte du corps de son mari. Malgré tout, j’espérais une issue plus douce. Mais le chagrin de la guerre n’admet aucun apaisement et le malheur de cette femme semble irrévocable. C’est une vie gâchée. Cette femme a vécu une seule histoire d’amour à laquelle elle a consacré son existence. C’est une femme magnifique, presque romanesque. Un symbole de dignité. Pourtant, nous ne voulions pas conclure sur cette excessive cruauté, d’où l’épilogue autour des deux anciens combattants comme une sorte de soulagement symbolique et nécessaire. Ils jouent dans une rivière, feignant de renouer avec leur jeunesse qu’ils s’étaient efforcés d’oublier jusque-là. Une façon pour eux de passer par-dessus toutes ces années de refoulement.

D’une scène insoutenable où elle pleure, presque hystérique, se manifeste l’expression ultime de l’impossibilité de son deuil, et au-delà, de sa révolte…

Madame Tiêp n’est pas capable d’avoir une révolte raisonnée. C’est donc à travers ses cris et ses pleurs qu’elle peut enfin aller jusqu’au bout d’elle-même, envers et contre tous, y compris les anciens combattants qui essaient de la contenir. J’ai donc tenu à montrer l’intégralité de cette scène dans laquelle transparaît la vérité absolue de cette femme. Nous le lui devions. Et je ne pense pas avoir sombré dans un voyeurisme morbide car, à ce stade du film, nous savions pourquoi nous étions là. Le seul regard que j’ai sur elle à cet instant est celui de la compassion. Je n’ai donc pas eu le sentiment de lui voler quelque chose.

Des projets ?

J’ai un projet de fiction et deux projets de documentaires. Tout cela au Vietnam. La fiction est encore au stade de l’écriture. Pour les documentaires, je dois effectuer des repérages. Tous ces projets concernent les évolutions contemporaines du Vietnam, son avenir. Je tiens désormais à montrer autre chose du Vietnam que les souvenirs d’une histoire passée. C’est un pays fantastique au présent tout aussi riche.

vos commentaires

 
votre avis sur cet article : (Jusqu'à 1500 caractères)

Pour aller plus loin

Les films associés

Les Ames errantes

Documentaire

Les Ames errantes

de Boris Lojkine

Sortie en salle : 24 Janvier 2007

Au Vietnam, 30 ans après la guerre, les fantômes du passé hantent toujours les vivants : des centaines de milliers de soldats sont morts sans sépulture, réduits au triste destin d'âmes...

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
 
  • Evene  
  • Membres (0)  

Les stars & célébrités associées

  • Boris Lojkine

    Boris Lojkine

    Réalisateur français

    Au début des années 1990, Boris Lojkine est un thésard et professeur de philosophie qui n'aspire qu'à prendre une année sabbatique. En 1993, parti à l'aventure arpenter le Vietnam et...

    Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

    Réagissez
     
    • Membres (0)  

fil culture

François Morel plaide au Rond Point

ThéâtreFrançois Morel plaide au Rond Point

Plus sur François Morel plaide au Rond Point
 

nouveautés

les Avis des membres

VOUS AIMEZ

la lettre evene

L’actualité culturelle au quotidien
Citation, livre, événement, célébrité, jeu concours... › Voir la lettre du jour
Plus

citation du jour

« J’ai pris un cours de lecture rapide et j’ai pu lire “Guerre et Paix” en vingt minutes. Ca parle de la Russie.  »

de Woody Allen

En savoir plus sur cette citation

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
 
  • Membres (7)
     

privilèges

Plus

vidéos

  • Amour, de Michael Haneke Palme d'Or 2012

  • Madagascar 3 : la love story XXL de King Julian et Sonia avec la voix de Michaël Youn (King Julian).

Plus

photos

  • "The We and the I" de Michel Gondry - The We and the I

    "The We and the I" de Michel Gondry © Mars Distribution

  • Holly Motors de Léos Carax - Holy motors

    Holly Motors de Léos Carax © Les Films du Losange

agenda

tous les films

Découvrez tous les films dans l'une de ces catégories :

et aussi