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ENTRETIEN BRUNO DUMONT Hors Satan, western surnaturel
Propos recueillis par N. T. Binh - Le 17/10/2011
L'auteur de 'La Vie de Jésus', 'L'Humanité' et 'Flandre' signe une nouvelle fable rurale à la lisière du fantastique. Sans renoncer à son style « contemplatif », ni à ses thèmes habituels (la marginalité, le sexe, le mal…), il a filmé dans de somptueux paysages l'une de ses oeuvres les plus fascinantes, comme toujours extraordinairement interprétées par des acteurs non professionnels. Il nous livre ici quelques secrets de fabrication.
Dans 'Hors Satan', le cinéma si singulier de Bruno Dumont est à la fois fidèle à lui-même et à un stade d'accomplissement rare. Les deux composantes de sa mise en scène sont ici plus éclatantes que jamais, à savoir d'une part, sa manière de filmer l'espace rural en lui conférant une majesté insolite et menaçante, et d'autre part, son extraordinaire direction d'acteurs, fruit d'un minutieux travail d'incarnation par des non-professionnels.
Dans cette bizarre histoire d'amour, de meurtre et de rédemption (thèmes obsessionnels de tous ses films), deux personnages se cherchent et se trouvent : la fille de ferme abusée par son beau-père (Alexandra Lematre) et l'ermite braconnier aux mystérieux pouvoirs (David Dewaele, trogne mémorable déjà aperçue dans deux précédents Dumont). Il serait impensable d'en révéler plus, pour ne pas déflorer ce périlleux exercice de « réalisme magique ».
À part votre film précédent, 'Hadewijch', vous ne tournez jamais à Paris. Où avez-vous filmé 'Hors Satan' ?
Bruno Dumont : Dans le Pas-de-Calais, sur la Côte d'Opale que je connais bien. Trop bien, en fait : j'avais envie d'y tourner et de lui redonner un peu de « pêche ». Je passe les trois quarts de mon temps à filmer un lieu : si l'histoire est devant, le lieu est toujours derrière. Je prends donc grand soin à choisir le décor. C'est comme ça que je fonctionne.
Vous aviez déjà tourné avec David Dewaele dans deux films. Il semble prolonger ici le personnage mystérieux, un peu magique, qu'il jouait dans 'Hadewijch'. Avez-vous pensé à lui dès le début ?
David Dewaele, © Pyramide distributionB. D. : Oui, j'écris pour lui, je sais comment il est. J'avais déjà procédé de la sorte pour 'Flandre', avec Samuel Boidin qui était dans 'La Vie de Jésus'. Avec David, on avait déjà abordé en quelque sorte l'aspect du bonhomme dans 'Hadewijch' : c'est le même personnage en fait. Cette dimension spirituelle, il la connaît, il l'aime bien, on en parle souvent. Je lui disais : « J'aurai un beau rôle pour toi ». Beau, littéralement. La première fois qu'il s'est vu dans 'Flandre', il m'a dit : « Putain, ce que j'ai une sale gueule ! » — « Ben oui, mais écoute, prends soin de toi… » Dans 'Hadewijch', il a fait attention à lui, ne serait-ce que pour avoir une belle figure. Alors je lui ai dit : « Là, tu vas voir, ça va te plaire, le rôle est magnifique ! » En effet, il était content, et j'étais content pour lui !
Face au personnage masculin qui est une sorte de sorcier ou de charlatan, qui accomplit des actes que l'on peut qualifier de « surnaturels », la jeune femme garde les pieds sur terre.
B. D. : En effet, elle a un comportement facile à comprendre, alors que lui est bizarre, plus exceptionnel. Quand elle lui dit « tu me plais », c'est normal ; sa réponse à lui ne l'est pas. Pour contrebalancer l'irrationnel, on a besoin d'éléments stables : le décor en est un, et elle en est un autre. Elle rassure le spectateur, car elle réagit « bien ». Il y quand même une relation homme-femme qui paraît normale, mais qui explose à cause de lui, qui l'empêche de se réaliser. Le récit n'est pas totalement délirant. Ce personnage féminin constitue un curseur permanent de la narration : les personnages s'évaluent mutuellement, il y a du plus et du moins parce qu'elle est là. Il est masculin parce qu'elle est féminine. Il y avait déjà ça dans 'L'Humanité' : un récit qui devait être très commun, pour accepter un personnage aussi barré !
Il y a du récit dans vos films, mais ce n'est jamais « l'histoire » qui prime. Pourquoi ?
B. D. : Je n'y crois pas trop : c'est le film qui doit être formidable, plus que l'histoire, même si, parfois il ne se passe pas grand chose : c'est la condition nécessaire pour que justement, il se passe quelque chose. Il n'y a pas de moteur narratif au départ, le moteur, c'est la mise en concordance de divers éléments – décor, personnages – qui vont se mouvoir. Mon travail, c'est de veiller à l'ajustement des parties avec le tout, pour que l'ensemble tienne.
Alexandra Lematre et David Dewaele, © Pyramide distributionVous avez souvent dit que vous demandiez aux acteurs de se nourrir de leur expérience personnelle…
B.D. : Oui, mais il faut faire attention aux indications que l'on donne. Dans la scène où la routarde fait l'amour avec David en criant, je ne lui parle pas d'amour ! Ce n'est pas ça que je veux. On commence à discuter comme ça, et elle me dit : « Cette scène me parle beaucoup… » — « Ah bon ? » — « Oui, j'ai vécu des moments comme ça. » — « Ça ne vous fait pas peur ? » — « Non, pas du tout. »
Donnez-vous aux acteurs des « explications » sur leurs personnages ?
B.D. : Non. Mon travail à moi n'est pas dans la métaphysique, mais dans la physiologie : j'ai besoin d'une chaise, elle est rouge, l'acteur s'assied ! Le reste n'est pas son problème.
Dans vos premiers films, il y avait systématiquement de longs plans-séquences. Depuis quelques temps, il semble que vos films soient plus découpés, surtout celui-ci. Pourquoi ?
B.D. : À cause du sujet, et aussi de l'acteur : David, il faut le découper, parce que dans une même prise, il peut faire des montagnes russes, être très bien, puis pas bien du tout l'instant d'après.
Essayez-vous de tourner les séquences dans l'ordre du scénario, pour faciliter le travail des acteurs par rapport à l'évolution de leurs rôles ?
Alexandra Lematre et David Dewaele, © Pyramide distributionB.D. : Non, je ne m'occupe même pas du plan de travail. Il est imposé par les autorisations de tournage, je l'accepte. Je n'ai pas besoin de la chronologie. Je pense même que c'est plus enrichissant de tourner dans le désordre, avec les imprévus. Il faut juste que les acteurs soient « raccord », si on tourne à plusieurs jours d'intervalle des morceaux de scènes qui se suivent. C'est le travail de la scripte. Pourtant, il y a des faux raccords qui sont bien venus. Le spectateur est très tolérant !
Par l'utilisation grandiose du paysage et le recours aux armes à feu, 'Hors Satan' fait penser à un western…
B.D. : Oui, j'ai revu récemment 'Il était une fois dans l'Ouest'. Cinématographiquement, c'est très fort : le metteur en scène (Sergio Leone, ndlr) fait travailler ses plans. Il y a une histoire, mais c'est la forme qui donne sa force à la perception du fond.
Tous nos remerciements à Philippe Rouyer.
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