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INTERVIEW DE CHARLES BURNETT La révolte dans la peau
Propos recueillis par Mathieu Menossi pour Evene.fr - Septembre 2008 Merci à Nadia Ali-Khodja pour la traduction - Le 30/09/2008
Premier long métrage du réalisateur américain Charles Burnett, 'Killer of Sheep' sort en France (en salle et en DVD) après trente ans d'attente et une restauration. L'occasion de découvrir une oeuvre déclarée "trésor national" et un artiste injustement méconnu.
Fer de lance d'un cinéma engagé à la fin des années 1970, le réalisateur Charles Burnett a posé sur l'Amérique l'un des regards les plus pertinents. Réalisé en 1977 avec la sincérité de l'étudiant qu'il était encore, 'Killer of Sheep' est une immersion brutale, parce que sans artifices, au coeur du ghetto de Watts, à Los Angeles. Douze ans plus tôt, le quartier californien connaissait de violentes émeutes, auxquelles succéda une violente montée de la fierté raciale et du militantisme. Mais à la réaction, Charles Burnett préfère l'action calme et réfléchie. Dans la veine d'un Bunuel ou d'un Rossellini, il s'applique à filmer le lent et dangereux glissement de tout un quartier et de sa communauté afro-américaine. Un chef-d'oeuvre d'honnêteté et de poésie.
Dans quel contexte avez-vous réalisé 'Killer of Sheep' ?
C'est un film d'étudiant que j'ai réalisé alors que je terminais ma thèse à l'école de théâtre, de cinéma et de télévision de Californie, UCLA. Je tournais le week-end avec certains de mes amis. Je suis issu d'un milieu ouvrier et je souhaitais simplement rendre compte des réalités de cette classe sociale. Je ne voulais surtout pas parler de mon histoire personnelle. C'est une sorte d'état des lieux. Le film devait se rapprocher davantage du style documentaire que de la fiction. Je voulais donner l'illusion de la réalité en étant près des gens, dans la rue, avec une caméra très mobile.
Votre film a reçu de nombreuses récompenses. Comment expliquez-vous une si longue attente avant de le voir sortir sur les écrans ?
C'était un film de thèse et je l'avais plutôt réalisé dans le but de le projeter à l'université, ou du moins dans un cercle très restreint. Par ailleurs, je savais que j'allais rencontrer quelques difficultés concernant les droits musicaux de ma bande-son. Y figurent de nombreux artistes et je n'avais évidemment pas l'argent pour les payer. Mais tant que je ne cherchais pas à commercialiser le film, tout allait bien ! Deux compagnies avaient accepté néanmoins de distribuer mon film, Churchill et Unifilm. Mais c'était une distribution à petite échelle. Puis, dans les années 1980, le film a finalement été diffusé en dehors des murs de UCLA. Et il a ainsi fait le tour des Etats-Unis, de façon très limitée, toujours. C'est à ce moment que 'Killer of Sheep' a suscité des premières réactions et des débats. Mais ce n'est finalement que très récemment que Milestone a voulu le produire pour une diffusion plus importante à travers le monde. Ils ont payé les droits musicaux. Ils ont eu la patience et surtout l'ambition de parvenir à leurs fins.
Quelles sont vos principales influences ?
Je dirais que les films qui m'influencent le plus sont les films "grand public". Mais dans le contexte des mouvements sociaux des années 1960, j'étais très intéressé par les films autour de la condition noire. J'ai adoré des cinéastes comme Basil Wright avec 'Songs of Ceylon', ou comme Jean Renoir avec 'The Southerner' ('L'Homme du Sud'). Ce sont des cinéastes dont je me suis beaucoup inspiré. Dans le film de Jean Renoir, notamment, c'était la première fois que je voyais une oeuvre dont le point de vue n'était pas strictement celui des Blancs. Le film aborde le sujet de la survie d'êtres humains, au-delà des couleurs de peau. Il s'agissait alors pour moi du meilleur film américain. Les Noirs y étaient représentés équitablement et loin de tout stéréotype. Car bien souvent à l'époque, le cinéma avait tendance à faire de la population afro-américaine une caricature d'elle-même, en dehors de toute réalité. Ce film rétablissait la vérité.
Etait-ce difficile d'être un réalisateur noir dans l'Amérique des années 1970 ?
Les étudiants de UCLA sont issus de familles aisées. Même pas de la classe moyenne. Vous pouvez donc imaginer que leurs soucis n'étaient pas tout à fait les miens ! Mais j'ai eu des professeurs qui m'ont appuyé. M'ont guidé dans cet univers auquel je me sentais étranger. Les autres étudiants ne percevaient pas du tout le cinéma comme moi. Mais ces professeurs m'ont encouragé à faire des films selon mes repères, mes idées et mes sensibilités. Ils m'ont aussi appris à respecter les sujets que j'abordais. Mais à l'époque, je ne m'imaginais certainement pas finir à Hollywood ! Cette éventualité n'existait même pas. Je savais que je voulais et que j'allais réaliser des films, mais je voyais cela plutôt comme un passe-temps. Une activité pour le week-end. (rires) J'étais persuadé que j'allais avoir un "vrai" travail. En tant que minorité, les étudiants noirs ne pouvaient espérer faire quoi que ce soit à Hollywood. Mais, petit à petit, les choses se sont cependant mises à changer. Les esprits, à s'ouvrir. Le cinéma indépendant a commencé à se développer. Pour autant, je trouve qu'il existe encore des inégalités. Réaliser un film lorsque l'on est noir reste toujours plus difficile.
Vous considériez-vous, dans les années 1970, comme un activiste ?
Oui. C'était presque quelque chose d'inconscient. Comme un automatisme. Nous n'avions pas encore le recul suffisant pour réaliser ce que nous faisions. Notre rébellion se voulait plutôt personnelle. Un Noir américain qui faisait du cinéma était nécessairement un rebelle, un militant. Il faut bien se replacer dans le contexte de l'époque. Tout rassemblement social se voulait, d'une façon ou d'une autre, rattaché à une cause politique. Les Etats-Unis étaient en plein bourbier vietnamien. Et de façon générale, les gens ne voulaient qu'une seule chose : comprendre et parler de ce qui se passait autour d'eux.
A l'époque, UCLA était décrite par certains comme une université anti-hollywoodienne. Qu'en pensez-vous ?
Oui, c'est vrai. C'était même un peu pour cette raison que je la fréquentais. C'était un environnement que je qualifierais même de chaotique. Certaines facultés étaient très conservatrices. Mais l'école de cinéma, quant à elle, se démarquait des autres : plusieurs enseignants étaient afro-américains. Tout comme les étudiants. Toutes les origines étaient représentées : africaines, asiatiques, hispaniques… Et tout ceci constituait un formidable melting-pot culturel. Ce qui valait à l'université d'innombrables critiques car elle osait alors braver bon nombre de tabous. Ce furent de superbes années.
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