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INTERVIEW DE CHRISTIAN ROUAUD Heureusement qu'on a rêvé...

Propos recueillis par Guillaume Monier pour Evene.fr - Mars 2007 - Le 20/03/2007

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INTERVIEW DE CHRISTIAN ROUAUD

‘LIP’. Un nom d’OVNI peut-être ? Visionner ces deux heures de film-documentaire revient à plonger dans une période très proche, mais pourtant fort méconnue : les années 1970. Période du krach pétrolier, c’est à un nouveau visage du monde de l’entreprise que l’on est confronté. LIP a eu sa part dans cette métamorphose. Ce qui est passionnant du point de vue politique et sociologique, c'est qu'il y a eu un avant et un après LIP. Retour sur un grand combat social.

Christian Rouaud a eu la gentillesse de revenir sur le sujet de son film, et s’il est une chose certaine : la période LIP l’a passionné. Avouons-le, il est également passionnant... Ne tarissant pas d’informations sur les années qui ont secoué la manufacture horlogère, déversant nombres d’anecdotes et de petites histoires, faut-il voir dans sa formation d’enseignant ses prouesses pédagogiques ? Un entretien très intéressant, dans l’exact prolongement de son film.

Quelques mots pour vous présenter ?

Né en 1948 : 20 ans en 68 et 25 en 1973 quand les événements de LIP ont eu lieu. J'ai été professeur de lettres une dizaine d'années, ensuite j'ai fait des formations dans l'audiovisuel pour les profs et des films pour l'Education nationale. J'ai démissionné à 45 ans pour devenir un saltimbanque et faire les films que je désirais faire : envie d'avoir un public plus large, d'être diffusé a la télévision et de traiter les sujets qui m'intéressaient vraiment. Devenu documentariste, je travaille principalement pour la télé - source de financement incontournable - sauf pour 'LIP' qui sort en salle. Ce film se devait d'être un film de cinéma, c'était une histoire cinématographique.

La réalité rattrape la fiction…

Il y a une force fictionnelle dans ces événements qui est incroyable. Je voulais que ce soit vu en groupe : que l'on rie ensemble, que l'on pleure ensemble. Qu'il y ait un écho à la solidarité présente dans le film. Le plaisir de voir ensemble. Le regarder seul sur son canapé est difficilement envisageable.

Avez-vous participé activement aux événements qui sont le sujet du film ?

Oui. Sauf que j'habitais en banlieue et pas à Besançon. J'ai fait des panneaux pour soutenir la lutte des LIP, on a vendu des montres, des amis sont partis manifester là-bas, je n'ai pas pu les accompagner, mais ma femme y est allée… C'était la lutte de toute une génération et cela a déplacé des foules. Il y des gens qui venaient en vacances chez LIP : ils prenaient 8 jours, 15 jours, pour accompagner le combat.

"C'est possible, les LIP l'ont fait." Racontez-nous.

LIP était une manufacture familiale - on y fabriquait tout de A à Z - dans laquelle s'est succédé une dynastie de patrons, jusqu'à Fred Lip. Il était complètement fou : un jour, il s'était caché sous la table avant une réunion de cadres. Quand il a entendu dire du mal de lui, il est sorti de sa cachette avec une trompette de cavalerie pour mettre à la porte le fautif. Il se fait racheter peu à peu. Conséquence de la restructuration : le licenciement de 500 personnes sur un total de 1.200. Il y eut différentes péripéties : séquestration des cadres, vol des montres et des machines. Ils cachèrent les montres partout dans la région, chez des curés notamment, et décidèrent de les revendre pour se payer et remettre en route une partie de l'usine. Cela donnera les fameuses payes sauvages.

Seul moment de dissension d'ailleurs entre tous les protagonistes...

Ca a été dur. Raguenes, le plus favorable a l'égalité totale souhaitait montrer en quoi l'usine était différente des autres et qu'il fallait en profiter pour discréditer le principe de hiérarchie de salaires. Pour d’autres, pères de famille, avec des traites, ils n'étaient pas d'accord. S'ils avaient fait salaire égal, beaucoup seraient partis. Comme Raguenes tenait beaucoup au principe de communauté, il a abandonné l'idée.

Vous parlez beaucoup des grévistes, mais le pendant du "patronat" est quelque peu délaissé.

Présenter les deux points de vue ne m'intéresse pas. Je ne suis pas journaliste, je ne prétends pas faire le tour de la question. Je ne crois pas à l'objectivité, à ce que j'appelle la pensée "micro-trottoir". A la télé, quand on souhaite traiter une question, on a un "pour", un "contre" et un "je ne sais pas", et le problème est résolu. Ce n'est pas comme ça que la pensée marche. Moi, j'ai choisi mon camp. J'ai décidé de faire un film du point de vue des Lip qui peuvent expliquer ce qui s'est passé, comment eux ont réagi. Et à la fin, c'est le patron qui prend leur place (Claude Neuschwander), parce que c'est lui qui a pris le pouvoir. Cela m'a été reproché. Il est déstabilisant, il est de gauche. Un type plein de contradictions mais très intéressant. Il avait une conception humaniste de l'entreprise. Un patron de gauche ne peut pas exister, et pourtant à cette période si !

On apprend beaucoup de choses dans votre film sur une période un peu délaissée.

C'est une des raisons de 'LIP'. J'ai l'impression qu'il y a un black-out sur les années 1970 ; 1968 semble avoir été vécu et présenté comme un événement parisien, isolé, dont les conséquences s'arrêtent avec les accords de Grenelle. Il y a eu dix ans de bagarre derrière !

Où sont les ouvriers “lambdas” ? Tous les intervenants de votre film sont des personnes avec des responsabilités, syndicales ou autres, importantes.

Le film explique que les gens se sont vus métamorphosés, se sont sentis impliqués. Les femmes par exemple. Fatima en est une parfaite illustration. Aucune responsabilité syndicale, et elle se retrouve pourtant embarquée dans le comité d'action. Effectivement, Raguenes est un personnage totalement à part : ancien aumônier, près des étudiants en 1968, il a exercé des tas de métiers pour être au plus près des gens. Il a atterri à Besançon un peu par hasard et s'est tenu à l'écart de toute activité syndicale. Sollicité, il crée avec d'autres jeunes le Comité d'action ; on croit souvent que celui-ci date de 73 mais il est né bien avant. Il y a toute une génération de vieux syndiqués et des jeunes plus turbulents, et pourtant le consensus peut se faire.La connexion entre le syndicat et les “non-syndicat” : c'est ce qui a été extraordinaire chez LIP.

Ce qui frappe, c'est la lucidité, la sagesse des acteurs. Jamais de fausse note ou alors on joue une autre partition. Cela a duré deux ans, comment l'expliquez-vous ?

Plusieurs explications. Tout d'abord il y a le côté catholique des personnages : ils sont tous à l'ACO (Action catholique ouvrière), réclamant une exigence morale très dure. Ils ont aussi l'idée du groupe : pas de licenciements signifie que personne ne doit être laissé sur le bord du chemin. Quand 1973 arrive, ils ont déjà pas mal d'expérience derrière eux. La publication des fiches de paye, l'organisation de réunions, 1968 qui a été en quelque sorte une répétition générale. Autre exemple, l'histoire des montres : un jour, ils ont bloqué les stocks de montres et ont vu le pouvoir que cela leur apportait.

C'est très empirique comme démarche !

Oui, ce sont des pragmatiques, et non des théoriciens. Un problème se pose, comment le résoudre ? Cela a pour résultat de toujours conserver une longueur d'avance. Quand les forces de l'ordre investissent l'usine, ils avaient déjà prévu de cacher les machines pour monter un atelier clandestin, les stocks… Il est intéressant de noter que LIP a plus fait rêver les autres qu'eux-mêmes. Ils restaient dans le concret. Mais ils ont soulevé tellement de questions que c'est devenu le mythe de l'autogestion ; ils ont mis des idées en pratique.

Cette cristallisation dans la cohésion sociale est surprenante : tout est "raccord". Vous avez eu un script ?

J'avais 500 pages d'interviews avant de tourner. Je savais quelle histoire j'allais raconter, avec eux bien sûr, mais c'est mon histoire. C'est moi qui décide à quel moment interviennent les uns et les autres et ce qu'ils vont dire. Je suis persuadé que le film raconte ce qui s'est passé à ce moment-là. Ils sont surtout très lucides et ils ont vu qu'ils pouvaient me parler. Il y a eu un long travail d'approche avant que le film ne commence. Le côté utopie enfantine s’explique par leur conscience de cette démocratie directe : les conflits n'étaient jamais éludés. Un jour, lors d'une assemblée générale, un mec a dit une bêtise, tout le monde était d'accord sur cela, mais quelqu’un a sifflé. Piaget l'a pris à parti en lui expliquant que tout le monde avait le droit de s'exprimer et que s'il n'était pas d'accord, tant pis pour lui, il devrait faire avec. C'est du Voltaire : Tu es contre moi, mais je me battrai pour que tu puisses défendre tes idées jusqu'à la mort. C'est un fonctionnement contre lequel on ne pouvait protester : toute bonne idée est prise, aucune mauvaise proposition n'est décriée ; un système plus facile à mettre en place sur une population de 1.000 personnes que sur l'ensemble d'un pays.

Est-ce un film d'histoire ?

Ce serait un film d'histoire si l’on admet que l'histoire est le point de vue de celui qui écrit. L’histoire est égale à la somme de récits partiels, partiaux. Dans cette acception, je veux bien envisager LIP comme film d'histoire. C'est un point de vue, c'est mon point de vue.

Acte politique ?

Acte pédagogique plutôt. Je voudrais que ce film s'adresse à la génération qui n'a pas connu les années 1970 mais qui vit dans le mythe de 1968. Je souhaiterais éclairer la légende. Comme ceux qui n'ont pas connu la Libération, ceux qui n'ont pas connu la guerre d'Algérie, il y a ceux qui n'ont pas fait Mai 68. Il y a certainement plein de leçons politiques à retirer de cette histoire. Dans les débats d'après film, c'est parfois animé ! Que le film serve a discuter me plaît beaucoup. Mon premier désir reste tout de même de faire du cinéma.

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