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INTERVIEW DE JEAN-PIERRE DARROUSSIN ET VALERIE STROH Un bon pressentiment

Propos recueillis par Mélanie Carpentier et Jean-Nicolas Berniche pour Evene.fr - Octobre 2006 - Le 02/10/2006

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INTERVIEW DE JEAN-PIERRE DARROUSSIN ET VALERIE STROH

Devant et derrière la caméra, Jean-Pierre Darroussin est à l’affiche du ‘Pressentiment’, adaptation du roman éponyme d’Emmanuel Bove. Coscénarisé avec Valérie Stroh, le film se révèle être un véritable petit bijou. Dans les salles dès le 4 octobre.

Depuis quelques années, Jean-Pierre Darroussin n’est plus seulement un acteur comique habitué aux (grands) seconds rôles. Il a montré, depuis ‘Le Poulpe’ en 1998, que son immense talent de comédien (il préfère ce mot à celui d’”acteur”, trop cantonné au cinéma) ne s’arrêtait pas là. Autant dire qu’en l’attendant, dans ce petit bistrot parisien, les questions fusaient : “Darroussin en vrai, tu crois que c’est le même que dans ‘Le Pressentiment’ ?” “Non, non, c’est un drôle, ça va être un grand moment de fou rire !” Et l’excitation d’être à son comble quand il franchit le palier, accompagné - ô surprise - de Valérie Stroh. C’est parti pour une demi-heure d’entretien avec un Jean-Pierre Darroussin plutôt calme, mais intarissable lorsqu’il s’agit de parler d’Emmanuel Bove, “le plus grand des auteurs méconnus”.

Vous avez mis du temps à passer à la mise en scène. Il vous fallait Bove pour franchir le cap ?

Jean-Pierre Darroussin : Contrairement à Valérie qui est passée très rapidement à la mise en scène, moi, je n’osais pas. J’étais timide, je n’osais pas prendre la parole pour communiquer quelque chose aux spectateurs. Je craignais d’être directement responsable du choix que je proposais aux spectateurs. Je me suis toujours camouflé derrière le texte des autres et leurs envies. C’est ça aussi être acteur : c’est être traversé par les énergies, par les volontés et les intelligences des autres. Au bout d’un moment, on se dit qu’on pourrait être aussi l’initiateur, celui qui risque, met l’élan, crée l’énergie. Mettre Emmanuel Bove en images était un vieux rêve. Il y a 25 ans, j’avais déjà eu l’idée de réaliser un film sur ‘Le Pressentiment’. Quand j’ai eu l’occasion de passer derrière la caméra, j’ai relu le livre, et je me suis dit : “Tiens, il y a 25 ans j’ai eu un bon... pressentiment.”

Il fallait être deux pour transposer cette histoire à notre époque ?

Valérie Stroh : Au moins !

JPD : Je sentais que je n’étais pas capable de le faire tout seul, j’avais besoin d’une aide pour l’écriture. Je pense qu’on peut écrire tout seul, mais il faut être jeune. Il faut avoir plus de temps pour se gourer. A la première, deuxième ou troisième expérience, vous vous renvoyez vous-même votre propre balle, et comprenez vous-même où il faut faire des progrès. Quand vous travaillez à deux, vous gagnez beaucoup de temps là-dessus. Et quand on a mon âge, c’est pas mal de gagner du temps.

VS : On ne s’est pas partagé le travail. On travaillait vraiment à deux. On relisait ensemble, on a choisi ensemble ce qui nous intéressait dans l’oeuvre de Bove. On a fait d’abord une version très proche du livre, et puis on a trouvé ça lourd, mauvais… mais pas mal quand même (rires). On a alors dégraissé et fait rentrer une part de notre imaginaire.

Pourquoi ne pas avoir opté pour un film d’époque ?

JPD : Pour que ça résonne. Dès le début je savais que je voulais transposer le roman à notre époque.

VS : Parfois c’était tentant de rester dans les années trente, parce qu’il y avait une scène, un passage qui nous charmait.

Quel regard Emmanuel Bove porte-t-il, selon vous, sur la société ?

JPD : Emmanuel Bove est un romancier qui écrit des personnages romanesques. C’est un type qui s’inscrit dans la lignée des auteurs russes comme Tchekhov. Il est très imprégné par cela, mais avec un style très différent, très épuré. A travers tous ces personnages, il est toujours question de quelqu’un qui remet en cause son destin à travers les règles d’une communauté qui lui impose un destin. C’est quelqu’un qui essaye de remonter la pente de ce qui lui a été imposé, et de la fatalité dans laquelle il se trouve. Il essaie d’être à contre-courant et de se démarquer. Il se pose des questions auxquelles il est impossible de répondre, un questionnement universel qui est en quelque sorte “être ou ne pas être ?” Doit-on accepter ce que l’on est, ou peut-on accepter de n’être rien pour renaître à quelque chose qu’on ne connaît pas et qui va nous enrichir d’une autre façon ? Il y a également chez cet auteur un humour, une façon de choper tous les travers, tous les ridicules de l’humanité. Emmanuel Bove a vécu un très fort déclassement dans sa jeunesse. Il a été élevé par sa mère dans un taudis total avec des rats partout, mais son père s’est remarié avec une riche héritière qui avait une grande villa sur la Côte d’Azur. Il a donc connu ce grand écart et a mesuré la difficulté de trouver sa place quand on est déclassé, et donc inclassable.

Vous partagez cette vision ?

JPD : Je me sens une grande proximité avec cet auteur-là. Je me suis mis tout à coup à tout lire de lui, j’ai eu un engouement pour quelque chose qui me parlait secrètement.

Y a-t-il un peu de Charles Benesteau dans Jean-Pierre Darroussin ?

JPD : Charles Benesteau est l’un des personnages les plus emblématiques de l’oeuvre de Bove. Il y a une résonance secrète dans l’espèce de velléité de garder une distance vis-à-vis de ce qu’on est. Ne pas être tout à fait l’homme que l’on croit. Etre un être du possible : c’est une sorte de fantasme pour moi. Je pense que ce personnage touchera beaucoup de personnes embarquées dans le flux général de leurs activités et de leur vie. Et si pour peu, elles ressentent une sorte d’emprisonnement, elles développeront certainement un désir d’ailleurs. Une sorte de “Qu’est-ce que je serais heureux si j’étais heureux...”

Quel sens peut-on donner au fait que, dans le livre comme dans le film, le personnage ne parvient pas à se séparer de son héritage ?

JPD : C’est ce qu’il y a de plus difficile à laisser et il le dit dans le film. L’argent permet de voyager, permet cet ailleurs. Réfléchir à l’espoir d’être quelqu’un d’autre n’est pas forcément synonyme de déchéance, de renoncement total. Ce serait trop morbide. L’espoir d’un ailleurs est toujours l’espoir d’une reconstruction qui a très souvent comme base l’argent. Benesteau trouve cela dommage car il a des scrupules. Evidemment, il sent bien qu’éthiquement, on peut lui reprocher cette facilité-là. C’est la petite tache qu’il a au fond de lui : cet échec de ne pas parvenir à se détacher de l’argent. Mais il essaie et comprend petit à petit que la façon dont il peut s’impliquer dans la vie passe aussi par son nantissement. Le fait de conserver cet argent ne l’exonère pas d’un peu de générosité.

Saviez-vous dès le début que vous interpréteriez les personnages principaux du film ?

JPD : Non. Mais j’ai compris que le film s’identifiait à travers moi et que mettre un intermédiaire entre la personne qui proposait le film au spectateur et le spectateur lui-même était une faute de mise en scène par rapport à un tel sujet. Le film débute par “Qu’est-ce que je fous ici ?” Ce n’est donc pas plus mal de pouvoir identifier la personne qui parle derrière la caméra et celle qui est devant. Il y a une collusion entre les deux.

VS : Je suis comédienne et je prévois toujours de jouer dans un film, et puis ça se passe ou pas. Là ça s’est fait. Je ne pensais pas être distribuée dans ce personnage. Quand on lit le roman, mon personnage est plus âgé, elle a de la moustache, un rouleau à pâtisserie… Je ne me fantasmais pas comme ça, mais je me suis aperçue que Jean-Pierre le faisait facilement.

Pensez-vous avoir réussi à vous approprier cette histoire ?

JPD : Nous l’avons vraiment cru. Au bout d’un moment, on ne savait plus que c’était quelqu’un d’autre qui l’avait écrit.

VS : Quelquefois, je disais “Elle est pas mal cette réplique que j’ai trouvée”, et Jean-Pierre ajoutait “Elle est dans le roman !”

Vous avez écrit la préface du ‘Pressentiment’ qui ressort aux éditions du Castor astral et démontré votre amour de la littérature. Vous imaginez-vous écrivain ?

JPD : Ca alors, je n’y ai pas pensé… Non d’ailleurs, ce n’est pas vrai, je mens de façon éhontée. A l’époque où j’ai fait ‘Le Poulpe’, comme c’était quelque chose qui était livré à plein d’auteurs, et comme j’avais incarné le Poulpe au cinéma, je trouvais ça rigolo d’écrire une de ses aventures. J’ai écrit les trois premiers chapitres et je me suis arrêté là. Ca fait partie des choses enfouies que je pourrais peut-être un jour faire remonter à la surface.

A l’avenir, pensez-vous privilégier la réalisation au métier d’acteur ?

JPD : Mon métier c’est acteur. Même quand je réalise et que je fais l’adaptation d’un roman, je reste profondément acteur. Je suis dans quelque chose qui est de l’ordre de l’interprétation. Acteur, réalisateur : je pense que c’est le même métier. Pas acteur de cinéma, mais comédien de théâtre. Au théâtre comme derrière la caméra, il s’agit de diriger le regard du spectateur, de le cadrer, de faire en sorte que le spectateur vive un film à travers des images plus serrées, plus larges, des contrechamps…

Quels sont vos projets respectifs ?

VS : Je m’aperçois avec le temps que je m’en remets souvent au hasard des rencontres, des propositions. Je n’échafaude pas grand-chose. J’espère toujours échafauder, mais finalement je suis comme un bouchon dans le caniveau, qui se fait ballotter par des propositions plus ou moins séduisantes.

JPD : Pourquoi un caniveau ? Dans une rivière, quand même… On entame ces jours-ci ‘Le Coeur des hommes 2’ dans lequel on se retrouve tous les deux à l’affiche.

”Je ne sais pas ce que j’ai fait à la vie, mais elle m’a traité avec un humour souvent féroce”, aurait dit Bove dans ses derniers instants. Si vous deviez mourir demain, quel regard porteriez-vous sur la vie que vous avez menée ?

JPD : Ce n’est pas fondamentalement pessimiste comme vision de la vie. Une fois de plus Bove fait preuve d’humour et prend la vie avec énormément de dérision. Si je devais mourir demain, je me dirais que j’ai eu beaucoup de bol… La vie m’a traité avec beaucoup d’égards. Moi je suis plus dans le malheur tranquille que dans l’humour féroce.

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