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INTERVIEW DE DAVID LYNCH Attraper les idées
Propos recueillis par Emilie Vitel pour Evene.fr - Février 2007 - Le 05/02/2007
Obscurs, les films de David Lynch ? C’est ce que semble prouver son dernier opus, ‘Inland Empire’. Et pourtant, si l’on en croit les dires du "maître de l’étrange", la recette est on ne peut plus simple : les idées s’attrapent, comme les poissons.
David Lynch aime à raconter des histoires. Loin de l’image tourmentée qu’il véhicule dans ses films, c’est avec une étonnante sérénité qu’il nous dévoile son processus de création. Et, d’un drôle de geste de la main, balaye nos interrogations. Rencontre avec un être humain vraiment pas comme les autres….
‘Inland Empire’ a une particularité technique que vos autres films n’ont pas. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?
Je l’ai tourné en DV, une caméra numérique de très basse définition. Une PD150 pour être plus précis. Au départ, j’ai commencé à filmer des séquences destinées à alimenter mon site internet, sans penser que j’en ferai un long métrage. Et je suis tombé amoureux de la facilité que procure cette façon de travailler, qui permet de tourner directement ce qu’on imagine. J’ai développé quelques idées, et une véritable histoire s’est dessinée. J’ai continué alors à tourner avec la même caméra. Par la suite, j’ai bien essayé de faire des tests pour augmenter la qualité de l’image, mais j’aimais moins le résultat. J’ai donc décidé de garder l’original.
Cette façon de tourner donne-t-elle une plus grande liberté ?
Elle implique des conditions de tournage moins contraignantes : le matériel est plus léger et prend moins de place, les équipes sont réduites… En ce qui concerne l’aspect technique, la caméra DV fait le point automatiquement, et permet de voir instantanément dans l’oeilleton le résultat définitif. D’autre part, ce type de caméra permet de faire de longues prises. Cela laisse donc le temps de travailler de manière plus approfondie avec les comédiens. Je dirai que ce matériel permet de saisir une autre magie. Certes, l’image pellicule est magnifique. Mais la pellicule se salit, se casse, et les copies ne sont jamais exactement les mêmes. Il existe aujourd’hui de plus en plus de possibilités au niveau visuel, notamment pour moduler l’image et en contrôler le rendu. Et comme la technologie devient accessible au plus grand nombre, l’avenir est très prometteur. Ainsi naîtront des histoires qui n’auraient jamais pu voir le jour auparavant.
Laura Dern se livre totalement à votre caméra. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur les rapports que vous entretenez ?
‘Inland Empire’ a été fait pour Laura Dern ! Un jour, je me promenais devant chez moi, et je l’ai vue arriver à pied. Elle venait m’annoncer qu’elle était ma nouvelle voisine. Elle en a profité pour me dire qu’elle aimerait qu’on retravaille ensemble. Alors je me suis mis à penser à elle, et les idées ont commencé à jaillir. Laura en savait très peu sur le film au départ. D’ailleurs, aucun de nous ne savait jusqu’où le projet allait aller. On a commencé par tourner une première scène, sans savoir si elle aurait une suite. Puis, peu à peu, les scènes se sont enchaînées, et l’histoire a commencé à se dessiner. Laura m’a suivi jusqu’où d’autres actrices ne seraient probablement pas allées. Je lui suis très reconnaissant d’avoir tenté le coup. C’est une actrice particulière. Et elle a cette capacité à incarner de nombreux personnages, et à leur donner une grande profondeur.
La musique occupe une dimension très importante dans votre travail. Par exemple, pour ‘Inland Empire’, vous avez mélangé des genres très différents…
C’est l’idée qui dicte tout. Il y a beaucoup d’éléments à prendre en compte pour faire du cinéma, et la musique est l’un de ces éléments. L’important est d’essayer de suivre l’idée de départ. J’écoute beaucoup de musique. Un morceau, ou un son abstrait me saisit parfois, alors je le mets de côté sans savoir où il ira ensuite. Puis, quand le processus d’action/réaction avec les images s’enclenche, je vais puiser dans ces idées. Si je n’y trouve aucune combinaison possible, au moins les éléments mis de côté me donnent des informations et me mettent sur la bonne voie. La musique est un excellent moyen de conjuguer des idées. Mais elle doit trouver sa place dans l’ensemble. En fait, le choix d’une musique se fait un peu comme celui d’un acteur : il faut trouver le bon acteur pour un rôle, et la bonne musique pour une scène. Et c’est en essayant de retrouver le sentiment généré par l’idée d’origine que l’on peut trouver la musique qui va porter la scène, la rendre plus forte.
Dans ‘Mulholland Drive’, vous vous livrez à une véritable investigation sur Hollywood et le cinéma américain. Est-ce aussi ce que vous avez voulu faire avec ‘Inland Empire’ ?
Il est vrai qu’il existe un lien entre ces deux films, puisque tous deux traitent du cinéma et d’Hollywood. Hollywood est un lieu fascinant de complot, d’irrésolu, de mystère… Tout y est changeant, et l’on raconte beaucoup de choses au sujet d’Hollywood. C’est un univers porteur de rêves. Mais s’il existe des millions d’histoires à son sujet, aucune ne peut raconter celle d’Hollywood.
Vous habitez vous-même à Los Angeles, tout près d’Hollywood. Pourtant, vous semblez vous en tenir à distance…
J’aime la lumière de Los Angeles, le sentiment de liberté qui y règne, cette impression que tout est possible. J’aime aussi percevoir le sentiment de rêve du Hollywood passé. Mais chacun a sa propre voix, ses propres désirs. Peu importe le lieu où l’on vit, l’essentiel est d’attraper les idées au vol et de les traduire ensuite. C’est dans ce processus, qui dépasse le contexte dans lequel il se produit, que l’individu s’exprime.
D’une manière générale, il y a dans vos films une dimension de terreur, de panique, et ils mettent souvent en exergue le côté sombre de l’humanité…
Tous les arts sont le reflet de notre monde, et nous vivons dans un monde duel, changeant, habité par la peur, la négativité, les tourments, où des personnes luttent et ressentent des émotions. Les histoires portent tout cela, et le cinéma, qui est l’art le plus puissant dans la possibilité d’expression qu’il offre, est le reflet de notre monde. Dans ce monde où il y a beaucoup de négativité, les arts ont de quoi faire. Mais ce monde porte aussi beaucoup de beaux sentiments. Mes histoires portent ces sentiments.
Elles portent également une part d’humour, dont on parle moins souvent…
Je dis souvent qu’on peut rire le matin et pleurer au déjeuner. Tout fonctionne ainsi. Un film peut donc porter différents sentiments. Et j’aime qu’un film travaille plusieurs genres.
Pensez-vous qu’il soit important de raconter des histoires ?
Oui, c’est très important. Il y a l’histoire, et la façon de la raconter. Le cinéma peut formuler quelque chose d’abstrait, mettre en mots des concepts difficiles à comprendre, et permettre de mieux les appréhender. Une histoire qui porte un côté abstrait est très belle. Et le cinéma est un langage à part entière qui peut dire tant de choses… Tous les arts sont des supports profonds, mais le cinéma est le plus magique.
Pourtant, vos films semblent parfois déconstruits, comme des pièces de puzzle assemblées de façon aléatoire. D’ailleurs, ils sont souvent difficiles à comprendre pour vos spectateurs…
Vous savez, ils sont difficiles à comprendre pour moi aussi ! Mais ils portent bel et bien une histoire, et une façon de la raconter. Et même si l’on éprouve un sentiment de déconstruit, c’est la structure présentée qui fait l’unité du film.
Vos films font l’objet de nombreuses interprétations. Qu’en pensez-vous ?
Quand on fait un film, il n’y a pas d’objectif au départ. On avance, et, à un moment donné, on attrape une idée dont on tombe amoureux. Elle ne peut être qu’un fragment du projet lui-même mais on l’aime. Alors on est heureux d’imaginer ce que le cinéma pourrait en faire : apporter cette idée dans la réalité. Si au final on a le sentiment que la traduction de notre idée est juste, alors on peut espérer toucher les autres. Pendant le processus, on peut modifier le film jusqu’à ce qu’il nous satisfasse. Mais une fois qu’il est fini, il nous quitte, et on ne peut plus le contrôler. Il a alors sa vie propre. Et s’il porte l’abstraction, il aura forcément de multiples interprétations : elles sont toutes bonnes.
Faut-il voir un intérêt philosophique, voire métaphysique, à votre oeuvre ?
Je suis très intéressé par la méditation transcendantale. C’est une technique mentale qui permet de se plonger en soi-même, et d’explorer des niveaux plus subtils de nous-mêmes. Ainsi on peut trouver un océan sans limites, d’où jaillissent nos idées. C’est le terrain unifié de toute science, un domaine où toute chose trouve son explication. Alors on peut s’élever et grandir dans un flux de créativité, qui procure bienveillance, énergie, intelligence et bonheur. Et la vie devient meilleure, la négativité s’estompe, et tout ce qui empêche la créativité s’allège. Voilà ce qui m’intéresse… en plus de faire des films !
Vous préparez actuellement une exposition qui devrait se tenir à la Fondation Cartier dès le mois de mars. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur votre lien à la peinture ?
Comme tous les gamins, j’aimais dessiner. Mais quand on grandit, on arrête de faire ces choses-là. Quand j’avais 14 ans, j’ai déménagé du nord-ouest des Etats-Unis pour m’installer sur la côte Est. C’est là que j’ai rencontré mon ami Tobby, qui m’a raconté que son père peignait des tableaux. Cette conversation a changé ma vie : dès lors, j’ai voulu être peintre. Alors, j’ai continué à peindre quand j’étais au lycée, puis je me suis inscrit à l’académie d’arts plastiques de Pennsylvanie. Il y a une anecdote que j’aime à raconter : un jour, alors que j’étais en train de peindre un jardin de nuit, j’ai vu l’herbe qui se mettait à bouger et j’ai commencé à entendre le vent. C’est à ce moment que je me suis mis à faire du cinéma. Je suis heureux de voir combien tout le monde s’est investi pour cette exposition. Au final, c’est un travail qui représente plus de quarante années d’activité. Cela m’a permis de me rendre compte à quel point il est important de se replonger dans ce que l’on a pu faire auparavant, car ce travail porte des idées qui peuvent nous inspirer à nouveau.
Pour finir, êtes-vous influencé par l’oeuvre de certains cinéastes ?
Certains cinéastes m’ont beaucoup inspiré. Parmi eux je citerais notamment Billy Wilder, Federico Fellini, Alfred Hitchcock, Stanley Kubrick, Ingmar Bergman et aussi Jacques Tati. Mais je pense qu’ils nous inspirent tous…
Et pensez-vous que vous inspirerez à votre tour la jeune génération ?
Je pense que l’avenir sera comme le passé. Les gens voudront toujours transmettre des idées à travers leur cinéma, raconter leurs histoires, faire entendre leur voix. Et comme le monde change, les histoires changeront aussi, comme notre sensibilité, subtilement. Tout continuera à se transformer, à changer. Mais le cinéma restera le média le plus fantastique pour raconter les histoires.
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