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INTERVIEW DE PIERRE-YVES BORGEAUD Un grand voyage musical
Propos recueillis par Rémy Pellissier pour Evene.fr - Mars 2008 - Le 31/03/2008
'Retour à Gorée' est une oeuvre iconoclaste qui narre un voyage sur trois continents. Entre mémoire de l'esclavage et sources de la musique africaine et du jazz, Youssou N'Dour nous embarque dans cette aventure humaine et symbolique bouleversante.
Réalisateur de 'Retour à Gorée', Pierre-Yves Borgeaud est un artiste atypique et captivant. Pour ce film, il a réuni Youssou N'Dour et quelques grands musiciens de jazz pour ce voyage symbolique bouleversant. Lui-même batteur, il a su saisir ces instants touchants où la musique porte en elle une charge émotionnelle sublime. Rencontré dans le Club de Jazz Lionel Hampton de l'Hôtel Méridien à Paris, l'homme dégage une sincérité et une simplicité extraordinaire. Entretien avec un passionné…
Quel a été votre parcours jusqu'à 'Retour à Gorée' ?
Pour moi, ce film est une façon de boucler mon parcours personnel par rapport à cette musique. Je vis avec celle-ci depuis que je suis tout gamin. J'ai toujours été attiré par la "musique noire", le rythme… Mes goûts allaient plutôt vers Earth, Wind & Fire et Santana que vers Genesis ! J'ai toujours mêlé le cinéma en super-8 avec la batterie et avec l'écriture, le journalisme. Je pratique aussi le VJing, sur scène avec des musiciens. Avec une caméra, je fais de l'image musicale que j'altère en direct de façon optique, sans ordinateur. Je suis un VJ ringard ! (rires) Dans 'Retour à Gorée', j'ai pu mettre tout cela ensemble, aller voir à la source, aux racines de cette musique que j'aime tant.
Comment est née l'idée du film ?
C'est le pianiste jazz tunisien Moncef Genoud qui a harcelé Youssou N'Dour pendant plusieurs années pour reprendre ses chansons en jazz. Ils ont finalement fait un premier concert dans un festival de jazz en Suisse, et Youssou a adoré. Ils ont recommencé deux ans plus tard. Ca a donné l'idée à un producteur, Emmanuel Getaz, de poursuivre l'aventure au travers d'un film. Youssou a accepté en rajoutant qu'il voulait lier le projet à l'esclavage. Il voulait partir de Gorée pour y revenir, car les ancêtres des artistes de jazz sont partis d'ici, et il voulait "ramener le jazz à la maison". Au moins au niveau symbolique. C'est pour ça qu'il est crédité sur l'affiche pour l'idée originale. Ce concept est simple mais très fort. En travaillant, on s'est aperçu que ça tenait, et que ce projet avait une vraie raison d'être.
Par la suite, comment avez-vous été intégré au projet ?
Il avait le choix entre cinq réalisateurs, et il a été sensible au fait que je sois musicien moi-même. Après cela, Youssou m'a laissé choisir les musiciens. C'était incroyable. Il connaissait Dee Dee Bridgewater, Manu Katché, Brandford Marsalis, qui sont ses amis et des pointures du jazz ! J'ai donc finalement proposé des musiciens qui sont à la fois de grands maîtres de leur instrument et de vraies personnalités, presque des acteurs nés au charisme incroyable.
Quelle est la part de scénario et de documentaire dans le film ?
On a un schéma tout à fait classique de cinéma, de road-movie. On a écrit le scénario avec Emmanuel Getaz et on a obtenu une partition du film. Le lieu symbolique était là, le vecteur de la musique noire aussi. J'ai donc repris une grille de jazz classique, dans laquelle la structure existe, le début et la fin sont fixés, le thème et le rythme aussi, mais on improvise constamment, c'est la liberté. Je provoque des choses et advienne que pourra…
On a vraiment un sentiment de spontanéité, d'émotion brute devant certaines scènes, notamment celle des chanteurs de gospel américains qui visitent la Maison des esclaves de Gorée…
Oui, ils étaient devant cette fameuse "Porte du voyage sans retour", qui inspire tant de rappeurs dans le monde entier. C'est un peu le lieu originel, la matrice. Pris par l'émotion, ils ne disaient rien. On leur a juste suggéré de chanter. Spontanément, ils ont sorti cette mélodie qui est la chanson du film. On ne savait même pas qu'ils avaient composé cela. Le cadre était prévu mais à l'intérieur, c'est la vraie vie… Mon principal travail a été de provoquer ces choses fortes.
Techniquement, combien de personnes suivaient le tournage ?
Nous avions juste deux personnes pour l'image. Mais surtout du très bon matériel pour la lumière. Ce qui fait que l'image est de qualité du début à la fin. Pour le son, ils étaient deux aussi. Mais comme pour l'image, du très bon matériel nous permettait à la fois d'enregistrer les séances studio et les prises extérieures. Tout le monde était équipé avant le tournage, et nous obtenons une qualité sonore proche d'une fiction.
Comment avez-vous tourné les séances de studio ?
Les musiciens répètent dans des lieux ouverts. Dans un studio classique, tout le monde est individuellement dans une petite pièce et personne ne se voit. On a utilisé un des derniers studios ouvert existant, à New York. On a dû aller au fin fond de Brooklyn pour trouver un de ces vieux studios de l'époque glorieuse du jazz où les musiciens jouaient tous ensemble. Il n'y a plus que Steve Coleman qui enregistre là-bas. On peut faire venir du public, ça donne une chaleur inhabituelle. Quant aux images, c'est un peu mon dada de filmer des musiciens. Montrer la technique mais pas trop. Faire des gros plans sur les mains, les regards… Dévoiler les personnes derrière les musiciens.
'Retour à Gorée' est une sorte de film collectif au budget assez limité. Etes-vous optimiste par rapport au succès public ?
C'est un peu difficile. Il y a une telle consommation culturelle… C'est vrai qu'on a fait ce film avec très peu d'argent pour un tournage sur trois continents. Chacun y a mis du sien. Tout le monde voulait être dans ce projet, car il y a un message dans ce film. Mais aujourd'hui, je sens que les gens sont sensibles à ça. Ceux qui voient le film et ceux qui l'ont fait se l'approprient, car il n'y a effectivement pas d'auteur de 'Retour à Gorée'. Je n'ai été qu'un "fluidificateur". J'ai juste réuni les conditions pour que ça se passe. Il y a une écriture au film, mais j'ai laissé de la place pour que le spectateur puisse se l'approprier, y mettre du sien. C'est le film de Youssou, le film de Moncef. C'est un projet commun qui implique beaucoup de monde, en dehors même de l'équipe du film. 'Retour à Gorée' contient un appel à regarder l'Afrique autrement, et il faut aller le voir !
Le groupe de musique qui se constitue dans le film existe-t-il encore ?
L'année passée, le groupe a ouvert le festival de jazz de Montreux. Ce groupe qui n'était destiné à n'exister que pour le film avait une réalité sur scène. C'était merveilleux… Youssou nous a d'ailleurs dit qu'il adorait ça. Il veut continuer. L'aventure n'est pas finie…
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