vendredi 19 mars

Le champ des possibles Faire découvrir cet article à un ami

Le champ des possibles

INTERVIEW DE DIABLO CODY


Des bas-fonds au firmament, il n’y a qu’un pas. Grâce à un blog plein de verve et d’humour et le coup de téléphone d’un producteur endiablé, Diablo Cody a troqué son statut de strip-teaseuse pour celui de scénariste nominée aux Oscars. Nouvelle perle du cinéma indépendant, ‘Juno’, son premier opus, met en joue les codes de la société américaine.


En digne autodidacte, Diablo Cody entretient un rapport passionné et éclectique à la culture, et se défie de la ligne éditoriale des blockbusters. Les banlieues sécurisées et les pesanteurs sociales montent donc sur l’échafaud.


Dans ‘Juno’, le personnage de Bleeker est une sorte de parodie du Don Juan sportif, central dans les teen-movies traditionnels. Où en est la représentation des adolescents dans le cinéma américain contemporain ?

C’est une représentation très irréaliste et étroite d’esprit. Particulièrement les jeunes garçons sont souvent dépeints comme étant très agressifs, des pitres, seulement intéressés par le sexe. C’est un cliché réellement usé. Les garçons que j’ai connus quand j’étais au lycée étaient en fait très sensibles, timides en quelque sorte, un peu ringards, passionnés par l’informatique et les sciences, comme Paulie Bleeker. Créer ce personnage, c’était revivre une seconde Saint-Valentin avec les garçons que j’ai aimés quand j’étais au lycée. A vrai dire, les adolescentes sont encore plus mal en point, parce qu’elle sont représentées comme étant très superficielles, mélodramatiques, matérialistes, geignardes. Il était donc important de créer un personnage comme Juno, honnête, pragmatique, pleine d’esprit, insoumise vis-à-vis des conventions.

Lire la critique de ‘Juno’

En tant que scénariste, comment organisez-vous la structure de vos textes ? Pourquoi avez-vous recouru aux saisons dans Juno ?

Je n’aurais pas su mieux faire ; c’était mon premier scénario à l’époque. Les saisons étaient en lien avec la grossesse de Juno, j’avais besoin de trouver un moyen de montrer que le temps avait passé. Je n’ai jamais eu de formation en tant que scénariste, donc j’ai improvisé.


Juno’ présente une société aseptisée dans laquelle le personnage tranche...

Juno se situe à l’opposé de cette propreté ambiante, sa chambre est un capharnaüm. Elle vient d’un foyer chaleureux en pagaille, ses vêtements sont d’un style indolent, elle dit ce qu’elle pense. Elle a un franc-parler. En face, vous avez les personnages de Mark et Vanessa qui vivent dans cette parfaite petite maison aseptisée. J’ai travaillé le contraste entre cette adolescente féconde et loufoque et ce couple.


Les sociétés qui sont trop conservatrices sont souvent les meilleurs terreaux pour la rébellion. Bunuel disait qu’il n’aurait pas développé une telle obsession pour l’érotisme si le catholicisme n’avait pas été si restrictif en Espagne.

Je suis complètement d’accord. Ce n’est que dans les sociétés bien pensantes qu’un courant souterrain est possible. Les gens ont quelque chose contre quoi se rebeller. C’est pourquoi tant d’artistes misanthropes sont issus des banlieues américaines. J’ai grandi dans une banlieue convenable et aseptisée, catholique, et je suis devenue une strip-teaseuse. J’ai toujours été fan de punk-rock, de cinéma indépendant. Parfois je crois que si j’avais été élevée dans un foyer permissif et loufoque j’aurais été très ennuyeuse.



Est-ce en tant qu’ancienne strip-teaseuse que vous avez développé une expérience des tréfonds de la société, de ce qui se cache sous l’officiel ?

J’ai vu beaucoup de choses, mais je crois qu’elles n’étaient qu’une maigre partie de ce qui existe. J’ai été strip-teaseuse pendant un an. C’était la première fois que j’avais accès à l’underground. Pourtant, même après une année, je me sens encore protégée. Je serai toujours fascinée par cet aspect de la société, par les inadaptés ou les marginaux. Leurs histoires sont celles qui ne sont pas racontées. Ils ont pourtant des choses très intéressantes à dire.


Sous l’humour de ‘Juno’ pointe la critique sociale. Quand on y parle de morale et de convenances, la marchandisation n’est pas loin. Juno compare les bébés en recherche d’une famille d’accueil à des animaux exotiques ou des appareils de fitness esseulés…

C’est vrai. Beaucoup de gens traitent les bébés comme des accessoires. Je voulais m’amuser un peu avec ce genre de références. L’aspect intéressant étant que lorsque l’on rencontre le personnage de Vanessa (la mère de famille idéale qui souhaite adopter le bébé de Juno, ndlr), on pense initialement qu’elle veut un objet, mais elle se révèle être une personne très chaleureuse. Son désir de maternité est sincère. Et son mari, plus avenant au départ, est à vrai dire peu fréquentable.


Il semble que le film refuse de prendre parti politiquement vis-à-vis de l’avortement. Juno dédramatise tout ce qui est supposé l’être.

C’est une philosophie personnelle. Je crois que les gens réagissent souvent excessivement. La grossesse chez les adolescentes est un problème, mais pas selon moi une tragédie. Il y a une différence. Juno est en bonne santé, va au lycée, je ne vois aucune raison pour laquelle ses parents devraient ne pas la soutenir. Je ne crois pas que le film soit politique, je pense qu’il est personnel. Il se trouve que ‘Juno’ est sorti au même moment qu’une série de films sur la grossesse, comme faisant partie d’une vogue. Certaines féministes (et j’en suis une) ont trouvé qu’aucun de ces films ne décrivaient un choix de la part des femmes. Malheureusement, si mon personnage avait avorté, il n’y aurait pas eu de film - et je tenais à en faire un.


L’importance des dialogues et le féminisme sous-jacent de ‘Juno’ ne sont pas sans rappeler les comédies hollywoodiennes classiques des années 1930. Vous considérez-vous comme l’héritière de de cette période, où l’humour dépendait plus du sens de la répartie que du burlesque ?

Je suis toujours très flattée quand les gens font ce rapprochement. Ce n’est pas un héritage conscient ; j’adore seulement écouter les gens parler. J’aime les films de Woody Allen grâce à la façon dont ses personnages conversent. Ca me semble être l’aspect le plus fascinant du cinéma. Même sur le film d’horreur que j’écris en ce moment - un genre différent, sanglant, angoissant - le plus important reste les dialogues.



D’où vous vient cet intérêt pour l’adolescence ?

J’ai toujours été obsédée par cet âge, même lorsque j’étais moi-même enfant ou adolescente. Et particulièrement maintenant, parce que l’adolescence correspond selon moi à un champ des possibles infini, plus large qu’à d’autres périodes de la vie. J’ose espérer que mon identification n’est pas pathétique. Je continue à écrire dans ce sens : le film d’horreur sur lequel je travaille actuellement traite encore de l’adolescence. C’est un film très fourni en matière de symbolisme et de féminisme : c’est l’histoire d’une fille qui, littéralement, mange des garçons.


Propos recueillis par Christine Jover pour Evene.fr - Février 2008


Le champ des possibles Faire découvrir cet article à un ami

L'avis [des membres]


 Réagissez à l'article "Le champ des possibles"


 Tous les avis sur les articles et interviews

Voir aussi sur [evene]

Les événements

Les Oscars 2008

[Festivals]

Lieu : Hollywood, Etats-Unis
le 24/02/2008

Après l'annulation de la cérémonie des Golden Globes pour cause de grève des scénaristes, le monde du cinéma a échappé de justesse à une historique annulation des Oscars, l'accord entre producteurs et scénaristes n'ayant été trouvé qu'à [...]

 Plus sur "Les Oscars 2008"

Les Incontournables 2009

[Festivals]

Lieu : Divers cinémas dans toute la France
du 14/01/2009 au 20/01/2009

Pour tous ceux qui ont manqué ce qui a fait l'événement cinématographique en 2008, UGC et le groupe Figaro proposent des séances de rattrapage dans les UGC pour 3 euros la séance. De la Palme d'or 'Entre les murs' au moins médiatisé 'Séraphine', [...]

 Plus sur "Les Incontournables 2009"

Les films

La note evene : 3/5La note evene : 3/5

Juno

de Jason Reitman

[Comédie dramatique]

Sortie le 6 Février 2008

Juno MacGuff, 16 ans, est une jeune fille qui n'a pas la langue dans sa poche, mais qui, sous ses airs de dure, se cherche comme toutes les adolescentes de son âge. Alors que la plupart de ses copines de lycée passent leur temps sur Internet [...]


 Plus sur "Juno"

La note evene : 2/5La note evene : 2/5

Jennifer's Body

de Karyn Kusama

[Horreur - Epouvante]

Sortie le 21 Octobre 2009

Sous l'emprise d'une force intérieure, une jeune pom-pom girl à la vie idéale se met à assassiner les garçons de sa petite ville. Sa meilleure amie va tenter de l'arrêter.


 Plus sur "Jennifer's Body"

Les auteurs & [célébrités]

Diablo Cody

Diablo Cody

Scénariste américaine
Née le 14 Juin 1978

Scénariste au parcours atypique, Diablo Cody est une ancienne strip-teaseuse. Il ne lui a fallu qu'un film pour devenir l'une des scénaristes les plus en vogue d'Hollywood. Elle se fait connaître grâce à son blog 'The Pussy Ranch' et, en 2007, les studios Universal achètent les droits de son ouvrage 'Candy Girl : A Year in The Life of an Unlikely Stripper' dans lequel elle relate son [...]

 Plus sur "Diablo Cody"

Concerts
Accueil - Livres - Cinéma - Musique - Arts - Theatre - Lieux - Citations - Célèbre - Quiz - Forum - Evene Cadeaux
Plan du site - Rencontres - Cadeaux - Création Graphique - Citation du jour - Lettre Culture - Flux RSS Culture - Contenus Webmaster - Widget
Liens utiles - A propos d'Evene - Evene Contenus - Evene Studio - Publicité - Contact - Membres - Conditions Générales - Mentions Légales - Fréquentation certifiée par l'OJD
© EVENE 1999-2010 / Droits de reproduction et de diffusion réservés / Usage strictement personnel
EVENE - Culture