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INTERVIEW DE ERICK ZONCA ET TILDA SWINTON Boire et déboires
Propos recueillis par Pierre Michel pour Evene.fr - Mars 2008 - Le 11/03/2008
Dix ans après le succès critique et public de son premier film 'La Vie rêvée des anges', Erick Zonca nous revient avec 'Julia', un road-movie à cheval entre les Etats Unis et le Mexique. A la manière d'un Cassavetes, son modèle, le réalisateur y filme de bout en bout une Tilda Swinton incarnant à la perfection une femme sur le fil du rasoir, louvoyant entre l'autodestruction et une amorce de rédemption.
Actrice récemment récompensée d'un oscar du Second rôle pour 'Michael Clayton', Tilda Swinton revient à ses premières amours en incarnant au premier plan et sous l'oeil fasciné d'Erick Zonca, une 'Julia' qui n'est pas sans rappeler la Gena Rowlands de 'Gloria'. Elle nous parle de sa rencontre, davantage qu'une collaboration, avec Erik Zonca, cinéaste français aux influences américaines qui évoque son cinéma et ses références, mais aussi de son actrice qu'il sublime.
A quoi est due votre collaboration ? Est-ce avant tout une question de rencontre ?
Erick Zonca : J'ai tout de suite pensé à elle car j'aimais bien sa silhouette. Je l'avais vue dans 'Orlando' et dans 'Deep Blue'. On s'est rencontré brièvement à Cannes dans des circonstances drôles et cette grande femme rousse, chancelante, haute perchée sur des talons dans les avenues de Los Angeles m'est venue en tête pour mon film. Tilda est une actrice très physique et qui s'exprime essentiellement avec le corps. Mais pour des questions d'argent, on s'est d'abord orienté vers Julianne Moore, plus ''bankable'' du point de vue des producteurs américains. Mais il y a eu des complications, des mésententes et il était impossible de continuer. Il a donc fallu re-tourner le film avec Tilda qui a tout de suite accepté de collaborer, et je dois dire qu'elle a été particulièrement chaleureuse.
Tilda Swinton : Notre première rencontre date en effet approximativement de 2001, à Cannes. Nous étions tous les deux à la cérémonie de clôture : lui dans le jury, et moi, je délivrais un prix. On s'est véritablement rencontré lors d'une soirée où, par erreur, personne ne voulait nous laisser entrer. Je ne l'ai pas revu après. Un ami m'a dit qu'il était sur un projet de film et qu'il m'avait en tête pour le rôle principal. Il m'a envoyé le script et est venu me voir en Ecosse. Je connaissais 'La Vie rêvée des anges' et j'avais très envie de travailler avec lui. En y repensant je trouve assez étrange qu'il ait eu cette pensée pour moi, l'alcool peut-être.

Pourquoi attendre dix ans avant de tourner un nouveau long métrage ?
EZ : L'écriture du scénario a pris beaucoup de temps et j'ai mis quatre ans pour trouver le budget. Je suis allé voir plusieurs producteurs, notamment aux Etats-Unis, mais personne ne voulait m'accompagner dans ce projet. Tout cela s'est parfois joué à très peu de choses. Je ne voulais pas non plus m'embarquer dans un autre film, de commande ou non, car j'aurais mis deux ans à le faire et je ne serais probablement jamais revenu à 'Julia'. A force, j'ai failli abandonner. Mais mon ancien producteur de 'La Vie rêvée des anges' m'a contacté et m'a convaincu de lui laisser le temps de trouver de l'argent. Au bout de six mois, et après plusieurs refus, Studio Canal a finalement accepté.
Vous aviez réellement envie de filmer les Etats-Unis ou était-ce purement conjoncturel ?
EZ : Si j'avais tourné cette histoire en France, je n'aurais pas pu filmer le Mexique. Ses paysages me tenaient à coeur. La frontière du Mexique, c'était vraiment ce côté-là, cet aspect de l'Amérique qui nous intéressait. En France, le film aurait été teinté d'un réalisme social dont je ne voulais pas. La priorité était à la fiction. Au début, j'aspirais à tourner en Russie et que cela se passe en Sibérie. Puis, mon désir s'est porté sur New York mais la configuration de la ville me posait un vrai problème : elle est enfermée et je ne voulais pas que cela devienne trop glauque. J'avais besoin de lumière. C'est la même chose que pour 'Le Petit Voleur' : il y a de la violence, de la couleur et de la vie. Los Angeles cristallisait tout ça. Les références étaient donc Cassavetes, 'Meutre d'un bookmaker chinois', ' Gloria'.
Concernant 'Gloria' de Cassavetes, est-ce un modèle, une référence ou l'avez-vous plutôt considéré comme un point de départ pour aller vers autre chose ?
EZ : Il ne fallait pas trop se rapprocher de 'Gloria', c'était un danger. Je voulais dire autre chose que ce que dit Cassavetes dans ses films. Je me suis surtout inspiré de lui pour sa passion de filmer, le mélange des optiques, des couleurs, des lumières et d'une certaine vitalité des comédiens et leur manière de se déplacer dans l'espace. Chez lui, on est vraiment dans la théâtralité tout en étant au cinéma.

Vous semblez vous amuser à tantôt enlaidir Tilda Swinton, tantôt la sublimer. On a l'impression qu'en la modelant de la sorte, votre rapport à elle est essentiellement visuel, voire photographique.
EZ : L'autre inspiration a été pour moi Nan Goldin. Ses photographies sont assez dures et montrent la violence de la vie. Cela implique de saisir un personnage dans les différents moments de sa vie et de ne pas rester monolithique. Tilda a adoré se grimer, se froisser la chevelure, se faire ces maquillages qui la transformaient, la métamorphosaient.
TS : J'aime qu'il me considère “comme une marionnette”, comme il l'a déjà dit. J'adore cette image. Dans ce film tout particulièrement, j'étais dans ses mains. Tout s'est passé comme si je surfais et qu'il tenait la planche pour maintenir l'équilibre et le cap. Il lui arrivait d'être extrêmement précis parce qu'il savait ce qu'il avait dans la tête. Pourtant nous avions affaire à des sentiments particulièrement excessifs. C'était comme tenter d'enfermer un animal dans une cage. Mais il en voulait toujours plus, plus d'outrance. Et je voulais me faire encore plus laide, plus sordide. Nous avons en amont esquissé un portrait du personnage et c'est lors du tournage que j'ai pu bénéficier de plus de liberté. Ca a été une expérience vraiment éprouvante.
Vous avez souvent joué des seconds rôles, et vous venez d'en être récompensée aux Oscars. En quoi ce rôle a-t-il quelque chose de différent. Aviez-vous le sentiment de porter le film sur vos épaules ?
TS : Pour être honnête, être sur chaque plan d'un film est ce que je sais faire de mieux. Si j'ai souvent été un second rôle, c'est surtout pour une question pragmatique : j'ai deux enfants et il était plus confortable pour moi de moins tourner, moins longtemps. L'âge aidant, je peux revenir à des rôles à plein temps. 'Julia', c'était la première fois depuis longtemps et je préfère largement participer à la structure du film et tourner pendant des mois. On peut faire le même parallèle entre un sprinter et un marathonien. Si on est dans deux ou trois scènes, on doit faire preuve d'un grand discernement si on ne veut pas se tromper.
Vos personnages sont généralement des êtres extrêmement solitaires qui sont amenés, parfois à leur insu, à faire des rencontres. Cette thématique est-elle centrale pour vous ?
EZ : Tout le cinéma tourne autour de cela. Mais concernant 'Julia', il était important pour moi d'aborder la question du mensonge. Dans l'alcool, il y a bien sûr un côté joyeux mais j'avais envie de retenir son aspect le plus sombre : comment l'on commence à se mentir à soi-même, à perdre petit à petit toute relation avec les autres. L'égoïsme devient une question de survie. Derrière ce kidnapping, qui peut sembler désespéré, un peu fou, il y a tout de même une tentative de rebondir. A son insu dans cette épreuve, elle acquiert à nouveau une certaine humanité, une responsabilité de l'autre. C'est d'abord un portrait de femme même s'il jongle avec le thriller.
Généralement vous incarnez, que ce soit dans ce rôle ou dans celui de 'Michael Clayton', des personnages très à vif, pétris d'angoisses et de contradictions. Comment abordez-vous ces compositions ?
TS : Ces deux films sont très différents mais témoignent d'un même naturalisme. Mon premier travail a été de me construire un corps, une apparence en totale adéquation avec le rôle. Cette performance se devait d'être très précise. Ces deux femmes ont un rapport très particulier à leur corps. Pour le rôle dans 'Michael Clayton', il y a un écart entre ce qu'elle pense et ce qu'elle ressent. Tout se joue dans cette tension entre l'intellect et l'affectif. Je devais donc incarner quelqu'un de flottant, perpétuellement hésitant, mal dans sa peau. Julia, elle, est plus suicidaire, un vrai animal gonflé à l'alcool. Elle ne mange presque pas mais elle est pourtant pleine de graisse. Je voulais construire ce corps, récupérer des éléments, pièce par pièce, et tenter de les assembler pour savoir ce qu'elle pense, comment elle se sent.
La question de l'alcool est-elle anecdotique ou aviez-vous une réelle envie d'aborder ce sujet ?
EZ : Ayant moi-même été assez porté sur la bouteille, c'est évidemment une question qui me tenait à coeur. Parce qu'au-delà d'un problématique rapport à l'autre, Julia est avant tout quelqu'un qui se voit sombrer puis s'agrippe à cette proposition pour sortir de son propre naufrage.
TS : Sur ce sujet, j'étais très loin de mon expérience personnelle. J'ai vraiment dû me référer à celle d'Erick. Tout était comme de seconde main car rien ne pouvait venir de moi. Il n'y a pas Tilda dans Julia mais j'ai dû mettre de Julia dans Tilda. Je devais imiter quelque chose qui ne faisait pas partie de mes propres préoccupations.
Vos films s'apparentent à des romans d'apprentissage, comme 'Le Petit Voleur', mais celle-ci se fait toujours dans la violence, le mensonge, et la transgression.
EZ : 'Le Petit Voleur' et 'La Vie rêvée des anges' sont effectivement une initiation à la vie, dans et par la violence. 'Julia' est davantage un film sur une réémergence, un retour à la vie. On peut s'en apercevoir par exemple avec la séquence du lit entre Julia et l'enfant. C'est d'ailleurs ce qui fait que ce moment existe : la scène avait été écrite mais c'est lui qui a tout donné pour que l'on ait maintenant ce résultat. C'est assez miraculeux.
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