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INTERVIEW DE ETGAR KERET ET SHIRA GEFFEN Au fil de l’autre

Propos recueillis par Marion Haudebourg et Guillaume Monier pour Evene.fr - Septembre 2007 - Le 04/09/2007

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INTERVIEW DE ETGAR KERET ET SHIRA GEFFEN

De passage à Paris, les réalisateurs israéliens Shira Geffen et Etgar Keret en ont profité pour discuter de leur premier film, ‘Les Méduses’, plébiscité par la critique. Indissociables à l’écran comme dans la vie, les deux réalisateurs aiment sortir des sentiers battus et clament haut et fort que leur différence est leur plus grande richesse. Tout comme les héros de leur film...

’Les Méduses’. Un titre étrange pour un film qui ne l’est pas moins. Lauréats de la Caméra d’or 2007 à Cannes, les coréalisateurs Etgar Keret et Shira Geffen ont accepté de revenir sur leur parcours et sur leur oeuvre. Ecrivain pour l’un, artiste de scène pour l’autre, ces deux amoureux de Tel-Aviv se sont retrouvés au cinéma, terrain d’entente extraordinaire pour l’expression de leur sens poétique. Respect de l’altérité, recherche de la complémentarité sont les maîtres mots de ces rêveurs d’un nouveau genre. Au fil de l’eau, au fil de l’autre...

Que diriez-vous des ‘Méduses', est-ce un film d'auteur ? Une fable moderne ?

Etgar Keret : Je pense que c'est très difficile de définir un certain genre. Je ne pense pas que ce soit un film d'auteur mais ce n'est pas non plus un film commercial, parce qu'il est aussi très poétique. Ce n'est pas non plus totalement une comédie parce que c'est triste, mais pas non plus une tragédie puisqu'on rit. C'est un film avec beaucoup de paradoxes, comme la vie.

Quelles ont été vos influences en cinéma, art ou littérature ?

Shira Geffen : René Magritte, Aki Kaurismaki, Pina Bausch, les frères Coen, Nabokov...

EK : C'est très spécifique. Par exemple, quand je visualisais l'appartement inondé de Batya, j'étais très influencé par Boris Vian. Beaucoup de cinéastes m'ont influencé mais je crois que mon film de ne ressemble pas aux leurs. Ce qui m'a influencé chez Terry Gilliam par exemple, c'est la création d'un monde qui n'est ni complètement réaliste, ni complètement surréaliste. Il n'y a rien qui ressemble à l'univers de Terry Gilliam, mais on s'approche de sa sensibilité, dans cette idée de fable moderne.

Vous faites référence à des artistes très visuels, vous êtes écrivains. Comment combinez-vous ces deux influences ?

EK : D'abord, Shira est aussi connue pour ses mises en scène de théâtre, et elle travaille sur des projets de danse, qui sont tous les deux des arts visuels. Pour ma part, j'ai beau être écrivain, j'écris toujours à partir d'images. Je suis écrivain parce que je suis très à l'aise avec les mots, et que je suis trop feignant pour faire autre chose. Mais le moteur qui fait marcher mon travail, c'est le visuel. Si je savais dessiner, je pense que j'aurais pu être un bon peintre. Mais je n'ai pas ce talent. C'est donc toujours ce que je vois dans ma tête que je décris dans mes livres.

Quel était le rôle de chacun dans la réalisation de ce film ?

SG : Nous sommes deux personnes très distinctes. Chacun voit les choses différemment, donc nous sommes complémentaires. En fait, j'étais enceinte de huit mois quand on a tourné le film, donc j'étais très lourde et c'est Etgar qui courait entre les acteurs et le chef-opérateur. Il passait plus de temps avec lui parce qu'il connaît mieux le cinéma que moi. Moi, je viens plutôt du théâtre, lui s'occupait plus de l'image et des choses techniques.

EK : Dans nos carrières artistiques, j'ai toujours été dans la fiction et Shira plus dans le théâtre ou le portrait. Ma pensée est très dirigée par l'histoire, et celle de Shira est abstraite et émotionnelle. Quand on travaillait une scène, je pensais toujours à ce qui se passait avant et après. Shira ne pensait qu'au présent. Donc même quand on parlait tous les deux aux acteurs, on leur disait des choses différentes. Shira était toujours plongée dans la mise en scène et moi, toujours dans l'histoire des personnages, leur situation psychologique. Grâce à nos différences, nous n'étions jamais en désaccord.

Vos personnages sont tendres, attachants, presque des anti-héros. Pourquoi cette volonté d’explorer la fragilité humaine ?

EK : Parce que c'est plus intéressant que d'explorer les super-héros sans défaut ! Notre fragilité est ce qui nous rend uniques, parce que nous sommes tous les mêmes mais nous n’avons pas les mêmes traumatismes. Ce sont justement ces fêlures qui font de l'humain un sujet intéressant pour une histoire.

Vous avez choisi de raconter trois histoires parallèles. Dans chacune, il s'agit d'un triangle, avec un élément perturbateur... Pourquoi avez-vous décidé de présenter votre film sous cette forme ?

EK : Cette structure en triangle a à voir avec la maladresse des personnages à exprimer directement leurs émotions. J'aime votre interprétation d'élément perturbateur, mais je vois ce dernier plutôt comme un intermédiaire. Les personnages se disent les choses, transmettent leurs émotions à travers ce troisième protagoniste. Ce n'est pas tant un élément perturbateur qu'un catalyseur. L'arrivée de cette troisième personne est peut-être triste pour les deux autres, mais cela les fait passer d'une existence aveugle à une vie plus authentique.

Pourquoi avoir choisi ce titre ?

SG : C'est une métaphore. Les héros du film flottent, sans contrôler leurs mouvements. Les méduses vivent sous la mer, et elles représentent nos peurs, comme dans le poème de la bouteille.

EK : Quand les méduses font mal, elles ne le font pas volontairement. Ce n'est pas un animal qui attaque. Elles vous touchent sans le vouloir, et infligent la douleur. Et dans le film, c'est la même chose. Les personnages ne sont pas méchants, mais ils peuvent créer beaucoup de souffrance. Et ce qui est intéressant avec les méduses, c'est que malgré leur capacité à faire mal, ce sont des animaux ouverts et sont sans défense. C'est transparent, on peut voir à travers elles. Les méduses sont vulnérables et en même temps, elles font mal. C'est facile de les tuer, mais elles sont dangereuses. Les humains sont pareils, nous sommes agressifs et fragiles à la fois.

Le film se déroule à Tel-Aviv, mais pourrait se dérouler n'importe où ailleurs. Etait-ce une volonté de sortir des clichés inhérents à Israël ou de délivrer une histoire universelle ?

SG : Le film se passe à Tel-Aviv parce que c'est là que nous vivons, et nous aimons cette ville. Ce qui était important pour le film, c'était la présence de la mer.

EK : Dans mon travail, il y a souvent une connotation politique, mais quelquefois, j'ai l'impression que l'art peut devenir un mensonge quand on représente les gens juste dans un spectre politique. Ce n'est pas honnête parce que, quelque soit l'endroit d'où l'on vient, que ce soit de Palestine, du Pakistan ou de Tchétchénie, quand on se réveille le matin, on pense à ses ennuis avec sa copine plus qu'à la situation politique de son pays. Nous voulions vraiment faire une histoire qui aille plus loin que ce dont on parle dans les médias, qui parle vraiment des gens. Et qu'en Israël, il y ait une histoire sur une femme philippine n'est pas exceptionnel. Pourtant, personne n'a pensé à en parler dans un film parce qu'il y a des choses prioritaires. On a voulu prendre des vacances sur ce contexte politique et faire autre chose.

Quand on évoque Israël en France et en Europe, il est plus question de politique que de culture. Etes-vous contents de pouvoir apporter une autre vision de votre pays avec ce film ?

SG : Je ne suis contente de rien de ce qui se passe en Israël...

EK : Nous n'avons pas fait ce film en tant qu'ambassadeurs d'Israël. Mais en regard de ce contexte politique, tout ce qu'on peut faire pour humaniser les gens est bien. Personnellement, quand je vois un film iranien, j'aime quand il ne me parle pas seulement d'Ahmadinejad, de l'arme nucléaire ou de l'antisémitisme. J'aime quand le film me rappelle qu'il y a des gens dans ces pays. Je peux ne pas être d'accord sur un point de vue politique, mais je ne suis pas en désaccord avec le peuple. Je suis content de faire un film comme ça, pas seulement en Israël, mais n'importe où, qui rappelle aux gens qu'on peut être en désaccord, mais que nous sommes tous les mêmes, avec la même anatomie émotionnelle, partout dans le monde.

L'année prochaine, Israël sera invité d'honneur du Salon du livre de Paris. Comment voyez-vous cet événement ?

EK : J'y suis invité, c'est une occasion de revenir à Paris ! En Israël, de tous les arts, celui qui est le plus avancé est la littérature. Ce sera une bonne occasion de faire découvrir au public français des auteurs, connus en Israël, mais qui le sont moins ici.

Qu'attendez-vous de cette sortie, après les prix reçus à Cannes ?

SG : On n'attend rien. A Cannes, les gens ont aimé le film et on en a été très heureux. Recevoir la Caméra d'or a été une grande surprise. Quand on est dans le processus de fabrication du film, on oublie un peu ce qu'on est en train de faire. Après trois ans, quand on voit les réactions du public, on voit notre travail et on se rend compte de ce qu'on a fait.

EK : Quand j'ai publié mon premier livre en Israël, il a eu de bonnes critiques, mais personne ne l'a acheté. Il n'a vraiment été découvert que trois ans plus tard, et il s'est beaucoup vendu. Faire un film, c'est très vicieux. Tout se joue sur le premier week-end. Et s'il fait beau, on est mort. Il y a tellement d'éléments laissés au hasard dans le succès d'un film qu'on n'attend rien de la sortie. La réalisation d'un film, c'est un pari. On parie que le temps sera avec nous, on parie que les acteurs seront dans un bon jour... Et je pense que c'est la même chose pour la sortie. C'est un film à petit budget, donc il y a peu de pression. On ne peut avoir qu'une bonne surprise parce qu'on n'a pas fait ce film en pensant que beaucoup de gens allaient le voir à travers le monde. On l'a fait parce qu'on avait quelque chose à dire, que l'on trouvait notre projet intéressant et qu'on trouverait des gens pour l'apprécier. Mais je pense que personne ne peut prédire des chiffres ou des profils de public. Certains le prétendent, et gagnent beaucoup d'argent comme ça, mais je ne les crois pas !

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