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INTERVIEW DE FERNANDO SOLANAS L’engagement d’une vie

Propos recueillis par Mathieu Menossi pour Evene.fr - Septembre 2006 - Le 25/09/2006

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INTERVIEW DE FERNANDO SOLANAS

Avec ‘Mémoire d'un saccage’, le réalisateur argentin Fernando Solanas avait plongé sa caméra au coeur des arcanes du pouvoir de son pays pour comprendre le nerf de la crise de 2001. Il revient avec son nouveau film ‘La Dignité du peuple’ dans lequel il épouse au plus près la réalité quotidienne du peuple blessé mais digne d’une Argentine méconnue.

De Venise à Berlin en passant par la Croisette cannoise, les films du réalisateur argentin Fernando Solanas ont eu la reconnaissance des plus grands. Un demi-siècle de militantisme derrière lui et il ne cède toujours pas. Entre poésie réelle et réalité poétique, ‘La Dignité du peuple’ est un film sur le pouvoir de la résistance sociale et sur la volonté d’un peuple blessé qui cherche à reconstruire son pays. “Ce n’est pas une question d’optique mais d’idéologie. J’ai besoin de capter la réalité de la manière la plus grande possible, l’individu, le personnage et tout le contexte.”

Avez-vous rencontré des difficultés pour obtenir tous les témoignages ?

C’est un film qui s’est fait avec du temps. C’est un sujet que je connais assez bien. Mon premier film, je l’ai fini en 1968, et il traitait déjà à peu près du même sujet. Il a fallu aller à la rencontre des gens. Mais je suis un homme public en Argentine. Cinquante ans que j’arpente mon pays, que je milite socialement de façon cohérente. J’ai ainsi rencontré des gens qui apprécient ma personne et mon travail. Ils n’avaient donc aucune objection à partager avec moi leur intimité, leur quotidien. Ca s’est fait naturellement mais avec beaucoup de travail.

Comment avez-vous construit ‘La Dignité du peuple’ ?

Cela ne se passe évidemment pas comme pour le tournage d’un film de fiction. Je ne peux donc pas dire exactement le temps que j’y ai consacré. Vous vous rendez chez les gens de façon informelle. Vous enregistrez quelques dialogues par-ci par-là, vous prenez quelques images. La véritable difficulté, c’est toujours d’inventer le fil (de l’histoire). Il y a surtout un gros travail en postproduction. Notamment de montage. Il s’agissait d’abord de concevoir une forme. Quand je rentre dans une salle, je m’attends à ce qu’on me raconte une histoire. Un film, qu’il m’expose une réalité ou une fiction, doit m’entraîner dans son récit, me donner des émotions via des péripéties, des romances. Le public ne demande pas que de l’information. Il y a la télévision pour ça. Un film doit donner plus. On doit pouvoir y trouver une dimension artistique, une proposition cinématographique, une proposition de critique. Dans ‘La Dignité du peuple’, j’ai essayé de donner un style à travers le jeu de caméra, le jeu d’écriture. Une écriture qui est tantôt poétique, tantôt informative. J’ai consacré énormément de temps à façonner mon film pour lui donner l’apparence d’une succession de contes. Chacun d’eux étant raconté par ses propres protagonistes. Tous ces contes devaient avoir un ressort. Ce fil conducteur, c’est l’histoire de la résistance sociale, une histoire collective, et surtout, une histoire de solidarité. Et enfin, une histoire de ces petites victoires quotidiennes des “laissés-pour-compte”. Des combats qui ont coûté cher mais jamais inutiles.

Comment le film a-t-il été accueilli à sa sortie en Argentine ? Les plus démunis ont-ils eu accès à quelques projections ?

Peu de gens ont accès au cinéma. Avec les salles de cinéma, le problème, c’est que vous restez à l’affiche deux semaines, puis ils vous virent. On n’a pas l’argent pour appuyer la sortie d’un film avec de la publicité, des émissions télévisées. Par ailleurs, ceux qui ont les moyens, la classe moyenne et la bourgeoisie, ne vont pas voir ce type de cinéma. Ils s’intéressent davantage à des oeuvres de divertissement. L’espace de mon cinéma, c’est l’espace social. Le film a été plutôt diffusé via les support DVD et VHS. ‘La Dignité du peuple’ a été déclaré d’intérêt éducatif par le ministre de l’Education. Les professeurs amenaient leurs élèves pour des projections que j’organisais avec l’Institut national de cinématographie. Et les étudiants sont très demandeurs. Ils veulent comprendre les tenants et les aboutissants des réalités de leur pays.

La résistance du peuple prend diverses formes mais elle est toujours pacifique et constructive...

Ce film est avant tout une démonstration d’organisation et de patience. Il y a derrière toute une ancienne expérience de travail social, héritée au fil des ans et des combats. Dans les manifestations collectives, il y a près de 1.000 ou 2.000 personnes qui partent avec leurs enfants, leurs chiens et leurs poulets pour occuper les rues. Il faut organiser tout cela. L’occupation des terres, l’occupation des usines, l’organisation de cantines collectives avec souvent presque rien... Il existe également des regroupements en comités de sécurité et de surveillance, des groupes qui assurent la santé, d’autres qui assurent la scolarité, la nourriture…

Le président Nestor Kirchner, au pouvoir depuis mai 2003, arrive bientôt au terme de son mandat. Quel bilan faites-vous de l’homme et de sa politique ?

La politique de Kirchner sur le plan économique a eu une énorme réussite. C’est la quatrième année consécutive où l’Argentine affiche un excédent fiscal de plus de 8 %. Il a su ramener l’inflation à l’un de ses plus bas niveaux. Il a considérablement augmenté les importations du pays, assurant ainsi une indéniable reprise industrielle. Un point négatif malgré tout : les richesses dégagées ne sont toujours pas distribuées équitablement. C’est vrai que le gouvernement de Kirchner a amené l’Argentine vers une unité stratégique avec le Brésil et le Venezuela. Le Mercosur (la communauté économique des pays de l’Amérique du Sud, ndlr) aussi est un élément fondamental de stabilité. La dette de l’Argentine, vis-à-vis du FMI, a été annulée. Tout ça c’est très important. Mais c’est sûr que j’ai toujours des critiques à formuler parce que Kirchner continue de mener une politique néolibérale. Néanmoins, si on fait un bilan, c’est un bon gouvernement par rapport aux précédents.

Hugo Chavez au Venezuela, Michelle Bachelet au Chili, Evo Morales en Bolivie. Comment interprétez-vous cette poussée de la gauche politique sud-américaine ?

C’est un moment très important de l’Amérique du Sud. Il y a un ensemble de gouvernements progressistes de centre-gauche ou de gauche qui aujourd’hui arrivent au pouvoir. Cette dynamique est la réponse à toutes les dictatures passées et à dix ans de néolibéralisme farouche. Un néolibéralisme qui a amené ces différents pays à chercher une autre voie à travers des gouvernements plus progressistes.

A travers votre travail, celui de Fabian Bielinsky (‘Nuevas renas’, ‘El Aura’), ou encore d’Adrian Caetano (‘Buenos Aires 1977’, bientôt en France), peut-on voir dans le cinéma argentin une volonté de constituer une mémoire et de la sauvegarder ?

Je crois que c’est un cinéma qui veut être en rapport avec la réalité argentine. Ce qui est intéressant, c’est que c’est un cinéma qui produit un petit peu de tout. Il y a bien sûr un cinéma de marché, industriel. Mais surtout, ce qu’il y a de remarquable, c’est le nombre de réalisateurs qui chaque année font leur premier film. 15 réalisateurs nouveaux environ chaque année. Le pays produit à peu près 60 films par an. Evidemment, de qualité inégale mais comme partout. Si 10 ou 15 % des films sont bons, c’est déjà une réussite.

Vous retrouvez-vous dans le cinéma engagé du réalisateur britannique Ken Loach ?

Oui, j’aime beaucoup son travail. Son cinéma est d’une grande sensibilité sociale, lié à la problématique de son pays, d’une grande cohérence.

Comment expliquez-vous le décalage souvent frustrant entre la reconnaissance pour le message que vous véhiculez dans vos oeuvres et l’inertie générale d’un monde très inégalitaire ?

Le monde fonctionne indépendamment de notre récit. Le cinéma est un élément de témoignage en plus. Un révélateur, une sorte de mémoire qui reste là. A travers le cinéma, j’ai connu des moments difficiles. Mais j’ai aussi vécu des instants, à l’inverse, tout à fait extraordinaire, comme avec ‘L’Heure des brasiers’. Ce film a été diffusé de façon extraordinaire dans mon pays. Une grande satisfaction pour moi.

Quels sont vos projets à venir, pour finir votre trilogie ouverte par ‘Mémoire d’un saccage’ ?

Je suis en train de finir le troisième film, ‘Argentina latente’, qui s’inscrira dans la continuité de ‘Mémoire d’un saccage’ et de ‘La Dignité du peuple’. Il y en aura d’ailleurs un quatrième que je vais commencer avant la fin de l’année. Il s’agira d’un docu-fiction. Un cinéma de fusion. Il y en aura peut-être même un cinquième. Tous ces films formeront un ensemble cohérent tout en restant indépendant les uns des autres.

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