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INTERVIEW DE FRANK OZ Que la farce soit avec toi

Propos recueillis par Marion Haudebourg et Mathieu Menossi pour Evene.fr - Septembre 2007 - Le 19/09/2007

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INTERVIEW DE FRANK OZ

Après trois ans d'absence, 'Joyeuses funérailles' signe le retour du réalisateur américain Frank Oz derrière la caméra. Une farce made in USA et pourtant définitivement très british sur les mésaventures et les joies inattendues d'une drôle de famille s'apprêtant à enterrer son patriarche.

Ancien marionnettiste du 'Muppet Show', réalisateur de 'Dark Crystal' (premier film d'animation qui a révolutionné le monde de la marionnette), il fut la voix et l'homme cachés derrière le sage et incorruptible Yoda - la construction inversée des phrases, c'est son idée ! Malgré son air passe-partout, Richard Frank Oznowicz, alias Frank Oz, représente un pan de l’histoire du cinéma à lui tout seul. Depuis 2004 et la sortie de son film 'Et l'homme créa la femme', il s'était pourtant fait oublier. Le voilà de retour avec une farce démesurément drôle, renouant avec la grande tradition des "Ealing comedies". Décontracté, le regard espiègle et le sourire jovial, c'est au soleil d'une verte pelouse deauvillaise, en plein festival du film américain, que le réalisateur a accepté de nous recevoir.

Pouvez-vous nous parler de votre rencontre avec le scénariste Dean Craig ?

En fait, j'ai lu le scénario avant de le rencontrer. J'ai été surpris car à la lecture, on s'attend à se retrouver face à quelqu'un d'un certain âge, ayant déjà une certaine expérience dans l'écriture de scénarios. Mais non ! Il a la trentaine avec un look plutôt junkie... (rires) C'est un scénariste formidable qui est, depuis, très demandé.

Est-ce plus difficile de réaliser un film que l'on n'a pas écrit ?

Je ne suis pas scénariste. Pour tout vous dire, je n'en ai écrit qu'un seul. La question n'est pas de savoir si c'est difficile ou non. L'écriture d'un film exige un investissement très important. Cela peut prendre six mois, un an, deux ans... Il est alors très difficile de prendre du recul sur son propre travail. Aussi, le fait de mettre en scène le travail de quelqu'un d'autre permet d'apporter un regard neuf. Je ne pense pas que ce soit plus facile. Simplement, j'ai la possibilité d'apporter certains éléments nouveaux. Sa vision et la mienne se complètent. Il s'agit avant tout d'un travail mené en collaboration. Le réalisateur doit faire son possible pour coller au maximum aux volontés du scénariste. Au final, cela se révèle une expérience très enrichissante, mettant en parallèle deux regards se nourrissant mutuellement.

Est-ce difficile de s'approprier une histoire ?

Je tiens à ce que le scénariste soit toujours avec moi sur le plateau. Et cela autant que possible. Il est important que chacun puisse en permanence faire part de sa vision du film dans son ensemble, ou de telle ou telle scène en particulier. Il a la sienne, mais le scénariste doit savoir que j'ai la mienne. Mon but étant que les deux versions se rejoignent. Je m'en approche sans pour autant y parvenir parfaitement. Nous sommes deux personnes différentes. J'arrive avec mon lot d'expériences personnelles dont je m'inspire pour enrichir le récit. Cette appropriation est absolument nécessaire afin que je puisse ensuite préciser mes choix de mise en scène. Ce qui fonctionne en apparence sur le papier peut ne pas fonctionner en plateau, lorsqu'il s'agit de composer avec des êtres humains. Bien sûr, il peut arriver que le scénariste soit frustré par mes choix et doive parfois savoir se montrer flexible. Mais tout doit se faire dans la concertation et le respect de l'autre.

La comédie est un genre difficile. Quelles sont vos références ?

Les mêmes que les vôtres. Je ne suis qu'un spectateur comme les autres. Toutes les comédies que j'ai vues s'imposent à moi comme des références, au même titre que les drames. Pour faire mes films, je puise dans tous les genres. Je ne pense pas que la comédie se doive d'être drôle à tout moment. Certaines s'y efforcent, comme 'Y a-t-il un pilote dans l’avion ?' par exemple, où la dimension comique est maintenue du début à la fin. Personnellement, c'est quelque chose que je ne sais pas faire. Ma conception de la comédie se rapproche davantage de la farce. Il doit y avoir une part de drame indispensable au réalisme du récit.

Selon vous, qu'est-ce qui fait une bonne comédie ?

L'honnêteté, je pense. Etre honnête envers l'univers du personnage. Et surtout que les acteurs ne cherchent pas à être drôle. C'est ce qui peut arriver de pire dans une comédie. Du naturel et rien que du naturel. Il ne s'agit pas de mettre du comique là où le contexte ne l'exige pas.

"Plus on est désespéré, plus on rit." C'est le message de votre film ?

Oui. C’est le principe de la farce. Contrairement à la comédie où le rire est présent dès le début, la farce introduit les éléments en douceur, petit à petit. Et ce jusqu'au désespoir final. Je pense qu'il peut y avoir un désespoir tragique où le rire n'a pas sa place. Mais toute la subtilité de la farce consiste à broder autour de ce désespoir, à partir d'une situation qui a priori ne se prête à aucune forme d'humour, pour en extraire une dimension comique. Et c'est ce mélange de désespoir et d'humour qui donne toute sa force au genre de la farce.

Diriez-vous que dans un moment de deuil, les tensions, les désirs, les personnalités se dévoilent ?

Que ce soit lors d'un enterrement, d'un mariage, d'une naissance ou d'un baptême, il y a toujours quelqu'un pour se dire "Oh non, il y a le frère qui vient ! Je ne veux pas le voir" ou "Je suis jalouse, elle est plus belle que moi", ou encore "Tiens, il a pris du poids"… Toutes ces choses que l'on garde pour soi mais que l'on aimerait tellement exprimer tout haut. C'est effectivement dans ce genre de rassemblements familiaux que ces pensées "inopportunes" vous viennent à l'esprit. Le sérieux ou la solennité de l'instant accentue ce sentiment étrange mais finalement tellement naturel. C'est très complexe.

Le film possède une dimension théâtrale évidente...

Pour tout vous dire, il se trouve que le scénario était en fait un peu trop théâtral à mon goût. Il n'y avait par exemple aucune scène en extérieur de prévue. Effectivement, ce film aurait très facilement pu être adapté au théâtre. Mais il s'agit d'un film. Cela nécessitait donc d'introduire quelques scènes en extérieur.

Etait-il difficile de diriger tant de personnalités différentes avec équité ?

A vrai dire, je ne dirige pas vraiment les acteurs. Je "joue" avec eux et je prends mes décisions par la suite. Ce n'était pas difficile dans la mesure où tous les acteurs avaient de l'expérience. Ils étaient tous plus formidables les uns que les autres, sans ego surdimensionné. Le budget du film était plutôt serré, ce qui ne permettait d'ailleurs aucune exigence de star ou crises de jalousie. Ils arrivaient sur le plateau à l'heure avec l'envie de travailler. Et toute la difficulté du récit consistait justement à s'assurer de donner autant de place à chaque histoire. Que chacune garde sa cohérence et sa continuité.

C'était votre choix de prendre Peter Dinklage pour interpréter le personnage de Peter. Qu'a-t-il apporté à la dynamique du film et de son personnage ?

Au départ, le rôle était écrit pour une personne de taille normale. Il a été proposé à plusieurs acteurs qui l'ont refusé. J'avais vu Peter, il y a quelques années, dans 'The Station Agent'. C'est un acteur fantastique, qui dégage une dignité et une force rares. Par ailleurs, sa petite taille, lorsqu'il se retrouve face aux autres acteurs, donne à son personnage une énergie visuelle indéniable. Mais s'il avait refusé, je ne me serais pas acharné à caster quelqu'un de petite taille. Si je l'ai choisi lui, c'est avant tout parce qu'il est un acteur de très grand talent et non pour ses caractéristiques physiques.

Pensez-vous qu'il y a des différences entre la comédie britannique et la comédie américaine ?

J'imagine qu'il y en a mais je ne les connais pas. On peut toujours généraliser. On pourrait s'amuser à dire que les Britanniques sont réservés. Pour autant, les Monty Python, Benny Hill ou Peter Sellers sont là pour prouver le contraire. A chaque généralité correspond son exception. Je ne suis donc pas sûr qu'il y ait de réponses à cette question.

On est au festival du cinéma américain, et - du moins, c'est notre sentiment - le film apparaît très britannique...

Le film est écrit par un Britannique, tourné en Grande-Bretagne et onze de mes acteurs sont britanniques. Donc bien sûr, c'est un aspect indéniable du film. Pour autant, je reste américain !

Avez-vous apporté une vision américaine ?

J'imagine que oui, mais je ne l'ai pas fait intentionnellement. Je ne travaille pas avec ma tête mais avec mon coeur. Je suis né en Angleterre. J'ai déménagé à l'âge de six mois pour la Belgique. Ma mère était flamande et mon père était hollandais. Je parlais le flamand, le hollandais ainsi que le français – des langues que j'ai oubliées depuis. Nous avons ensuite déménagé pour les Etats-Unis alors que j'avais tout juste cinq ans. Alors même si mes racines sont européennes, je suis un Américain ! Ai-je amené une sensibilité américaine ? Sûrement, mais je ne saurais pas dire en quoi.

Vous avez tourné dans les studios Ealing, un lieu légendaire de la comédie anglaise...

Oui, c'était, je dois dire, une expérience exceptionnelle. J'ai déjà tourné à Pinewood, dans les studios de James Bond. A Chapperton, à Elstree... Mais Ealing est un petit studio en plein coeur de Londres. On pouvait notamment sortir déjeuner tranquillement pour ensuite revenir travailler. Enfin non, pas moi, le réalisateur travaille toujours. (rires) Mais plus sérieusement, nous pouvions contempler sur les murs les photos de Peter Sellers, d'Alec Guinness ainsi que les clichés de tous ses films. C'était une façon particulièrement émouvante de ressentir toute l'histoire de ces studios mythiques dans le cinéma britannique et mondial. C'était absolument génial.

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