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INTERVIEW DE GINA KIM ET VERA FARMIGA Sophie perdue dans Chinatown
Propos recueillis par Mathieu Menossi et Marion Haudebourg pour Evene.fr - Octobre 2007 - Le 23/10/2007
Pour son troisième long métrage, la jeune réalisatrice coréenne a su associer la pertinence du propos à la poésie de l'image. L'engagement à la beauté. 'Never Forever' n'est pas seulement un film de femmes pour les femmes mais d'abord une exhortation à être créateur de sa vie.
Gina Kim développe une esthétique rigoureuse où chaque plan est passé au crible de son regard affûté. Par un langage des corps étonnamment maîtrisé, la réalisatrice installe une tension cinématographique enivrante. Toujours dans la suggestion visuelle, elle est juste et ne sombre jamais dans l'excès esthétisant. A la violence des cadres serrés succèdent la douceur délicate des plans décadrés, en retrait. Un cinéma de geste dans lequel l'actrice Vera Farmiga est parvenue à se fondre avec une aisance déconcertante.
Pourquoi 'Never Forever' ?
Gina Kim : En fait, ce sont les premiers mots tirés d'un très beau poème sur le thème de la passion. L'amour y transcende la réalité et le temps. C'est un titre qui m'a paru très pertinent pour le film. En outre, à l'écriture du scénario, deux parties se sont très vite dégagées. La première correspond à “Never” et se conclue sur la réplique de Sophie à l'attention de Jihah : "Nous ne nous reverrons jamais." Le film aurait pu se terminer là. Sophie est enceinte. Les termes du marché ont été honorés. Commence alors la deuxième partie du film, le "Forever" : là où les désirs et l'amour finissent par se révéler.
Comment avez-vous travaillé ensemble ?
Vera Farmiga : J'ai lu le scénario, qui est apparu miraculeusement à ma porte. Le titre a immédiatement suscité ma curiosité. Puis, j'ai appris que le projet était tourné par Gina Kim et je suis toujours très enthousiaste quand il s'agit de travailler avec une femme. C'est tellement rare ! Et puis, c'était l'occasion pour moi de me plonger dans la culture coréenne, complètement ignorée par le cinéma américain. J'ai adoré le script dès la première lecture. C'est une histoire que vous n'avez pas envie de laisser partir. J'ai continué d'y penser pendant des jours. J'ai rencontré Gina pour la première fois dans un café à Soho et je l'ai tout de suite adorée. Elle porte en elle les qualités que j'admire chez une femme.
GK : Pour Sophie, je cherchais quelqu'un capable d'"habiter" véritablement le rôle plus que de le "jouer". Et j'ai trouvé en Vera cette femme diaphane et mystérieuse, dont la simple présence physique suffit à provoquer une puissante charge émotionnelle. Sur son visage transparaissent les sentiments les plus intenses. Les images se suffisent à elles-mêmes. Une présence qui était indispensable à ma volonté de réduire les dialogues au strict minimum. C'est un travail très exigeant pour une actrice et je craignais de ne jamais trouver ma perle rare. Mais en voyant Vera dans 'Down to the Bone', j'ai été frappée par sa performance. Elle a la capacité de s'effacer derrière le personnage qu'elle interprète. Dans chacun de ses films, incarnant des personnages clairement différents, Vera sait se fondre complètement dans son rôle. Et dans ce café, à Soho, j’ai compris à l’instant où je l’ai vue que je tenais ma Sophie.
Pouvez-vous nous parler de vos choix de réalisation ?
GK : Une fois le scénario terminé, j'ai immédiatement commencé à travailler sur le story-board et le choix des plans. 'Never Forever' n'est pas un film de dialogues. La relation entre Sophie et Jihah est très particulière. Le marché qui les unit leur interdit toute émotion. Condamnés à se taire, ils communiquent avec leur corps, leurs gestuelles, l'expression de leurs visages… 'Never Forever' est basé sur une émotion avant tout visuelle. Il était donc impératif de préparer dans ses moindres détails les différents cadres du film. Un travail de précision fastidieux mais indispensable, notamment pour les scènes de sexe. Lors de la première "rencontre" avec Jihah, son amant, j'ai choisi de commencer par filmer la main de Sophie s'agrippant aux draps. Puis doucement, la caméra remonte vers leurs visages que l'on ne verra pourtant jamais. Mon propos était de ne montrer que de la chair et des corps. Il y a un aspect très clinique. L'acte d'amour est alors totalement déshumanisé et n'est perçu que sous un angle purement fonctionnel. Par ailleurs, issus de deux milieux différents, j'ai pris soin de ne jamais les filmer dans un seul et même cadre. Mais progressivement, alors qu'ils cèdent à leurs émotions, je finis par les englober tous les deux. Peu à peu, la caméra se fait plus tendre, plus caressante. Et lorsque la passion atteint son paroxysme, j'ai opté pour un regard plus intime, empreint de pudeur. Je filme la scène en me tenant en retrait de leur étreinte, à travers les barreaux d'une chaise. J'avais alors le sentiment de devoir respecter l'émergence de ces sentiments nouveaux et sincères. Il s'agissait juste de les observer, sans intervenir.
VF : Les scènes de sexe ont été savamment orchestrées. Gina est quelqu'un de très précis, tout était très préparé. Ce n'est que du business après tout. On voulait gommer la sensualité. La première fois qu'on voit Sophie nue, c'est un moment très froid. D'habitude, quand une femme se déshabille, on voit sa poitrine, la température monte... Mais ici, elle est mal à l'aise. Gina a fait ça très intelligemment. Elle retrouve sa sensualité lorsqu'elle prend conscience de son désir. Le sexe n'est que la conséquence de la transaction. Pour moi, il ne s'agissait pas de scènes de sexe, mais plutôt de scènes de torture. Elle fait un tel sacrifice. Ce qui comptait c'était de retranscrire la vérité du moment, et je faisais confiance à Gina pour raconter cette histoire d'une manière belle et poétique. Je dois d’ailleurs la remercier d’avoir tourné ces scènes dans l’ordre chronologique. J’aurais été terrifiée de commencer par les scènes passionnées !
Nous ne savons rien de Sophie, en dehors de sa vie avec son mari. Comment avez-vous travaillé votre personnage ?
VF : Une première version du scénario contenait un certain nombre d'éléments qui pouvaient aider à mieux la cerner. Notamment, la présence d'un père pas très paternel et l'absence de la moindre figure maternelle. Je travaille toujours un personnage en partant des aspects extérieurs. Son style, ses vêtements, sa coiffure… Il s'agit pour moi de fixer les contours plastiques de mon personnage. Pour m'approprier un rôle, je commence toujours par changer mon aspect physique. Et surtout, ce scénario est arrivé dans ma vie à un moment où mon désir d'être mère et celui de faire de quelqu'un un père surpassait tout le reste. C'était une véritable idée fixe. L'histoire a trouvé en moi une réelle résonance.
Quel est le rôle de la belle-famille dans cette histoire ?
GK : Andrew, le mari de Sophie, n'est pas quelqu'un de très volubile. J'ai donc développé son personnage à partir de son environnement extérieur plus ou moins proche, à savoir la communauté américano-coréenne et plus encore, sa famille catholique pratiquante. Certes stéréotypée, elle n'en reste pas moins malheureusement authentique. Au sein de la communauté coréenne new-yorkaise, le christianisme occupe une place prépondérante. Condamnée à se plier aux volontés de la famille d'Andrew et aux traditions d'une religion historiquement occidentale, Sophie se sent complètement isolée. Elle ne sait pas pourquoi prier, alors on se charge de prier pour elle. Là réside toute l'ironie de la situation : Sophie l'Américaine se retrouve perdue dans son propre pays, sa propre culture.
Quel était votre but en montrant Sophie comme étant l'étrangère ?
GK : Dans ce film, toutes les situations et tous les personnages sont ironiques. Le personnage de Sophie doit se prostituer pour devenir mère. Et lorsqu'elle y parvient enfin, son mari ne voit en elle que cette prostituée qui a cédé à ses désirs en allant coucher avec un autre. L'ironie se retrouve également dans les dialogues. Sophie est ainsi souvent amenée à dire le contraire de ce qu'elle pense réellement. Et en plaçant Sophie au coeur de cette communauté américano-coréenne, j'ai souhaité renverser les stéréotypes. Avoir un mari et un amant coréens, dans la société new-yorkaise actuelle, est une chose plutôt rare. Et alors qu'elle devrait être le personnage dominant, Sophie est cet être fragile et docile, soumis à la pression de sa belle-famille et donc de son mari. Elle a beau être américaine, blanche et blonde avec de jolis yeux bleus, elle se sent terriblement seule. C'est d'ailleurs pour cette raison qu'elle finit par s'attacher à Jihah : ils sont tous les deux victimes de leur isolement.
Considérez-vous 'Never Forever' comme un film féministe ?
VF : Oui, mais je ne pense pas que ce soit un film qui ne parle qu'aux femmes. Il s'adresse à toute personne amenée à prendre une décision importante. Il faut parfois savoir balayer ce que l'on croyait solidement construit pour tout recommencer. Cela pourrait être la morale du film.
GK : Effectivement, je ne voudrais pas réduire le propos de mon film à des considérations exclusivement féministes, même si c'est un mouvement auquel je crois. Et encore faudrait-il s'entendre sur la définition du féminisme. Certes, il y est question de désirs féminins et de maternité. Mais au-delà, 'Never Forever' est d'abord un encouragement pour chacun à définir ce que l'on veut et, ensuite, à se donner les moyens d'y parvenir, en dépit des difficultés. Il s'agit d'apprendre à se réaliser. Et peut-être est-ce un peu plus difficile pour les femmes qui oublient souvent de satisfaire leurs propres besoins, leurs propres désirs. Oui, 'Never Forever' peut être perçu comme un film féministe, mais j'espère sincèrement que sa portée sera bien plus large. C'était en tout cas ma volonté.
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07/02/2012 04h00 ai bien aimé ce film ...que je ne trouve pas trop manichéen copte tenu du sujet Pilou1930
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