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Goro Miyazaki : « Depuis Fukushima, on ne croit plus à la magie »
Propos recueillis par Etienne Sorin - Le 06/01/2012
Dans 'La Colline aux Coquelicots', le studio Ghibli délaisse le conte fantastique pour la chronique adolescente dans le Japon des années 1960. Et, pour sa seconde réalisation, Goro Miyazaki montre qu’il n’a rien à envier à son père, Hayao Miyazaki. Ce qui ne veut pas dire que travailler dans l’ombre du maître est une sinécure. Explications.
Dans La Colline aux Coquelicots, on ne trouve ni sorcières, ni lilliputiens, ni créatures imaginaires. La nouvelle production du studio Ghibli est l’adaptation d’un manga de Chizuru Takahashi publié dans les années 1980. L’histoire d’Umi, une jeune lycéenne de Yokohama au début des années 1960 qui, chaque matin depuis que son père a disparu en mer, hisse deux pavillons face à la baie, dans l’espoir de le faire revenir. Ce qui n’empêche pas Umi de rencontrer un garçon, Shun, qui lui fait découvrir le Quartier latin, le vieux foyer où les étudiants ont leur club…
Absence du père, secret de famille, poids de la guerre… La Colline aux Coquelicots est plus proche de Quartier Lointain que de Mon voisin Totoro. Et pourtant, Hayao Miyazaki est bien à l’origine de cette adaptation, qui lui tient à cœur depuis longtemps. S’il a laissé à son fils, Goro Miyazaki, le soin de le réaliser, il a toujours gardé un œil sur le projet. Une attention vigilante mais parfois pesante, comme le raconte ici l’héritier du plus célèbre des Mangakas.
Qu’avez-vous fait entre Les Contes de Terremer, le premier film que vous avez réalisé en 2006 et La Colline aux Coquelicots ?
Je me suis caché au musée Ghibli, où je suis en charge des expositions, pour que mon producteur, Toshio Suzuki, ne me coince pas ! Si j’étais resté dans les studios, il m’aurait harcelé pour que je réfléchisse à un second film. Pour moi, ce n’était pas envisageable. À l’époque, je n’étais pas sûr de vouloir continuer à réaliser des films d’animation, je n’avais pas encore cette certitude.
Hayao Miyazaki, votre père, est l’auteur du scénario. C’est lui qui vous a proposé de réaliser La Colline aux Coquelicots ?
Après Ponyo sur la falaise, le studio Ghibli a décidé de faire deux films en trois ans avec de jeunes réalisateurs. Hayao Miyazaki a impulsé cette politique et a été responsable de deux projets : Arrietty, le petit monde des chapardeurs que j’ai refusé et que Hiromasa Yonebayashi a réalisé, et La Colline aux Coquelicots. Suzuki me l’a proposé et j’ai dit oui.
Si j’avais dit non à ce moment là, c’en était fini je pense de ma carrière de réalisateur !
Comment se passe la collaboration avec votre père ? Vous discutez du scénario ? Il est présent pendant la réalisation ?
Il écrit le scénario, me le donne et me dit : « débrouille toi ». Cela dit, il prétend ne plus s’en préoccuper mais il fait semblant de passer par hasard dans l’atelier et il ne peut s’empêcher de donner son avis. Comme il ne veut pas m’adresser directement la parole, il parle à l’animateur qui est assis à côté de moi. Bien entendu, ses commentaires me sont destinés.
Pourquoi ne vous parle t-il pas directement ?
On ne sait pas comment entretenir une relation sereine… Pour Arrietty, le petit monde des chapardeurs, mon père a eu moins de difficultés à discuter à Hiromasa Yonebayashi, qui était un animateur de son studio. Avec moi, il fait un blocage. Je pense que personne ne peut échanger des idées avec lui tellement il est directif et obstiné.
La Colline aux Coquelicots parle de l’absence de père… N’est-ce pas ironique pour vous de réaliser ce film avec un père omniprésent toujours sur votre dos ?
Je n’ai pas voulu mettre d’ironie dans cette histoire. Umi est hantée par le fantôme son père… D’une certaine manière, nous avons en commun la difficulté d’appréhender la figure du père.
Votre adolescence ressemble t-elle à celle d’Umi dans le film ?
La Colline aux coquelicots, © Studios GhibliIl y a de nombreux points communs. Quand j’étais lycéen, je faisais partie d’un club d’escalade. À la fac, j’étais dans un club de théâtre de marionnette. L’ambiance dans le club d’étudiant, la pudeur des garçons pour aborder les filles, c’était pareil à mon époque. Je n’ai eu aucun mal à dessiner le décor du Quartier latin, en m’inspirant de mes souvenirs. À la fac au Japon, le foyer des garçons est toujours un endroit sale et en désordre.
Qu’a pensé votre père du film ?
(Très long silence) Il trouve que la narration est bonne mais qu’il y a des progrès à faire au niveau de l’animation… Après la première projection, Suzuki m’a dit que Miyazaki avait un peu pleuré à la fin du film. Cela m’a fait plaisir, d’autant plus qu’il a pleuré à la vision d’une scène qu’il n’a pas écrite et que j’ai rajoutée : le flash-back où les trois amis vont se faire en prendre en photo.
La Colline aux Coquelicots est très différent des autres productions du studio Ghibli. Pourquoi un tel virage ?
Avec Arrietty, on avait encore l’envie de raconter une histoire fantastique avec des lutins. Mais, en l’espace d’un an, on n’arrivait plus à croire à la magie... On a commencé à travailler sur La Colline aux Coquelicots avant les événements de Fukushima mais je pense qu’on avait déjà des craintes sur notre société.
Les films du studio Ghibli ont toujours été porteurs d’un message écologiste. Et La Colline aux Coquelicots prône le respect du passé à travers le Quartier Latin, le foyer des étudiants menacé de destruction. Peut-on parler de pressentiment de la catastrophe à venir ?
La Colline aux coquelicots, © Studios GhibliJe ne sais pas si les films du studio Ghibli transmettent des messages écologistes. Ils veulent simplement montrer que le Japon a des paysages magnifiques et qu’il faudrait les préserver. Le tsunami est une catastrophe naturelle, mais en ce qui concerne l’accident nucléaire, la responsabilité nous revient : nous avons construit la centrale et nous n’étions pas capables de la contrôler. Nous sommes en plein doute. L’économie primait sur tout et dirigeait le pays. Les Japonais avaient conscience que ce modèle de société se trouvait dans une impasse…Pour répondre à votre question, je pense qu’il faudra du temps avant que le studio ne tourne à nouveau un film fantastique.
Moins d’un an après la catastrophe, dans quel état d’esprit êtes-vous ?
Nous vivons dans une angoisse permanente, la radioactivité est une menace invisible. Allons-nous accepter cette menace ou allons-nous faire semblant de ne pas la voir et l’oublier ? Les Japonais sont partagés entre ces deux sentiments. J’ai rencontré des habitants de Fukushima qui me disaient que la peur les mangeait plus dans la tête que dans le corps…
Le film se situe en 1963, soit à la veille des JO de Tokyo en 1964, une période où le Japon retrouve foi en l’avenir. Vous montrez une ville en chantier et en pleine effervescence…
En 1963, il y avait des travaux partout… Je n’'étais pas né mais on dit que la ville a commencé à être transfigurée à cette période. De mon point de vue, Tokyo a surtout considérablement changé depuis vingt ans. Au début des années 1990, quand la bulle économique a éclaté, la ville a supprimé de nombreuses contraintes d’urbanisme pour favoriser et accélérer la construction. La dimension humaine a disparu et les problèmes de pollution sont apparus. Tokyo a perdu son âme à partir de ce moment-là.
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