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INTERVIEW D’ISILD LE BESCO Clair-obscur
Propos recueillis par Emilie Vitel pour Evene.fr - Novembre 2006 - Le 27/11/2006
Du haut de ses 24 ans, Isild Le Besco a plus d’une expérience à son actif. Quand elle ne brûle pas les planches, elle renouvelle le cinéma. Dans ‘L’Intouchable’ de Benoît Jacquot, elle incarne Jeanne, jeune femme pleine de vie en quête d’identité. Rencontre avec une actrice sensible et déterminée.
A son oreille tinte le même bijou que celui qu’elle porte dans ‘L’Intouchable’. Lorsqu’un projet lui tient à coeur, Isild Le Besco est prête à donner de sa personne. Avec pudeur et prudence, elle se livre sans jamais trop en dire. Qu’importe… Son regard intense et son sourire désarmant parlent pour elle.
Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est un intouchable ?
Un intouchable c’est celui qui est vraiment hors caste. Il est moins que rien. Il y a quatre castes, et eux ne sont rien, ils font tous les travaux que personne ne veut faire, ceux qui salissent l’âme, c’est-à-dire qu’ils s’occupent des poubelles, des cadavres, de laver…
Qu’est-ce qui vous a convaincue dans le projet de Benoît Jacquot ?
Il y a des gens comme Benoît Jacquot avec qui je suis liée, et pour moi c’est très rassurant de retravailler avec eux. C’est comme préserver le travail qu’on a déjà fait, et le continuer encore.
Jeanne semble être un personnage assez énigmatique…
Je pense que le personnage de Jeanne traduit aussi la façon dont Benoît Jacquot veut voir les femmes, ou en tout cas cette femme. Il montre toujours des personnages de femmes qui cherchent quelque chose, mais ce quelque chose est en fait en elles, des femmes qui veulent se trouver. Je pense que c’est ce qu’il aime filmer, ces personnages en quête, en quête d’eux-mêmes.
Quelle est plus exactement la nature de la relation entre Jeanne et son "amoureux", personnage important mais qui semble en retrait ?
Je ne peux pas vraiment parler au nom de Benoît mais je sais que c’est un personnage important parce que c’est important qu’elle soit aimée. Je pense qu’une femme ne réagit pas tout à fait de la même façon si elle a un homme dans sa vie que si elle n’en a pas. Et c’était important qu’il soit là mais qu’elle ait aussi un peu sa vie, sinon son choix de partir seule, qui résulte d’un acte très volontaire, aurait été moins évident. Elle aurait pu partir avec lui.
Comment avez-vous appréhendé le fait de jouer le rôle d’une actrice ?
J’ai beaucoup aimé ça. Il y a un film que j’adore, ‘L’Important c’est d’aimer’, avec Romy Schneider, qui comporte un passage où elle joue une scène d’amour, et c’est beau. C’est beau aussi parce qu’être acteur ça peut parfois être une violence intérieure, et pas seulement des paillettes. Ce n’était pas spécialement difficile à jouer, mais c’était violent, comme cette violence que Jeanne se fait en jouant ce rôle, parce qu’elle ne s’entend pas avec le metteur en scène, parce qu’elle ne voulait pas faire ce film.
Marée humaine, débauche d’odeurs, de bruit, de couleurs… Quelles ont été les conditions de tournage en Inde ? Et comment vous-même l’avez-vous vécu ?
Dès que l’on arrive, c’est déjà une aventure. Rien que pour aller jusqu’à l’hôtel que l’on a réservé, parce que les gens qui nous amènent veulent absolument qu’on aille dans l’hôtel de leurs amis, donc ils nous disent que notre hôtel n’existe plus et nous amènent par exemple devant un terrain vague pour nous montrer qu’il n’existe plus. Et puis on va dans des hôtels qui ne sont pas luxueux. En plus, le soir, il y a plein de gens qui dorment dans la rue, sur les trottoirs, vraiment beaucoup, et le matin il n’y a plus personne. C’est sûr que c’est déjà un choc. Pour le tournage, nous n’avions pas d’autorisations. Petit à petit on a pris nos marques, et on s’entendait vraiment bien avec les Indiens, parce qu’ils sont très sereins, il ne disent jamais non, c’est un mot qui n’existe pas pour eux, et donc tout est ouvert.
La caméra de Benoît Jacquot filme de très près la mort et ses rituels. Comment vous êtes-vous préparée à ce tournage ?
C’est assez choquant. Et en même temps, ils le font tellement comme quelque chose de naturel… Pour eux c’est le paradis. Mais c’est sûr que pour nous Européens, quand on arrive la première fois c’est vraiment un choc. Moi, la première fois que j’ai été à Bénarès, j’ai été très malade, et je pense que c’est directement lié. En plus on habitait devant ça, la vue de notre hôtel donnait sur les bûchers, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Le soir, ils font des incantations, et il y a de la fumée tout le temps. Pour l’odeur, c’est plutôt celle du bois que celle du cadavre, heureusement.
Aviez-vous déjà été en Inde auparavant ?
Je suis allée en Inde pour faire des repérages avant le tournage, parce que j’ai produit le film avec Benoît Jacquot, mais je n’y étais jamais allée avant.
On vous voit nue, ou en tenue légère, à plusieurs reprises. Comment avez-vous appréhendé ces scènes ?
Moi je n’ai jamais fait de film, ou en tout cas je ne m’en souviens pas, où je n’étais pas au moins un peu dénudée, donc j’imagine que les gens se réfèrent à ça. J’ai même commencé avec un film qui ne parlait que de ça, ‘La Puce’, donc ce n’est pas étonnant que ce soit aussi ce que j’inspire…
Selon vous, pourquoi Jeanne renonce-t-elle finalement à faire connaissance avec son père ?
Parce que ce qu’elle a traversé a déjà été extrêmement violent pour elle, et que finalement, tout d’un coup, c’est trop. Et puis c’est même mieux comme ça, parce qu’elle pourra l’imaginer comme elle veut. Elle l’a vu, c’est ça qui était important. Elle peut le replacer, elle connaît l’Inde, elle sait d’où vient sa famille. Moi je la comprends, je pense que j’aurais fait pareil.
Quelle est selon vous la morale de ce film ? Vous a-t-il apporté quelque chose d’un point de vue personnel ?
Je pense que ce n’est pas mal dans une vie de partir au moins une fois, seul, en Inde par exemple. Il y a quelque chose de nécessaire là-dedans. Pour se mettre à l’épreuve une fois, c’est un très bon moyen. Si tu vas mal, alors là tu n’en reviens pas, c’est sûr. Mais si tu as la force de le faire, tu en reviens plus fort. Moi j’ai souvent voyagé comme ça.
Benoît Jacquot vous a concocté un rôle que l’on croirait sur mesure, et tout et tous tournent finalement autour de vous et de votre personnage…
Emmanuelle Bercot a fait ça aussi. Ce sont des gens qui me connaissent et qui savent que je peux vraiment aller où ils veulent, avec une grande volonté. Si j’ai vraiment donné mon accord à quelqu’un qui compte, je ne mettrais pas vraiment de limites et je serais une alliée pour lui. C’est aussi ce que j’aime dans le travail, le fait qu’on puisse aller ensemble quelque part, très loin. Quand on fait un film, je trouve important de savoir qu’on peut emmener son acteur où l’on veut, de savoir qu’il fera ce qu’on lui demande et qu’il ne dira pas non à un moment donné. Mais on ne peut pas faire ça avec n’importe qui et n’importe comment.
On vous découvre ici très mature…
Oui c’est vrai, mais il vaut mieux parce que je ne vais pas jouer la gamine jusqu’à 35 ans !
Pour finir, pouvez-vous me parler un peu de vos projets ?
Je serai sur scène au théâtre à partir du 10 janvier, dans ‘La Double Inconstance’, à Chaillot. C’est avec Grégoire Colin et une autre actrice de théâtre qui s’appelle Audrey Bonnet. Et mon film, ‘Charly’, devrait bientôt sortir. J’ai aussi fait un autre film qui s’appelle ‘Pas douce’, que j’aime beaucoup. C’est l’histoire d’une infirmière qui par accident blesse un enfant, et c’est en fait une rencontre entre elle et cet enfant.
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