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Jean-François Laguionie : « Je suis un vieil anarchiste »

Propos recueillis par Etienne Sorin - Le 01/02/2012

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Jean-François Laguionie : « Je suis un vieil anarchiste »

Dans ‘Le Tableau’, merveille d’animation en forme de fable politique et philosophique, Jean-François Laguionie rend hommage à son vieil ami Paul Grimault, créateur du mythique ‘Roi et l’oiseau’.

Longtemps Jean-François Laguionie a été un artisan solitaire. Longtemps, le natif de Besançon a réalisé parmi les plus beaux courts-métrages d’animation, dont le célèbre La Traversée de l’Atlantique à la rame, Palme d’Or au festival de Cannes et César en 1978. Avant de passer au long-métrage et de donner ses lettres de noblesse à un genre cantonné au divertissement pour enfants. Gwen et le livre de Sable (1985), Le Château des singes (1995), L’île de Black Mor (2003) forment ce que l’on appelle une « œuvre ». « Je fais un film tous les dix ans, ce qui ne veut pas dire que je mets dix ans à faire un film. », tient à préciser le cinéaste. Il aura tout de même fallu cinq ans pour que Le Tableau voie le jour. Mais l’attente valait la peine.

Pourtant, le Peintre n’a pas terminé les Pafinis. Il leur manque un pan de costume ou une touche de couleur. Les Reufs, eux, ne sont que de simples esquisses. Quant aux Toupins, ce sont des snobs, à la fois ridicules, odieux et tyranniques. Ils sont les seigneurs du château… et du tableau. Cette toile que le Peintre n’a pas achevée avant de disparaître. Ainsi commence l’odyssée de personnages échappés d’une toile pour retrouver leur créateur. Ainsi débute une aventure d’une beauté et d’une poésie incroyables.

Le Peintre et les peintres

© Blue spirit animation - Be filmsLe Tableau, © Blue spirit animation - Be films« Dans cette histoire, mon premier bonheur a été d’inventer le Peintre, d’imaginer ses influences. Je l’ai situé dans les années 20 et 30, âgé alors d’une quarantaine d’années. En revoyant le film, j’ai l’impression qu’il adresse des petits coups de chapeau aux peintres qu’il admirait : Chagall, Matisse, Derain, Bonnard… Je ne voulais pas d’un film didactique sur la peinture, où l’on montre aux enfants le style de machin truc chouette. On évoque aussi le fait qu’il a exécuté des copies et qu’il les a détruites à la cave parce que ça ne l’intéressait plus. D’où la terreur des personnages du tableau qui pensent que le Peintre va les détruire.»

Dieu est à la pêche

© Blue spirit animation - Be filmsLe Tableau, © Blue spirit animation - Be films« Je suis une sorte de vieil anarchiste mais Le Tableau n’est pas du tout un film militant sur la cause du peuple. S’il y a un message de fraternité, il n’est pas manichéen ni caricatural. Je ne voulais pas que les Toupins soient tous vilains et les Pafinis tous gentils. Le tyran n’est pas un personnage si redoutable… Je n’ai jamais réussi à faire un vrai méchant comme dans les films américains. Bien sûr, le grand chandelier prononce cette phrase : « Est-ce que le château peut accueillir toutes les ratures du tableau ? » Je suis conscient de la grille de lecture marxiste : Toupins = riches, Pafinis = pauvres, Reufs = sans papiers… C’est un niveau de lecture que je respecte tout à fait mais je suis très attaché à l’histoire d’amour, très sensuelle. Le doute des personnages par rapport au peintre me plaît aussi beaucoup : ils pensent que le créateur aurait dû finir son boulot. Mais pour lui, les Pafinis et les Reufs sont achevés autant que les Toupins. A chacun de se terminer comme bon lui semble. Oui, c’est une façon de dire que Dieu existe peut-être mais qu’il se fiche pas mal de ce qu’on peut faire sur Terre. »

Le génie de Grimault

© Blue spirit animation - Be filmsLe Tableau, © Blue spirit animation - Be films« L’idée des personnages qui sortent du tableau est une réminiscence inconsciente du Roi et l’oiseau (dans le film de Paul Grimault, la bergère et le ramoneur s’échappent d’un tableau, ndlr). Ce n’est pas tellement cet aspect du scénario d’Anick Leray qui amène la comparaison avec le film de Grimault, je crois que c’est quelque chose de plus profond. J’ai fait mes premiers films grâce à lui. J’étais un jeune homme timide, je sortais de l’école de la Rue Blanche comme décorateur de théâtre et j’ai débarqué un jour dans son atelier. Il était entre La Bergère et le Ramoneur et Le roi et l’oiseau donc disponible et surtout très accueillant, d’une générosité incroyable. Je lui ai fait lire mes petites histoires, il m’a dit : « Vas y, fais un film, tu verras bien ce qu’il se passe. » Il n’y avait même pas la notion d’apprendre mais de toucher, de sentir. Paul ne me disait rien, d’ailleurs il ne connaissait pas la technique du papier découpé. Mais je sentais son regard sur ce que je faisais et il m’a aidé à monter le film. J’ai connu là-bas René Lalou, Roland Topor, les frères Prévert, toute une bande… Je voyais passer Francis Lemarque, Anouk Aimée et plein de personnages bizarres. Je suis resté une dizaine d’années, j’ai fait trois films en vivant très difficilement. Et puis, c’est souvent comme ça avec quelqu’un qu’on aime beaucoup, il y a un moment où il faut le quitter. Dès que j’ai lu l’histoire du Tableau, j’ai eu envie de lui rendre hommage. C’est toujours un peu prétentieux de parler de poésie – le mot n’est d’ailleurs pas très en vogue – mais Grimault, c’est la poésie à l’état pur. Les dialogues de Prévert, la beauté des décors, la qualité de l’animation… Le Roi et l’oiseau est l’un des plus beaux films que je connaisse. »

Italo Calvino, Dustin Hoffman et moi

© Blue spirit animation - Be filmsLe Tableau, © Blue spirit animation - Be films« J’ai toujours été fou de cinéma mais j’étais trop timide pour tourner en prises de vue réelles. J’ai fait deux courts métrages mais à chaque fois ça a été douloureux. Il faut une autorité incontestable pour diriger une équipe sur un plateau. Je ne l’ai pas, donc c’est naturellement que j’ai réalisé des films d’animation qui sont pour moi des films avant d’être autre chose. J’ai quand même failli réaliser en prises de vue réelles Le Baron Perché, d’après le roman d’Italo Calvino. J’avais rencontré ce grand auteur italien au début des années 70. À cette époque, il habitait à Paris dans un passage du 14ème arrondissement. Je lui faisais lire les différentes étapes du scénario régulièrement, il aimait bien ce que je faisais mais son éditeur, Einaudi, a eu d’autres propositions et malheureusement ça ne s’est pas fait. Ça va vous faire rire mais j’avais même pensé à Dustin Hoffman pour le rôle ! »

Du court au long

© Blue spirit animation - Be filmsLe Tableau, © Blue spirit animation - Be films« Votre long-métrage ressemble à une ode au court-métrage », m’a dit un exploitant après avoir vu Le Tableau. Je l’ai pris comme un compliment car j’ai eu autant de plaisir avec l’image que dans un court-métrage. C’est dans ce format que les films d’animation sont les plus beaux. J’ai fait mes premiers courts en papiers découpés ou en peinture à l’huile animée sous caméra… J’ai abandonné pour ne plus travailler dans la solitude. Pour réaliser La Traversée de l’Atlantique à la rame, un film de 20 minutes, j’ai mis deux ans ! Pour Gwen et le livre de Sable, mon premier long, on était six et j’avais déjà l’impression de changer de métier, de passer du dessin animé au cinéma, qui est vraiment une création collective.
Cela dit, je créé encore tous les personnages. Je reste deux ans à dessiner tout seul, avant que le producteur ait trouvé le financement du film. Je fais toute l’ « animatique », c’est-à-dire une maquette dessinée de la totalité du film. Je ne fais pas de story-board mais une succession de petits croquis très rapides sur des grands carnets sans les enfermer dans une case – je ne supporte pas d’enfermer un dessin dans une case. Cela représente plus de 2000 dessins – un par plan – sur des grandes feuilles blanches. Puis je les photographie : je fais mon cadre sur le dessin. Gros plan ou plan large. Ensuite, je les monte sur un logiciel et j’obtiens la durée de chaque plan dans le film. J’enregistre les dialogues moi-même ou avec des copains, je mets de la musique et j’ai une maquette qui est un outil idéal pour discuter avec le producteur. Je me suis rendu compte que la pire chose qui puisse arriver, c’est que le producteur et le réalisateur n’aient pas envie de faire le même film… »

3D en loucedé

© Blue spirit animation - Be filmsLe Tableau, © Blue spirit animation - Be films« Le Tableau, je pensais que ce serait mon dernier film tellement c’était un gros chantier avec une technique inédite pour moi. Un mélange de 2D et de 3D, de façon à ce que le spectateur soit un peu paumé. Il ne faut plus parler de 3D mais d’animation numérique : on modélise tous les personnages, on en fait des petites sculptures virtuelles. Ici, elles ont subi un traitement pictural qui justement imite la peinture. Et je trouve que l’équipe d’Angoulême a parfaitement réussi ce pari de faire de la 3D qui oublie qu’elle est de la 3D. Moi, je n’y connais rien, je fais le chef d’orchestre et c’est presqu’un avantage de ne pas être très compétent sur le plan technique parce qu’on demande des choses qui font éclater de rire le technicien. Il répond que ce n’est pas possible mais, par amitié et par goût du défi, il va tenter quelque chose qu’il n’a pas encore fait dans son métier. »

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