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INTERVIEW DE JEAN-PIERRE BACRI « L'ascenseur social, mon cul ! »
Propos recueillis par Olivier De Bruyn - Le 23/02/2011
Dans 'Avant l'aube', Jean-Pierre Bacri incarne le patron d'un grand hôtel qui plonge dans une ténébreuse affaire criminelle. En toile de fond : quelque chose qui ressemble à la lutte des classes... Interview sans langue de bois.
Un lundi brumeux de février. Dans la suite d'un hôtel parisien réquisitionnée pour les besoins de la promotion, Jean-Pierre Bacri assure le métier. Sans enthousiasme excessif, mais avec une incontestable disponibilité. Il jette un œil sur le programme des réjouissances avec les attachés de presse, avale en solitaire et en quatrième vitesse un club sandwich. Il a peut-être envie d'être ailleurs, mais ne le fait pas sentir. À la première occasion, il fume une clope à la fenêtre, bavarde avec ses camarades de jeu, le cinéaste Raphaël Jacoulot et l'acteur Vincent Rottiers. Jean-Pierre Bacri aime beaucoup 'Avant l'aube', le film qui justifie sa journée médias. Et l'on ne voit aucune raison de le contredire. Dans cette fiction subtile qui brouille les pistes (polar, drame intime, politique) et ne se perd jamais en chemin, l'acteur, ambigu, excelle à chaque scène. Quand vient notre tour de le soumettre à la question, Bacri semble un tantinet fatigué par la succession d'interviews. Par chance, il ne demande qu'à se réveiller .
Lire la critique de 'Avant l'aube'.
Qu'est-ce qui vous a séduit dans 'Avant l'aube' ?
Le scénario. De toute façon, je ne marche qu'à la lecture. Je ne rencontre pas les gens avant, ça ne sert à rien. Je lis et, si les personnages sont consistants, les dialogues efficaces et l'affaire bien menée, alors, éventuellement, je m'enthousiasme.
C'est rare ?
Extrêmement rare. Dire « J'ai bien aimé le script » a l'air d'une banalité, mais, en fait, c'est tout le contraire. Il ne faut pas se leurrer : un scénario sur cinquante en vaut la peine... Et, avant de lire le bon, il a fallu que vous vous tapiez les quarante-neuf autres. Quarante-neuf autres où vous vous arrêtez à la page 15, ou, au mieux, à la page 36, avant d'envoyer le truc valdinguer à l'autre bout de la pièce. Tout dépend de son goût, bien sûr, et l'on n'a que le sien... Il se trouve que j'ai mes exigences, mes petites névroses.
Dans la première scène, vous engueulez votre fils. Vous êtes dans votre registre, vous faites du Bacri. Mais le film vous entraîne rapidement ailleurs.
C'est ce que j'ai aimé. Il y avait un côté buffet campagnard dans 'Avant l'aube', avec plein de choses différentes à bouffer chaque jour. Ce n'est pas souvent le cas. Même dans les bons films, l'acteur n'a souvent droit qu'à un seul plat. Là, non.
C'est pour cela que vous tournez finalement peu ?
Pour les raisons que j'expliquais tout à l'heure. Et puis, j'ai de la chance : cela fait un certain temps que je suis à l'abri matériellement. J'ai les moyens d'être libre.
Vous ne redoutez pas l'ennui ?
Je ne suis pas tellement angoissé comme garçon. J'aime lire, voir des films, dîner avec mes amis. Je peux me permettre d'attendre le bon projet. Des gens qui me sont très chers ne supportent pas l'inactivité. Ce n'est pas mon cas. Je suis plutôt tire-au-flanc, contemplatif. Écrire et jouer sont les deux choses que je préfère au monde. On est sur le point de finir un scénario avec Agnès (NDLR : Agnès Jaoui). Il nous reste deux scènes à écrire. En gros le film parlera des croyances. Les croyances au sens large : la foi, les superstitions, le grand amour.... Un vaste sujet avec lequel on tente de s'amuser.
Vous propose-t-on toujours les mêmes rôles ?
Vincent Rottiers, © Ricardo Vaz PalmaOui, hélas. La caricature du mec qui hurle sans arrêt « Merde » et « Fais chier »... C'est pesant. Être enfermé dans une image est un problème pour tout le monde. Depuis le début de la promo pour 'Avant l'aube', on n'arrête pas de dire à Raphaël Jacoulot que son film ressemble à du Chabrol et à demander au petit Vincent Rottiers, un acteur incroyable, s'il n'en a pas marre de jouer les mecs cabossés par la vie. C'est fou comme on aime réduire les gens, les ranger dans un tiroir pour s'éviter de penser.
Et réaliser, vous y pensez ?
Non, c'est beaucoup trop astreignant. Avant le tournage, le metteur en scène se balade pendant des mois pour trouver la bonne rue, le bon café. Pendant, il est le premier arrivé sur le plateau et le dernier parti. Après, il monte et mixe pendant des semaines. Le bruit des clochettes, c'est à lui de le choisir. Beaucoup trop fastidieux pour moi.
Le film met subtilement en scène le déterminisme social et...
(Il coupe) En effet, quelque part, c'est du Bourdieu filmé et je suis très reconnaissant à Raphaël d'avoir fait ça. Attention, 'Avant l'aube' est une fiction et n'est jamais chiant comme une théorie. Mais on y voit à l'oeuvre le clanisme des bourgeois, la façon dont on dit à ceux d'en bas : « Non, tu n'entreras pas ici, les clés sont à moi. ». L'ascenseur social, mon cul ! Il est resté bloqué au sous-sol, comme dit Jamel.
'Adieu Gary', votre film précédent, était également politique.
La politique, ce n'est pas qu'une question d'idéologie. On est tous des hommes politiques dans nos quartiers. C'est intéressant de voir comment on passe devant la misère, comment on parle à ceux que l'on appelle les « petits ». Plusieurs fois par jour, tu as l'occasion d'être un dictateur. Ou pas. Alors, oui, au cinéma, je suis toujours sensible quand la politique est dans le panier.
En 2007, avec le collectif « Devoirs de mémoires », vous aviez incité les jeunes à s'inscrire sur les listes électorales. Allez-vous récidiver en 2012 ?
Je n'en sais rien. Je ne veux pas être un porte-parole, me retrouver encore dans l'imitation de moi-même. Mais, mon enthousiasme me conduit souvent là où je pensais ne plus aller. Alors...
Marine Le Pen, entre 17 et 18 %, ça vous inspire quoi ?
Ludmila Mikaël et Jean-Pierre Bacri, © Ricardo Vaz PalmaIl y a un vent mauvais, on le sait bien. Il est entretenu par ceux que j'appelle les « beaufs modernes », les tenants du soi-disant « politiquement incorrect » qui se donnent des airs d'analystes profonds en répétant qu'il n'y a que des noirs et des Arabes dans les prisons. Sans jamais s'interroger un seul instant sur les causes. C'est à se demander s'il n'y a pas une place pour un parti à la droite de Marine Le Pen. On nage en pleine confusion. Pour moi, il n'y a aucun tabou, il faut parler de tout. Mais le discours des beaufs repris à leur compte par des prétendus intellectuels, je ne peux pas.
L'état de la gauche, vous en pensez quoi ?
On peut avoir peur. Ils sont en train de nous refaire 2007. Avec des gens qui vont se déchirer et se tirer des balles dans le pied. Je ne suis pas optimiste. S'ils n'ont pas envie de gouverner, ils n'ont qu'à continuer comme ça.
Vous aviez soutenu Ségolène Royal en 2007...
Jusqu'à « Aimez vous les uns les autres », j'ai apprécié, après.... Mais, bon, je suis de gauche, alors je soutiens le candidat. Elle était certes très critiquable, néanmoins, je garde un mauvais souvenir du machisme de certains éléphants du P.S. Les mecs, on les a vus pour de vrai.
Vous allez donc recommencer, quel que soit le candidat ?
Je suis bien obligé. Je ne suis pas poujadiste : pour moi, la droite et la gauche, ce n'est pas pareil. Je serai avec mon camp.
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