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INTERVIEW JILANI SAADI ET ANISSA DAOUD Poétique de l’exclusion

Propos recueillis par Sophie de La Serre pour Evene.fr - Novembre 2007 - Le 12/11/2007

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INTERVIEW JILANI SAADI ET ANISSA DAOUD

Pour son deuxième film, Jilani Saadi continue de filmer l’exclusion dans son pays natal, la Tunisie, à travers les destins d’un albinos, d’une prostituée et d’un chômeur écrasé par son père. Avec ‘Tendresse du loup’, il nous montre une humanité désenchantée et perdue, peu représentée dans le cinéma tunisien.

La volonté de montrer ces êtres que d’autres préfèrent cacher fait de ‘Tendresse du loup’ un film atypique, révélateur d’une société en crise. Sous le regard bienveillant du réalisateur, c’est une humanité meurtrie qui se déploie. L’occasion de rencontrer Anissa Daoud, actrice prometteuse incarnant Saloua, la prostituée, et Jilani Saadi, le réalisateur, pour une conversation animée et chaleureuse autour de ‘Tendresse du loup’.

Il y a beaucoup d’éléments dans ‘Tendresse du loup’, quel est pour vous le principal ?

Jilani Saadi : Je ne sais pas si j’ai une idée à véhiculer mais j’ai une somme de sentiments à transmettre. Je ne défends pas d’idéologie. Ce qui m’anime, c’est plutôt de montrer des angoisses et un ressentiment que j’ai, de les partager avec un public, et de provoquer chez lui une réaction, une émotion. Le sujet principal du film, c’est le moment où l’humanité bascule. Quand sommes-nous humains et quand basculons-nous dans la monstruosité ? C’est ce moment-là qui m’intéresse.

C’est pour cela que vous avez choisi de filmer des exclus ? L’albinos, la prostituée…

JS : Ce sont les personnages qui sont à la périphérie, en marge, qui m’intéressent le plus. Peut-être parce que je me sens comme eux. Je n’ai pas envie de filmer des médecins, sauf s’ils se prostituent le soir ! Cela s’inscrit dans le monde arabe, et l’image véhiculée par les médias montre souvent des gens bien établis, des situations convenues. Tout le monde a une famille, une maison, une histoire… Je préfère m’intéresser aux autres, ceux dont on ne parle pas.

On a justement peu l’habitude de voir la ville de Tunis sous cet aspect sombre. Etait-ce une prise de risque par rapport au public tunisien ?

JS : Tous les films sont une prise de risque, peut-être maximum pour celui-là. Mais je suis assez rassuré car les gens vont beaucoup voir le film, et les débats sont intéressants. C’est un partage, donc c’est utile. En plus, le spectateur tunisien rit beaucoup, car c’est décalé. Le film a été censuré pour les moins de quinze ans en Tunisie, où il est sorti il y a une semaine.

Anissa Daoud : Globalement, les gens sont contents de se voir représentés sans l’image simplifiée des feuilletons ou des médias publicitaires et touristiques de la Tunisie. Et même si la représentation est violente, il y a tellement de tendresse et de poésie que les gens s’y reconnaissent, et reconnaissent leur ville, ce qui est important.

La ville de Tunis est un personnage à part entière ?

JS : Oui, car la ville, c’est la cité, donc un personnage important de la réalité politique du pays. Je voulais montrer la ville vide avec cette angoisse de nuit, où l’hystérie peut s’exprimer. On a tourné dans cette réalité, sans aucun problème pour que la ville soit déserte. L’actrice a été “violée” trois nuits de suite en plein quartier populaire, sans que personne ne sorte. Mahamed Graya a été nu sur le pont sans que ça ne bloque la circulation.

AD : Cette lâcheté ressort car il n’y a plus de valeurs traditionnelles, d’entraide… Il n’existe pas non plus de nouvelles valeurs, et cette dérobade n’était pas représentée dans le cinéma tunisien.

Le film est particulièrement pessimiste. La frustration se règle par la boisson, le viol, la scarification…

JS : J’aurais aimé être plus optimiste que cela. L’optimisme, c’est le fait de montrer que ce sont des hommes malgré tout, dans la manière de filmer la proximité. L’optimisme est dans l’amour que j’ai pour ce pays. Je ne désespère pas de ces gens-là, car ils peuvent se surpasser. On peut les aimer et partager avec eux, malgré leur violence et leurs faiblesses. Lorsque l’albinos pleure à la gare alors qu’il vient de commettre un viol, on voit son humanité, chose rare, car les autres pleurent rarement pour lui. Ce ne sont pas des sous-hommes, mais ils ne sont pas comptabilisés par la société. La prostituée, malgré toutes ses souffrances, restera une femme forte, et non une victime. C’est pour moi un acte fort de faire partager ses émotions à un public qui refuserait de la regarder dans la rue. Chaque femme qui regarde le film, même si elle est gênée, s’identifie à la prostituée. Et pour une femme arabe, c’est une violence absolue. Une prostituée est jugée dès sa naissance, il n’y a pas de présomption d’innocence. Faire vibrer les spectateurs avec elle, c’est donner à ce personnage dédaigné toute son humanité. Les faits sont pessimistes, mais l’humanité est encore là, donc rien n’est perdu.

AD : C’est une déclaration d’amour à ce pays. Les personnages sont ambivalents, à la fois victimes et bourreaux. Il n’est pas nécessaire d’avoir une vision morale, de savoir que la prostituée a été forcée de se vendre. Elle vaut pour elle-même.

Pourquoi avoir filmé la scène de viol par le biais du morcellement ?

JS : Pour éviter d’érotiser la scène, il ne fallait pas montrer les parties du corps. Je voulais filmer le visage de l’albinos dans ce moment d’horreur, en opposition avec la finesse du physique de Saloua. C’est pour marquer cette contradiction que j’ai choisi Anissa Daoud. Il fallait que cela semble impossible, violent, insupportable. Il n’est pas nécessaire de montrer une pénétration, car l’on sait que c’est une blessure chaque fois qu’il la touche. Je voulais filmer son visage et sa résignation à elle. Dans certains films, on se demande parfois si l’on voit une scène de cul ou un viol. J’avais donc deux choix : tourner la scène en évitant toute érotisation, ou faire une ellipse et montrer Saloua sous la douche, et tout le monde aurait été content. J’en ai assez d’être dans une société où tout est élidé. Aujourd’hui le fascisme, dans notre société, c’est l’ellipse. On a une religion chape de plomb, le corps que l’on doit cacher, tous ces désirs à escamoter… L’ellipse est l’ennemi social numéro un.

AD : La gestuelle raconte beaucoup plus que la parole, notamment dans la partie du huis clos. Lors de la scène du viol, il y a un plan où l’on voit mon personnage déconnecté. Elle se coupe de son corps, et l’on a son point de vue à elle, c’est très violent.

La scène où Stoufa est baladé nu sur le cageot est-elle l’antithèse de la scène de viol ?

JS : Cette balade nocturne sur la charrette est un moment de plénitude inconsciente, malgré l’humiliation. Il est entre deux mondes, offert nu à la nuit, aux femmes capverdiennes, malgré les poubelles, malgré les violences qu’il a subies. C’est une manière de montrer que malgré tout ce que l’on peut nous faire, on reste capable de rêver, de danser.

AD : Saloua, en dansant, fait revivre chaque partie de son corps, et Stoufa prend conscience de la souillure en se réveillant. Ce sont comme deux versants d’un même personnage. Sauf que l’homme se réfugie dans le rêve, quelque chose de somme toute très féminin, alors que la femme est active. Dans un schéma traditionnel de film arabe, on aurait vu le contraire.

Le temps, notamment les plans sur le radio-réveil, scande le film. Pourquoi avoir choisi de filmer l’action durant une nuit ?

JS : Pour me libérer de la justification sociale. Cette horloge me donnait une liberté absolue pour organiser mon film d’une émotion à l’autre, sans avoir à faire le lien. Comme si les uns passaient les émotions aux autres. Je veux zapper les transitions pour faire un condensé émotionnel. La logique de l’émotion est la seule qui m’intéresse. C’est la plus universelle.

Pouvez-vous nous parler de l’utilisation décalée de la musique ?

JS : Ce sont des chansons très populaires en Tunisie. C’est un chant de mariage, qui revient chaque fois que l’on avait besoin de rappeler le viol, comme un acte commis qui les poursuit. A la gare, sur le scooter… C’est une forme d’irréversibilité.

Finalement c’est le personnage de la prostituée qui s’en sort le mieux ?

AD : Sans doute parce qu’elle a déjà quelque chose de mort en elle. Elle porte encore tout son avenir dans le coeur, mais elle ne vit que dans l’instant. Elle n’a plus les moyens de rêver. C’est intéressant de mettre les spectateurs devant cette problématique : qui en sort le plus indemne ? Stoufa ou Saloua ? C’est difficile de le dire. Car si Stoufa, après cette nuit si exceptionnelle, n’est pas capable de trouver le courage de partir au Cap-Vert réaliser son rêve, quand le fera-t-il ?

L’utilisation de la lumière sert-elle à abolir la distance avec les personnages ?

JS : Je ne vois pas comment je pourrais filmer autrement, car j’ai décidé qu’il n’y aurait plus de barrière entre les acteurs et moi, ni de lumière, ni de machinerie. Je veux me baser sur la liberté qui découle de l’utilisation d’une petite caméra. Je ne veux pas truquer, ce qui paraît peut-être un peu documentaire. J’aime filmer sans artifices, sans maquillage, sauf pour le personnage de la prostituée.

Quels sont vos projets ?

JS : Un film qui devrait se faire en France, si l’on veut bien me donner de l’argent… Ce sera la troisième fois que je tente la chose. Ce sera pareil : une question d’identité, de violence, de malentendus… Et beaucoup d’espoir. Ça s’appelle ‘L’Impossible Testament’.

AD : Je tourne en ce moment même pour une grande fresque qui s’appelle ‘Trente’. Cela se déroule dans les années 1930 et raconte l’histoire des gens qui ont été le levier de l’indépendance tunisienne. Je fais beaucoup de théâtre aussi. C’est parfois difficile au niveau du cinéma, car je suis un peu trop hybride pour lui ! Trop typée, pas assez… Le rôle de ‘Tendresse du loup’ est une grande chance pour moi.

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