RSS

INTERVIEW DE JOACHIM LAFOSSE Nu-propriétaire

Propos recueillis par Julien Wagner pour Evene.fr - Février 2007 - Le 23/02/2007

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
0 avis
  • Membres (0)  
INTERVIEW DE JOACHIM LAFOSSE

Il n'y a pas que les frères Dardenne dans la vie ! D'autres réalisateurs originaires de Belgique, comme ici Joachim Lafosse, prennent la relève et nous font découvrir, à nous spectateurs français, leurs histoires et leurs images. Avec parfois des acteurs bien de chez nous, comme Isabelle Huppert, royale dans ce 'Nue propriété' qui ne passera pas inaperçu. Rencontre avec un réalisateur dont on suivra la carrière avec attention.

C'est dans un salon d'un grand hôtel du 16e arrondissement que l'on rencontre Joachim Lafosse la veille de la sortie de 'Nue propriété'. La petite trentaine, des faux airs de Hugh Grant made in Bruxelles, le réalisateur nous parle posément de son film, en toute intimité. Difficile de croire que ce jeune homme aux airs doux est celui qui est à l'initiative de ce long métrage aux images froides et prenantes qui ne laisseront pas indifférent le spectateur...

Qu'est-ce qui vous a inspiré le sujet du film ?

Pendant une période, j'ai découvert qu'avec mon frère nous étions nus-propriétaires de la maison familiale. Notre mère a voulu vendre la maison et cela a créé une petite crise qui n'a duré qu'une journée. On l'a résolue de manière plus pacifique que dans le film, mais j'ai trouvé qu'il y avait là un enjeu dramatique qui pouvait me permettre de faire partager au public une réflexion sur le lien familial. C'est aussi un film qui aborde le thème de la gémellité : j'ai un frère jumeau et deux demi-frères jumeaux, donc ça m'intéressait aussi de parler de ça.

On a le sentiment que les personnages vivent en autarcie... Sans la voiture, ils ne peuvent atteindre la ville, personne ne rentre dans la maison...

Oui. Plus qu'en autarcie, ils vivent même sans tiers. Ils ne vivent qu'entre eux. Il n'y a pas d'étrangers qui peuvent venir. C'est une famille malade. Par définition, une famille est le lieu de la mixité, pas là. Mon envie était aussi de montrer qu'il n'y a pas d'amour dans le secret et qu'il n'y a pas d'amour sans tiers. C'est pour ça que la mère ne laisse de place à personne entre elle et ses enfants : elle cache son amant, elle ne laisse pas le père entrer dans la maison. Et le père ne veut pas prendre sa place non plus. Ces parents-là n'étaient pas faits pour se rencontrer.

Votre réalisation transforme le spectateur en membre muet de cette famille. Pourquoi ce choix ?

Toute la difficulté du film est d'être un témoin, mais de manière pudique pour qu'on n'ait pas la sensation de se sentir de trop. Je voulais qu'à travers ces plans fixes, le spectateur ait une espèce de bienveillance par rapport à la transgression à laquelle il assiste.

Le film fait parfois penser à un épisode de l'émission 'Strip-tease'...

J'ai travaillé pour eux... Je trouve que le cinéma est un bon langage pour traiter de l'intimité, de la famille. Et 'Strip-tease' a abordé nombre de situations familiales comme celles-ci qu'on n'aurait jamais osé décrire ou montrer. L'émission doit sans doute faire partie de mes influences.

Vous montrez des personnages sans aucune intimité. Pourquoi ?

C'est assez contemporain. Aujourd'hui, il n'y a plus de secrets, la transparence doit être complète. Dans les années 1980, l'architecture à la mode, c'était le loft ou des appartements sans pièces. C'est un peu le problème du film. Si je dis “A nos limites” au début, c'est que s'il y a une violence au sein de cette famille, c'est peut-être parce qu'on ne délimite plus l'espace de chacun. Le désir de chacun n'est plus respecté. Du coup, tout le monde mange dans les assiettes de tout le monde, tout le monde prend sa douche ensemble...

Vous avez déclaré que “le personnage du père était le grand absent”. Pourtant c'est vers lui que les autres se tournent pour demander de l'aide...

Ce qui me fait dire qu'il est absent, c'est que pour moi, être parent, c'est transmettre de l'autonomie. Or si l'on est père et que nos enfants reviennent vers vous à chaque problème, pour demander de l'argent par exemple, c'est que la transmission ne s'est pas bien passée. Il n'y a pas eu d'autonomisation. Ce serait intéressant de voir quels parents ont eu les parents de ces deux frères pour comprendre pourquoi ils ont cette incapacité à s'éloigner l'un de l'autre qui est absolument nécessaire. Je crois que l'explication de la violence exercée par ces frères, c'est notamment qu'ils sont le miroir de la rupture parentale. En tant que jumeaux, eux sont restés en couple. Ils ont vu leurs parents se séparer et du coup, cela a créé une fusion. Il n'y a plus personne pour les éloigner l'un l'autre. Alors que dans la gémellité, c'est très important que les parents soient là pour les séparer. Mais personne ne joue ce rôle-là. Et donc la violence apparaît...

Pourquoi avoir choisi Isabelle Huppert pour ce rôle ?

Parce que je pense qu'il y a peu d'actrices qui auraient pu proposer une mère aussi subtile. On s'est choisi tous les deux puisqu'elle a aussi choisi le scénario. Je n'osais pas penser à Isabelle Huppert, je ne croyais pas que c'était possible. C'est elle, par son choix, qui a rendu les choses possibles.

On a pourtant l'impression que c'est un rôle dans lequel on l'a déjà vue plusieurs fois... Une femme froide, en apparence insensible...

Oui. Mais ici c'est un peu nuancé. C'est vrai que c'est un personnage de femme froide. C'est une mère qui se comporte avec ses enfants comme si c'étaient ses copains. C'est plus une fille-mère. Mais en même temps elle veut être femme, ce qui est très émouvant. C'est en avouant à ses fils qu'elle a une histoire avec le voisin, qu'elle veut vivre sa propre vie, que son désir ne va pas que vers eux, qu'elle les oblige un peu à se remettre en question, à devenir des adultes. C'est un personnage complexe.

Et le choix des frères Rénier ?

C'était une évidence tout de suite. Je les connais depuis assez longtemps, surtout Yannick. Je savais qu'ils étaient tous les deux acteurs, qu'ils n'avaient jamais joué ensemble. Cela fait six ans que j'écris le scénario et dès la première version, je leur ai demandé de faire le film. Yannick est sept ans plus âgé que Jérémie. Ayant un frère jumeau, c'était un plaisir pour moi de faire jouer deux vrais frères.

Quel âge sont-ils censés avoir dans le film ? On ne les voit ni travailler, ni aller à la fac...

Je dirais 22-23 ans. Peut-être plus. La question de l'âge est intéressante. L'âge psychique est difficile à définir. Je ne crois pas qu’ils soient des adultes à travers leur comportement. Ils n'ont pas l'âge de leurs artères. La vente de la maison va les aider, je pense, à grandir, à se séparer, à s'éloigner, à s'autonomiser, à devenir adultes.

La violence finale était-elle nécessaire ?

C'est quelque chose que j'ai décidé depuis le début de l'écriture. Je n'ai jamais voulu enlever la dimension tragique du film parce que la banalité, la quotidienneté de la violence que je décris, je ne voulais pas qu'elle devienne quelque chose d'anecdotique pour le spectateur. Pour moi, la manière de renvoyer à la gravité de la banalité que je montre, c'était d'aller vers la tragédie et vers l'accident dramatique. C'est comme une tragédie grecque. Les personnages ne se rendent pas compte de la gravité de ce qui leur arrive et pour qu'ils le découvrent, ils doivent aller jusqu'à la tragédie. Le premier film que j'ai réalisé était d'ailleurs une adaptation de 'Médée' et ça se terminait de la même manière. J'aime ça : c'est du cinéma, ce n'est pas la vie.

Pourriez-vous tourner en France ?

Il n'y a pas de règle, ça dépend du sujet. Pour moi être cinéaste, c'est essayer de créer un juste lien entre le fond et la forme. C'est le fond qui doit choisir l'endroit où l'on va tourner. Les histoires des frères Dardenne ne pourraient pas se passer ailleurs qu'en Belgique. Mais 'Nue propriété', on aurait pu le tourner en France et ça pourrait se passer ailleurs. Mais j'aime bien travailler avec mes techniciens. Je suis un peu psychorigide (rires), donc j'ai besoin d'être chez moi, d'être en confiance avec les gens avec qui je travaille.

Quels sont vos futurs projets ?

Je vais tourner en septembre un film qui s'appelle 'Elève libre'. C'est un film sur les limites de la transmission : à partir de quand passe-t-on de la transmission à la transgression et ce sera à travers la rencontre entre un adolescent en décrochage scolaire et un jeune adulte qui veut l'aider mais qui va dépasser les limites...

Votre frère jumeau a vu 'Nue propriété' ?

Pas encore. Il habite en France. J'attends avec impatience sa réaction...

vos commentaires

 
votre avis sur cet article : (Jusqu'à 1500 caractères)

Pour aller plus loin

Articles & dossiers associés

  • LES METIERS DU CINEMA

    LES METIERS DU CINEMA

    Producteur

    Homme de l'ombre, figure trouble et redoutée, le producteur est souvent pris pour le banquier du cinéma. Celui qui apporte le financement, mais veille à ce que le réalisateur ne dépasse...

    Plus sur LES METIERS DU CINEMA

    Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

    Réagissez
     
    • Membres (0)  
  • Vu hier et aujourd'hui à Cannes. Les critiques d'Evene (21 & 22/05/2012)

    Vu hier et aujourd'hui à Cannes. Les critiques d'Evene (21 & 22/05/2012)

    Enfin, le ciel semble s’éclaircir sur la compétition officielle. L'Asie réussit à Abbas Kiarostami tout comme à Isabelle Huppert. Excellente journée aussi pour la Quinzaine des réalisateurs...

    Plus sur Vu hier et aujourd'hui à Cannes. Les critiques d'Evene (21...

    Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

    Réagissez
     
    • Membres (0)  
  • Joachim Lafosse : "Au-delà de la psychologie familiale"

    Joachim Lafosse : "Au-delà de la psychologie familiale"

    Bien qu’'À perdre la raison', présenté dans la section Un certain regard, traite d’un fait divers et qu’il soit précisément documenté, le film n’a pas de repères géographiques ou temporels...

    Plus sur Joachim Lafosse : "Au-delà de la psychologie familiale"

    Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

    Réagissez
     
    • Membres (0)  

Les films associés

Nue propriété

Film dramatique

Nue propriété

de Joachim Lafosse

Sortie en salle : 21 Février 2007

Quand leur mère décide de vendre la maison familiale, Thierry et François réalisent qu'ils vont devoir vivre leur vie d'adulte. Leur relation fusionnelle va alors se transformer en guerre...

Voir la bande annonce

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
 
  • Evene  
  • Membres (0)  

Les événements associés

Festival du film européen de Bruxelles 
 2008

Festivals

Festival du film européen de Bruxelles 2008

Dates : du 29 Juin 2008 au 7 Juillet 2008 TERMINÉ

Le Festival du film européen de Bruxelles aura lieu pour la 6e année consécutive à Flagey, du 28 juin au 6 juillet 2008. Dans une ambiance estivale et conviviale, le public peut découvrir...

Plus sur Festival du film européen de Bruxelles 2008 Réservez vos places sur fnac.com

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
 
  • Membres (0)  

Les stars & célébrités associées

  • Joachim Lafosse

    Joachim Lafosse

    Réalisateur et scénariste belge
    Né à Uccle Né le 18 Janvier 1975

    Fraîchement diplômé en 2001 de l'Institut des arts de diffusion, Joachim Lafosse se fait immédiatement remarquer grâce à son projet de fin d'études. Tribu remporte non seulement un franc...

    Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

    Réagissez
     
    • Membres (0)  

fil culture

François Morel plaide au Rond Point

ThéâtreFrançois Morel plaide au Rond Point

Plus sur François Morel plaide au Rond Point
 

nouveautés

les Avis des membres

VOUS AIMEZ

la lettre evene

L’actualité culturelle au quotidien
Citation, livre, événement, célébrité, jeu concours... › Voir la lettre du jour
Plus

citation du jour

« J’ai pris un cours de lecture rapide et j’ai pu lire “Guerre et Paix” en vingt minutes. Ca parle de la Russie.  »

de Woody Allen

En savoir plus sur cette citation

Vous aussi écrivez votre commentaire ou votre critique

Réagissez
 
  • Membres (7)
     

privilèges

Plus

vidéos

  • Amour, de Michael Haneke Palme d'Or 2012

  • Madagascar 3 : la love story XXL de King Julian et Sonia avec la voix de Michaël Youn (King Julian).

Plus

photos

  • "The We and the I" de Michel Gondry - The We and the I

    "The We and the I" de Michel Gondry © Mars Distribution

  • Holly Motors de Léos Carax - Holy motors

    Holly Motors de Léos Carax © Les Films du Losange

agenda

tous les films

Découvrez tous les films dans l'une de ces catégories :

et aussi