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INTERVIEW DE JONATHAN DAYTON ET VALERIE FARIS Laissons entrer le soleil
Propos recueillis par Fanny Dutriez et Ludivine Le Goff pour Evene.fr - Août 2006 - Le 30/08/2006
'Little Miss Sunshine', c'est le film révélation de cette rentrée 2006. Primée au festival de Sundance et sélectionnée au Festival du film américain de Deauville, cette tragicomédie nous entraîne dans les pas des Hoover, une famille américaine déjantée. Rencontre avec un duo de réalisateurs qui se joue des clichés de la famille avec humour et tendresse.
Sympathiques, drôles, naturels, les qualificatifs ne manquent pas pour décrire Jonathan Dayton et de Valérie Faris. Lucides aussi bien sur leur film que sur leur pays, les deux réalisateurs se livrent avec simplicité et sans langue de bois. Un couple visiblement uni, à la scène et dans la vie, une bonne humeur communicative...
Comment avez-vous eu l'idée de 'Little Miss Sunshine' ?
Jonathan Dayton : Quand les producteurs nous ont présenté le script, nous n'avons pas voulu. Il existe déjà trop de films bourrés de clichés sur les dysfonctionnements familiaux, et nous n'avions pas non plus envie de faire un film sur un concours de beauté. Mais ce qui nous a semblé vraiment intéressant est plutôt la façon dont les personnages sont reliés les uns aux autres, et ici, ils sont tous très originaux et passionnés.
Valérie Faris : Tout le monde peut les comprendre ou se sentir concerné par leurs problèmes. A aucun moment ils ne nous déçoivent, comme c'est souvent le cas au cinéma où l'on ne comprend pas les réactions des personnages. J'ai tout de suite pensé que c'était des gens bien, aussi torturés soient-ils. Je les aime vraiment et c'est plutôt agréable pour un réalisateur d'aimer ses personnages, ça aide beaucoup !
Pourquoi avoir choisi un concours de beauté pour "mini miss" comme fil conducteur ?
VF : Un des propos principaux du film est de dire qu'il y a deux sortes de personnes dans le monde : les loosers et les winners. Le film pointe du doigt une Amérique où tout est perçu comme une compétition, et un concours de beauté pour petites filles est l'exemple le plus pervers de cet esprit de compétitivité : comment peut-on dire laquelle est la plus jolie ? C'est très choquant ! Ce film ouvre une fenêtre sur notre culture, même si les concours de beauté ne sont pas si répandus qu'on le pense.
JD : Beaucoup d'Américains ont d'ailleurs été choqués par cette scène dans notre film, car ils n'avaient jamais vu ça avant.
VF : Ce n'est ni courant, ni accepté. La plupart des gens trouvent ça offensant car ça révèle vraiment un penchant tordu ! L'idée que des petites filles puissent être jugées sur leur beauté à cet âge est vraiment dingue.
Pourquoi la famille s'obstine-t-elle alors à emmener Olive à ce concours de beauté où elle n'a aucune chance ?
JD : Ils savent que c'est un rêve pour elle, et même s'ils ne sont pas d'accord avec ce rêve, ils le respectent et le partagent, au même titre qu'ils ont leurs propres passions. C'est d'ailleurs pendant l'enfance que l'on peut avoir nos derniers grands rêves.
VF : Ils veulent protéger ça en elle. Ce qui est important, c'est d'avoir des désirs, pas le rêve en lui-même, il faut continuer à rêver !
Votre propre famille vous a-t-elle inspirés pour créer la famille Hoover, qui est totalement déjantée il faut bien l'avouer ?
JD : (Rires) Oui et c'est marrant car nous avons trois enfants, dont des jumeaux. Ils veulent devenir des joueurs de basket-ball professionnels et quand ils jouent ils se prennent pour Michael Jordan ! C'est juste merveilleux !
VF : C'est vraiment l'âge où l'on croit encore qu'on peut faire des choses extraordinaires. Et en tant que parent, je ne veux pas leur enlever ça en leur disant "Tu ne seras jamais membre de la NBA, concentre-toi sur tes devoirs." Je veux préserver cet espoir.
JD : Mais dans notre famille nous n'avons ni lecteur gay de Proust ni muet volontaire ! Pourtant je pense que chaque famille a un membre excentrique. Ce qui est important dans le film c'est que toutes ces excentricités sont vraies et que l'émotion qu'elles cachent est honnête. C'est ce qui fait la force du scénario. Il n'essaie pas d'être drôle ou étrange, il est juste honnête.
Pour les spectateurs européens, la famille Hoover cumule les clichés de l'american way of life. Est-ce une caricature volontaire ?
VF : Oui, c'est une caricature, mais malheureusement c'est aussi la réalité ! Les familles de la classe moyenne mènent toutes ce rythme de vie. C'est très courant et ça devient normal pour nous, mais amusant aussi avec du recul.
JD : Il était important pour nous de montrer l'aspect politique de ces habitudes. Dans notre pays, George Bush répète à tout le monde que le pays va bien, que l'économie est puissante... Mais en réalité, la famille Hoover a beau avoir une maison et deux voitures, tout est à crédit, ils n'ont pas d'argent ! Les apparences les montrent comme une famille "middle class", mais en réalité ils sont au bord du désastre !
VF : On a ce sentiment d'insécurité, d'anxiété. Cette pression, on la ressent tous dans nos rapports avec la famille.
Toni Collette et Steve Carell sont des acteurs catalogués "comédie". Pourquoi les avoir choisis pour incarner ces personnages à la fois dramatiques et pathétiques ?
VF : Tous ces acteurs n'ont pas besoin d'être drôles. On avait vu Steeve jouer dans 'American Office' (ndlr : série télévisée américaine) et il est vraiment bon ! Quand on l'a rencontré, on a découvert un mec formidable qui était prêt à faire autre chose qu'une comédie à gros budget, et le personnage avait besoin d'être joué avec simplicité. Quant à Toni, elle est incroyable, elle peut tout jouer, elle a beaucoup de profondeur.
JD : On n'a pas voulu traiter ce film comme une comédie, car ce qui est intéressant est l'alternance de moments comiques et de crises… C'est exactement comme dans la vraie vie, c'est parfois dans les pires moments que quelque chose d'extraordinaire arrive et qu'on se dit, "Oh non, pas maintenant !"
Comment avez-vous trouvé la perle rare pour incarner Olive ?
JD : C'est amusant parce qu'on a vraiment cru que ça serait difficile, mais ça ne l'a pas été. On savait qu'on ne pouvait pas commencer le film, ni recruter qui que ce soit avant d'avoir trouver notre Olive. Nous avons fait passer des castings dans tous les pays anglophones, rencontré des centaines d'actrices, et nous avons finalement trouvé Abigail à New York.
VF : Il n'y a pas eu de vraie compétition, car personne ne pouvait rivaliser avec Abigail. C'était elle. Elle avait 6 ans quand on l'a rencontrée, et 9 au moment du tournage, mais elle était restée une vraie petite fille, pas une petite actrice. C'est très facile pour elle de jouer, elle ne donne jamais l'impression de travailler ou de faire des efforts, elle comprend tout très vite.
JD : Tous les acteurs étaient très impressionnés, et il y avait un vrai respect mutuel entre eux.
Cela doit être difficile pour une enfant de jouer une petite fille au physique ingrat…
VF : Oh oui, c'était très difficile, elle ne se trouvait pas belle ! Abigail était très impressionnée par les autres petites filles du concours, mais elle n'a pas adopté pour autant un sentiment de supériorité, du fait de son rôle. Heureusement sa mère l'a beaucoup aidée, elle l'accompagnait partout, pas en tant que manager, mais en tant que maman. Elle lui parlait beaucoup, la rassurait, et lui expliquait le film… Abigail a très bien intégré le concept qu'aucune famille n'est parfaite.
Vous avez toujours tourné tous les deux. Comment se répartit le travail entre vous ?
JD : Nous faisons tout tous les deux, on ne divise pas le travail, ce qui exige que nous soyons très préparés avant d'arriver sur le plateau. On ne veut pas donner de directives contradictoires à l'équipe. Mais l'avantage c'est que nous aimons vraiment beaucoup ce que nous faisons, tous les deux. Pendant le tournage, on observe les scènes ensemble mais il n'y en a toujours qu'un seul d'entre nous qui donne des directives à l'acteur, et ce jusqu'au bout de la scène, de sorte qu'il n'ait qu'un interlocuteur, qu'une voix.
VF : La clé est que nous avons la même vision du film et que nous travaillons très dur en amont. On ne peut pas se lancer sur le tournage et improviser, ça serait un cauchemar. Quand on travaille à deux, on résout les problèmes à deux. L'ego est beaucoup moins impliqué car il y a toujours quelqu'un pour contrebalancer une idée. Et ce n'est pas très commun à Hollywood les couples qui travaillent ensemble.
JD : Oui enfin, ce sont surtout les couples "mariés" qui sont rares à Hollywood ! (Rires)
Vous aimez profondément vos personnages. Est-ce parce que vous vous identifiez à eux ?
VF : Quand j'étais adolescente, je me rapprochais de Dwayne, comme lui j'avais cette envie de fuir ma situation, ma vie. Mais aujourd'hui, je me reconnais vraiment dans la mère, qui tente de rapprocher les siens et de les garder près d'elle, en les aimant tous, sans les juger. J'aime ma famille et j'aime quand on est tous ensemble, autour d'une table à discuter.
JD : Même si ça m'est difficile de l'admettre, je crois que je ressemble au père Richard, même si je pense que c'est un naze ! Mais ce que j'adore chez lui, c'est que lorsqu'il croit en quelque chose, il travaille vraiment dur pour y arriver, il est passionné et surtout il n'abandonne pas. C'est merveilleux d'essayer à ce point ! C'est le personnage le plus difficile à aimer.
VF : C'est certainement pour cela que c'est ton préféré ! Tu as de la peine pour lui… (rires)
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