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INTERVIEW DE JOSE GARCIA ET MIGUEL COURTOIS Diffuser l'histoire

- Le 06/05/2008

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L'un est plus habitué aux documentaires et à la télévision mais a décidé de produire une fiction sur un sujet poignant. L'autre s'essaye une nouvelle fois dans la langue de ses origines, l'espagnol. Ensemble, Miguel Courtois et José Garcia s'engagent dans une fiction politique dénonçant le terrorisme et les scandales espagnols.

Le GAL, c'est quoi ?

Miguel Courtois : Le Groupe antiterroriste de libération. Pour résumer, des barbouzes payés par le ministère de l'Intérieur avec les fonds secrets espagnols. Ils venaient sur le territoire français pour flinguer des citoyens qui n'avaient rien à voir avec cette histoire. D'ailleurs, ils commettaient souvent des erreurs, se trompaient de cibles dans une quasi-indifférence générale.

Pourquoi est-ce si peu connu en France ?

MC : Je connaissais l'histoire de GAL parce que je suis de là-bas et que je me suis toujours informé sur ce qui se passait dans mon pays. Ce n'est que lorsque j'ai entamé le travail avec le scénariste et les journalistes qui ont apporté toute la documentation pour l'écriture du scénario que j'ai réalisé à quel point cela était méconnu en France. J'ai trouvé ça complètement surréaliste et d'autant plus invraisemblable que toutes les victimes de l'ETA - en dehors des "terroristes" - sont quasiment françaises, tuées sur le sol français.

Comment expliquez-vous qu'une affaire aussi importante soit restée sous silence pendant tout ce temps ?

MC : Je n'ai pas vraiment de réponse, si ce n'est qu'à ce niveau-là, il y a forcément une connivence entre services secrets, gouvernements, ministère de l'Intérieur. Même la presse française n'en a rien dit, à part quelques médias de la région basque et des journaux comme Libération ou L'Express qui ont consacré deux ou trois dossiers à l'époque.

C'était un sujet casse-gueule, non ?

MC : Je me doutais qu'on allait rencontrer pas mal de difficultés. En phase de préparation (décors, casting), les socialistes ont pris le pouvoir et tout s'est compliqué pour nous. Alors que nous n'avions même pas encore terminé le scénario, il nous a été clairement signifié que ce film était indésirable. Une campagne de politisation a été immédiatement déclenchée autour des intentions du film. J'avais beau répéter qu'un film ne s'improvise pas en fonction des élections, qu'il y avait eu trois années de travail en amont, toute une partie des organes liés de façon incestueuse au Parti socialiste ont mené une virulente campagne contre nous. Ce film a été très difficile à monter et à tourner.

Quel genre d'obstacles avez-vous rencontrés ?

MC : Essayez aujourd'hui de monter un film qui emmerde le pouvoir et la censure opère d'une façon ou d'une autre. Un producteur a un contrôle fiscal. Le CNC ne vous donne pas l'avance. On a vécu des choses de ce genre sur le tournage de 'GAL'. On nous a mis des bâtons dans les roues. Par exemple, le ministère de la Justice ne voulait pas nous autoriser à tourner dans la prison où les protagonistes avaient véritablement été enfermés, alors que 47 autres films y avaient été tournés…
José Garcia : Dès que vous parlez d'un sujet qui est encore contemporain, les choses deviennent compliquées. Des amis à moi ont voulu raconter l'histoire de Elf, ils ont connu des contraintes à n'en plus finir. Mais le jeu en vaut la chandelle, c'est très important que des films comme ça existent, parce qu'ils racontent des événements susceptibles de recommencer un jour ou l'autre.

'GAL' est avant tout un film sur l'engagement et l'importance du 4e pouvoir qu'est la presse. De quoi redorer le blason d'une presse décrédibilisée ?

JG : Ce qui a changé, ce n'est pas la presse, c'est la demande des consommateurs. Des journalistes qui s'investissent, il y en a partout. Le seul problème, c'est que nous sommes de moins en moins exigeants, parce qu'on a dix milliards de choses sous les yeux et qu'on s'en fout. La vie est tellement harassante que les gens n'ont plus envie de faire d'efforts, ils n'ont pas envie de s'instruire plus que ça et ils ont essentiellement envie de se distraire.
MC : C'est un film qui s'inscrit dans la tradition des films de journalistes. On aurait pu prendre un autre point de vue que celui de la presse, mais en l'occurrence, c'est la presse qui a mis à jour cette affaire, c'est la presse qui a sauvé l'honneur de la démocratie espagnole. Ce qui prouve bien d'ailleurs que l'Espagne était une démocratie. Par exemple, en Chine aujourd'hui, il est impossible de faire ce genre d'enquête. Ce film montre que dans une démocratie, s'il n'y a pas de contre-pouvoir, c'est la porte ouverte à toutes les dérives.

La corruption, l'amateurisme que vous dénoncez franchement dans ce film ?

MC : A cette époque, en Espagne, l'inconscient collectif est en faveur du GAL. Le peuple est traumatisé et ne supporte pas que depuis l'avènement de la démocratie, l'ETA continue d'agir ainsi : on tue au quotidien, des bombes explosent, un climat de guerre civile s'installe… On se rend compte qu'à chaque fois qu'il y a une bombe qui pète, un terroriste de l'ETA se fait tuer et globalement cela ne déplaît pas. Portés par ce blanc-seing qui consistait à dire "oeil pour oeil, dent pour dent", des amateurs ont détourné l'argent qui leur avait été donné pour ces actions, ont sombré dans la débauche, ont acheté des appartements à Miami... Bref, ils ont vécu comme des gangsters avec des mallettes de cash. Résultat, plus d'argent pour payer les mercenaires, on prend donc les moins bons qui font mal leur travail (je parle toujours dans la logique des assassins). C'est à cet instant que l'opinion commence à se retourner et affirme son désaccord. C'est aussi là que les journalistes rentrent plus à fond dans l'histoire et balancent des preuves à la justice qui est obligée d'ouvrir les yeux.

José, pourquoi avoir accepté ce rôle ?

JG : Parce que l'histoire m'intéressait. J'ai trouvé qu'au-delà de la peine, de la douleur et de la violence, il y avait une force dramaturgique qui dépasse le réel. Au cinéma, on est obligé parfois de changer la réalité pour revenir à quelque chose de cinématographique, et là c'est tellement fou et absurde que la réalité a dépassé le cinéma ! J'aimais également le désarroi de cette jeune démocratie devant le péril terroriste et le courage dont elle a fait preuve pour s'en sortir.

Comment vous êtes-vous glissé dans la peau de ce journaliste ?

JG : J'ai eu la chance d'avoir à mes côtés Melchor Miralles, qui est le producteur du film mais aussi l'un des journalistes qui a sorti cette histoire. Quelqu'un qui paie aujourd'hui encore les conséquences de sa curiosité. C'est rare de pouvoir rencontrer des personnes qui ont pu aller aussi loin dans leur engagement journalistique. J'ai pu saisir les sentiments de ces deux journalistes harcelés de tous les côtés. Ils sont lâchés par leur hiérarchie lorsque l'opinion publique est à 200 % derrière le GAL parce qu'ils veulent en finir avec cette guerre, mais au nom de la démocratie ils disent non à ces meurtres.

Et vous, Miguel, pourquoi avoir choisi José Garcia pour incarner Melchor Miralles ?

MC : C'est un immense acteur. Je rêvais de travailler avec lui depuis très longtemps. Il voulait jouer en espagnol, on attendait l'occasion, et ce fut la bonne. José est à la fois l'un des meilleurs acteurs que je connaisse, mais en plus, il est beaucoup moins connu en Espagne qu'en France. Il permettait donc de donner une image plus neutre, plus réaliste, au personnage.

A quel moment décidez-vous qu'il s'agira d'une fiction ?

MC : Dès le début, car je suis d'abord cinéaste. Mon travail consiste à me demander ce que je peux apporter de plus à tout ce qui a déjà été écrit sur un sujet. J'en ai fait un "spectacle" cinématographique qui est "consommé" ailleurs et par d'autres gens. Quelque chose qui ouvre un débat. Si j'avais fait un documentaire de plus sur le GAL, ce serait passé à 23h sur Arte et vous ne seriez pas là pour m'en parler aujourd'hui. C'aurait peut-être été plus pointu, plus documenté, plus précis, sauf qu'il serait vu par 100.000 personnes qui sont déjà au courant.Faire du cinéma, c'est s'adresser à un public beaucoup plus large, et s'attendre à des retentissements plus importants. Mon documentaire sur les attentats du 11 mars ne pouvait être une fiction, parce que c'était trop tôt, trop douloureux. C'aurait même pu être indécent de le transformer en action.

Vous n'avez pas eu ce sentiment pour GAL ?

MC : Si bien sûr. Lorsqu'on reconstituait des attentats et que j'avais la veuve d'une des victimes en larmes derrière le combo, je me disais qu'il fallait faire très attention. Même la fiction impose des limites.
JG : Il faut savoir qu'il y a des plaies à vif. Quand vous arrivez dans un endroit, la mort n'est jamais très loin. Des copains, des amis, des cousins ont trouvé la mort dans un attentat. J'ai ressenti une telle tension chez cette veuve qui était venue assister à la reconstitution de la mort de son mari... C'était très dur. Ce n'est pas une petite histoire que l'on raconte comme ça, c'est une histoire qui est encore vive. Quand les choses sont encore aussi présentes (l'ETA n'a toujours pas déposé les armes), tout est palpable. Toute la population basque, qu'elle soit française ou espagnole, vit ces choses-là au quotidien.

Comment synthétise-t-on 20 ans d'Histoire en 1h40 de fiction ?

MC : On a concentré certains événements. L'un de nos attentats en condense quatre qui ont vraiment eu lieu. On n'a jamais vraiment triché avec la vérité, mais on s'est parfois adaptés à la réalité d'un tournage. La plupart des dialogues sont authentiques. C'est d'ailleurs incroyable. Toutes les interventions de Bernard Le Coq qui joue Felipe Gonzales sont tirées des conférences de presse. "On arrêtera de les tuer quand ils arrêteront de nous tuer" : c'est une phrase qui a été rapportée par plusieurs témoins. C'est vous dire le degré d'impunité qui régnait pour qu'un président ose dire cela à un journaliste.

Et pourquoi avoir troqué une équipe de journalistes contre un couple ?

MC : Beaucoup de gens sont passés sur cette période. Certains ont été virés, d'autres sont morts. Pendant dix ans, deux hommes ont mené l'enquête, Melchor et un de ses complices, mais cinématographiquement, j'avais envie d'un couple. Dans un film aussi dur, avoir une femme apportait un peu de respiration.
JG : Et puis, on ne pouvait pas être dix sur le tournage, sinon ça aurait été un peu ambiance Gipsy Kings. Et en Espagne, ça peut aller vite !

Ce film est-il un acte politique ?

MC : Clairement, en Espagne ça l'a été, puisqu'on s'est fait démonter par le Parti socialiste. Ce film est une forme de militantisme. Je pense que parfois le cinéma arrive à parler quand la presse est muselée. D'un autre côté, quand Wajda fait ses films ('L'Homme de marbre' est certainement le plus intéressant), Jarulewski est au pouvoir en Pologne, la presse est muselée. Par moments, les cinéastes ont pu parler quand les journalistes ne pouvaient pas le faire ; tandis qu'à d'autres moments, ils ont pris le relais de la presse. C'est ce que nous avons fait sur 'GAL', ce n'est pas moi qui ai inventé cette histoire, je n'ai pas fait en sorte que tous ces gens soient condamnés. Ce film est une suite logique pour donner le plus grand retentissement au travail des journalistes.

Propos recueillis par Mélanie Carpentier avec la collaboration de Monia Zergane et Emilie Deschamps pour Evene.fr - Mai 2008

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