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INTERVIEW DE JULIE DELPY France - Etats-Unis : mode d’emploi

Propos recueillis par Mathieu Menossi pour Evene.fr - Juillet 2007 - Le 09/07/2007

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INTERVIEW DE JULIE DELPY

Après avoir été coscénariste sur le film ‘Before Sunset’ de Richard Linklater, Julie Delpy endosse pour la première fois le rôle de réalisatrice à part entière avec ‘2 Days in Paris’, une comédie frénétique à l’humour très “juif new-yorkais”. Woody, es-tu là ?

Elle, Marion, est encore française. Lui, Jack, est encore américain. Ils s’aiment… encore. Et pourtant la comparaison avec ‘Before Sunset’ s’arrête là. Elle porte la culotte. Il a peur de tout. Elle croule sous les amants. Il est excessivement jaloux. Le tout enrubanné dans un scénario au rythme infernal. Avec ‘2 Days in Paris’, Julie Delpy dévoile une nouvelle facette de son écriture. Corrosive, cynique et piquante, elle accroche le spectateur dès la première réplique pour ne le lâcher qu’une heure et demie plus tard, les yeux humides et le ventre tout endolori, suite à une succession de contractions abdominales prolongées. A la poursuite de sa première réalisation depuis longtemps, ‘2 Days in Paris’ est l’épreuve charnière que Julie Delpy attendait. Elle la traverse avec brio.

Le couple et son microcosme semblent être une source d’inspiration pour vous…

Oui, c’est vrai. Mais par ailleurs, c’est aussi la première fois que l’on me donne de l’argent pour faire un film. Depuis dix, quinze ans, j’ai écrit quatre ou cinq scénarios que je traîne à droite à gauche sans réussir à convaincre. La faute aux budgets jugés trop excessifs pour un premier film. En réalisant ‘2 Days in Paris’, je m’attaquais à un sujet que je connaissais plutôt bien après ma participation à ‘Before Sunset’. Et par ailleurs, en tant que femme, on s’attend davantage de ma part à ce que je fasse un film sur des histoires de couple plutôt qu’un thriller ou un film de guerre. C’était une façon pour moi de biaiser un système encore clairement imprégné de préjugés. Mais j’ai bien sûr pris beaucoup de plaisir à faire ce film. De l’écriture au montage en passant par un tournage plutôt rock’n’roll. Et j’ai surtout énormément appris sur tout le processus de fabrication d’un film. En outre, cela ne remet pas en question mes autres projets. Et je les traîne d’ailleurs déjà un peu moins (rires) puisque je fais le prochain à l’automne. Il s’intitulera ‘The Countess’. L’histoire sombre d’une comtesse hongroise. Il y sera question de meurtre, de cruauté. Rien à voir avec ‘2 Days in Paris’.

Par rapport à ‘Before Sunset’, vous avez opté pour un point de vue radicalement différent…

‘Before Sunset’ est l’archétype du film romantique. J’ai préféré cette fois m’ancrer davantage dans le réel. Dans le présent. C’est là qu’est, je pense, le vrai romantisme. Le vrai plaisir du couple. Si vivre avec quelqu’un peut être douloureux, il est encore plus douloureux de se séparer. Il est tellement rare de se sentir parfaitement connecté que, quels que soient les défauts ou les problèmes inhérents à tout couple, je crois qu’il est essentiel d’essayer à un moment donné de rester avec cette personne. C’est aussi une façon de mûrir. Et cela se passe souvent autour de la trentaine. J’ai 37 ans et je ne suis pas en avance pour fonder une famille. (rires) Je n’ai jamais vraiment eu le temps de relever la tête. J’ai pas mal galéré dans mes tentatives pour monter mes projets. Je me suis mise dans des situations qui repoussaient à chaque fois le “bon” moment. C’est juste très chiant d’être une femme. Quand je me présente avec mes scénarios de thriller, on me regarde avec de gros yeux. Je ne veux pas tomber dans la caricature de la féministe acharnée mais c’est une réalité que j’ai vécue. J’envoyais des scénarios avec des noms masculins. On me donnait le feu vert. Et lorsqu’on réalisait que le scénario provenait d’une femme, on me faisait comprendre de façon subtile que le projet n’irait pas plus loin. Tout ça pour dire que si j’avais pu être un homme, ça m’aurait facilité pas mal de choses. Le personnage de Marion dans le film a d’ailleurs des traits de caractère très masculins. C’est elle qui se bat dans les bars. C’est elle qui agresse les chauffeurs de taxis. C’est elle qui se montre protectrice à l’égard de son amoureux. Avec le recul, j’ai réalisé combien ce film révélait énormément de choses sur ce que je voudrais être et sur ce que je suis vraiment. C’est très freudien comme expérience et, par définition, totalement inconscient.

‘2 Days in Paris’ dénote un important travail d’écriture. Vous sentez-vous à l’aise dans cet exercice ?

J’adore écrire. Et je le fais depuis des années. J’écris assez rapidement, tout en cogitant énormément avant de me jeter sur mon ordinateur. J’entends les scènes dans ma tête. Et je tape très très vite… mais avec deux doigts. (rires) Concernant les dialogues, le premier jet est souvent le bon. J’aime la spontanéité. Ensuite, je retravaille davantage la structure de l’ensemble. Le cadre dans lequel vont prendre place ces dialogues. Parfois les retouches se font jusque sur le plateau. Mais sur une longue scène comme celle du repas, il y a pas mal d’éléments qui sont d’origine.

Il y a comme une présence qui plane dans ce film. Celle d’un Woody Allen… Etait-ce une référence que vous aviez en tête au moment d’entamer le travail d’écriture ?

Pas du tout. Simplement, c’est vrai que j’ai pas mal baigné dans l’humour des premiers films de Woody Allen. J’adore ‘Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe’, ‘Bananas’… Tous ses films un peu absurdes à l’extrême. Pour ‘2 Days...’, j’ai essayé de maintenir tout au long du film une sorte de rythme trépidant. Un rythme qui correspond d’ailleurs assez bien à mon tempérament. Je suis plutôt speed. Un jour, dans un numéro de Science et vie, je suis tombée sur une enquête à propos des mécanismes de l’humour. Il y avait notamment un test pour définir quel est notre type d’humour, à l’issue duquel j’ai appris que le mien était typiquement “juif new-yorkais”. (rires) Mais je suis également une grande fan de l’esprit de Martin Scorsese. Je pense notamment à ‘After Hours’ ou ‘The King of Comedy’.

‘2 Days in Paris’ est un film entre deux cultures, américaine et française. En quoi est-il américain ? En quoi est-il français ?

J’ai essayé de mêler les deux types de culture. Je pense qu’il y a un rythme très américain. Façon sitcom. Adam Goldberg en a fait pas mal et il nous apporté cette expérience et son sens de la repartie. A l’inverse, j’ai tout fait pour l’entourer de personnes totalement extérieures à cette approche. Mes parents sont tout sauf sitcom. De même avec Daniel Brühl dans le rôle de Lukas. Et de manière générale, l’univers dans lequel évolue le couple est typiquement français. Par exemple, la scène du repas de famille chez les parents de Marion est une situation qui doit chambouler plus d’un Américain.

J’ai lu votre désir d’écrire sur des thèmes tels que la guerre ou la corruption…

Ce sont des thèmes qui m’ont toujours passionnée. Je prépare un autre long métrage pour l’été 2008 qui s’intitulera ‘World Wars and Other Fun Stuff on the Evening News’. Une comédie loufoque sur les médias, la guerre et la politique américaine. Une comédie pour laquelle je me suis humblement inspirée d’un de mes films préférés, ‘Docteur Folamour’ de Stanley Kubrick. Quant à faire un film de guerre plus dramatique, ça me prendra le temps qu’il faut mais je sais que je le ferai un jour. Je suis une inconditionnelle des ‘Sentiers de la gloire’. J’ai une vraie passion pour les effets que peut avoir la violence sur un être humain. Comment elle le détruit, et à quel point la guerre est une folie. J’ai beaucoup lu les journaux intimes de mon grand-père qui a fait la guerre de 1914-1918. Il se serait suicidé, traumatisé par la violence physique mais aussi psychologique de la guerre. C’est quelque chose qui m’a profondément marquée.

Vous dites avoir écrit le rôle de Jack pour Adam Goldberg. Pourquoi avoir pensé à lui ?

Je le connais depuis des années. Pour ‘2 Days in Paris’, j’avais besoin d’un clown triste. Et Adam Goldberg a cette qualité : plus il a l’air malheureux, énervé et misérable, plus il est drôle.

La réalisation, la production, le montage, la musique. Ce film a été un véritable investissement personnel…

Ca a été une vraie libération de pouvoir enfin faire mon film de A à Z. Cela faisait près de 18 ans que je m’y acharnais. Voilà, c’est fait ! Je ne vois pas ce film comme celui dans lequel j’ai pu dire tout ce que j’ai toujours contenu jusqu’à présent. Pas du tout. C’est juste qu’il porte en lui tous mes efforts depuis des années. Il a une très grande valeur symbolique. C’est une étape clé dans ma vie professionnelle.

Pour ce film, vous avez joué la carte du “tout spontané”…

Oui, le tournage nous a pris quatre semaines. Je me suis également entourée de gens que je connaissais. De mes parents, de certains de mes amis. Un metteur en scène, lorsqu’il fait un film, s’entoure toujours d’une “famille” de producteurs, de techniciens,… N’ayant pas personnellement toutes ces relations, j’ai choisi de faire appel à ma vraie famille et aux personnes en qui j’ai entièrement confiance. Pour un premier film, j’avais, d’une certaine manière, besoin d’être rassurée.

On ne vous voit que trop rarement dans les productions françaises…

Moi aussi je trouve. (rires) Mais ce n’est pas par choix. C’est surtout que l’on ne me propose pas. Ou quand on me propose, notamment des jeunes metteurs en scène, il y a un blocage au niveau des financiers qui préfèrent souvent s’appuyer sur une liste de personnes avec lesquelles ils ont l’habitude de travailler. Ca marche comme cela. Je ne suis pas du tout aigrie mais c’est vrai que ce serait un grand plaisir de participer à un film français. A bon entendeur…

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