Le Figaro

INTERVIEW DE JULIEN TEMPLE Rock en salle

Propos recueillis par Mikaël Demets pour Evene.fr - Juin 2007 - Le 09/07/2007

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INTERVIEW DE JULIEN TEMPLE

‘Joe Strummer, The Future is Unwritten’, passionnant documentaire sur le héros des Clash, hurle sa “white riot” sur écran géant, suivi de près par ‘Glastonbury’, un peu moins réussi, mais indispensable à tout fan de rock. Branchez les guitares, le rock débarque au cinoche.

Amis amateurs de rock, ou plus largement de musique, l’heure est venue de quitter les salles de concert et l’herbe pâteuse des festivals estivaux pour gagner les salles obscures. Julien Temple, l’excellent documentariste (‘L’Obscénité et la fureur’, ‘La Grande Escroquerie du rock'n’roll’...), sort coup sur coup deux films : un premier est consacré à la vie de Joe Strummer et le second nous emmène dans le plus célèbre festival de rock : Glastonbury. Rencontre avec un ancien ami de Strummer (et ça, c’est la classe).

Pourquoi avoir choisi Joe Strummer comme sujet de ce documentaire ?

D’abord parce qu’il était devenu mon ami à la fin de sa vie. Les sept ou huit dernières années de son existence, nous étions très proches. J’ai toujours été fasciné par les Clash et tout jeune, dès 1976-1977, j’ai commencé à les suivre et à les filmer. D’ailleurs les images en noir et blanc du documentaire sont tirées de ces images prises à l’époque. Mais je n’en avais jamais fait un film de son vivant. Je l’ai fait à sa mort, pour un ami, sur un ami, et pour d’autres amis. Sa mort nous a laissé un sentiment tellement… tellement bizarre. Je pense que beaucoup de gens qui le connaissaient se sont demandés comment allait être leur vie sans lui. En faisant ce film sur Joe, on a pu se retrouver autour d’un feu de camp comme lorsqu’il était encore là, on a pu parler de lui. Ca nous a permis de nous débarrasser de ce sentiment étrange. Quand un ami meurt, tu es bouleversé, mais avec lui, c’était plus que ça. C’est dur à expliquer, mais c’était une personne presque magique.

Etait-ce difficile de parler de Strummer sans évoquer seulement les Clash ?

Non. Quand j’ai connu Joe en 1976, je ne connaissais que le punk rocker, le leader des Clash, puissant, charismatique. C’est seulement dans les années 1990 que j’ai découvert le vrai Strummer. J’ignorais combien il ressentait profondément les choses, combien il était instruit, un brillant autodidacte. Je ne savais pas combien il s’intéressait à toutes les cultures, et finalement qu’il avait eu tant de vies à côté de celle des Clash. Je voulais montrer qu’il y avait toute une vie avant et après les Clash. C’est ce qui est intéressant. Les Clash sont le sommet de sa vie, mais pour expliquer les Clash il faut savoir ce qui s’est passé avant, d’où il vient. Les Clash, c’est finalement comme un accident de voiture : Joe roule, il avance, progresse, et tout à coup “Bang !”, c’est l’accident. L’explosion. Et puis, péniblement, Joe rampe hors de la voiture, vivant mais blessé. La manière dont il refait ensuite sa vie est une histoire passionnante, une histoire humaine.

Qu’est-ce que vous préférez chez Joe Strummer ?

Tout simplement, être assis avec lui. Toujours un grand moment. On n’a besoin de rien, juste un verre de vin, et on discute. C’était passionnant de voir son fantastique sens de la vie, échanger les idées. Je le considère comme un penseur, pas seulement comme un musicien ou un écrivain. Il avait une vraie philosophie. Qu’il développait toujours avec beaucoup d’humour, en s’amusant, l’air de rien. Quand il frappait à la porte, c’était le bonheur, tu savais que tu allais passer un super moment. Tu reconnaissais même sa manière de taper à la porte, et tu allais lui ouvrir, déjà heureux.

Finalement, il a eu une destinée assez classique : devenu star, son succès l’a dépassé et il a eu une période difficile. A travers lui, nous revivons l’histoire de beaucoup de rockstars ?

A une différence près. Je crois que Joe et les Clash, c’était quelque chose de plus tragique, presque shakespearien. La cause des problèmes de Joe ne fut pas la drogue, comme pour les autres. Il avait un problème avec la célébrité. Je pense qu’elle est une drogue d’ailleurs. Elle te donne la grosse tête, tu ne sais plus qui tu es, et souvent tu prends de la drogue pour te retrouver. Le problème de Strummer était différent. Il avait du mal à gérer la célébrité : le groupe devenu énorme, il a eu du mal à concilier succès et engagement politique. La célébrité a un aspect positif : tu peux communiquer avec beaucoup de gens, qui t’écoutent plus que si tu n’étais pas connu. Le mauvais aspect, c’est que ça te sort de toi-même. Petit à petit, le succès grandissant, les Clash deviennent tout ce que Joe ne voulait pas qu’ils deviennent. Il croit que le problème est Mick Jones, alors il le vire. Mais Mick n’était pas le problème. C’était les Clash eux-même. Ce n’est pas la chute habituelle de la star du rock. Il a décidé de sa chute, n’en pouvant plus, il s’est retiré. Par instinct finalement.

Vous ne réalisez pas que des documentaires, mais aussi des films. Pourquoi n’avoir pas tenté le biopic sur Strummer ? C’est pourtant la mode...

Je déteste les biopics. Particulièrement ceux d’Hollywood. Quand on regarde ‘Ray’ sur Ray Charles ou ‘Walk the Line’ sur Johnny Cash, on voit que leur manière de faire est identique. C’est toujours la même histoire, à part que l’un est blanc et l’autre noir. C’est seulement des clichés sur leur vie scénarisés de manière à avoir un début, un rebondissement, et un happy end. Pour moi, une seule personne peut jouer Joe Strummer : c’est Joe Strummer ! Un acteur qui le jouerait, ce ne serait qu’une blague.

Passons à l’autre documentaire que vous sortez : ‘Glastonbury’. Votre démarche est assez originale, puisque vous avez mêlé énormément d’images amateurs, historiques, et les vôtres. Vous teniez à être le plus complet possible ?

Je tenais à filmer des choses nouvelles. Filmer les coulisses, voir les stars boire un coup avant d’aller sur scène, je trouve ça ennuyeux. Déjà vu. Je reviens juste de Glastonbury : 180.000 personnes, c’est incroyable. Ces gens vivent leur vie, ce sont des femmes et des hommes comme tout le monde. Mais durant ces quelques jours, ils ne sont plus les mêmes. Ils deviennent quelqu’un d’autre que la personne qu’ils s’efforcent d’être durant tout le reste de l’année. C’est ça que je voulais capter. C’est pour ça que les films amateurs étaient importants : quand une caméra arrive sur quelqu’un, il n’est plus naturel. Alors qu’en récupérant leurs images, je pouvais toucher la réalité, sans fioritures, ni montage ni rien. Juste ressentir le moment. C’était évidemment très différent du film sur Joe, car j’ai filmé ce festival pendant cinq ans pour tenter de capter l’histoire de milliers de personnes, pas seulement d’une.

Ce travail de longue haleine fut le plus difficile de votre carrière à mener à bien ?

Probablement… On a reçu plus de 1.500 heures d’images, des milliers de VHS. Quand on a reçu les premières, on était aux anges, puis on en a tellement reçues qu’on a été submergés. Mêmes regardées en accéléré, ces cassettes recèlent des moments fantastiques. Choisir fut très difficile, on avait des milliers de directions possibles, on était pas loin de désespoir parfois... (rires)

Aujourd’hui Joe Strummer est mort et Glastonbury ne semble plus le même. Etes-vous nostalgique ?

(Il réfléchit :) Je n’aime pas la nostalgie, et ces films n’ont pas la volonté de l’être. Je suis persuadé que l’histoire est utile pour le futur. Comprendre le passé est un pouvoir pour l’avenir. Mais ils se peut que ces films soient nostalgiques malgré moi, vous avez sans doute raison. Il y a de la tristesse dans le film sur Joe. Et derrière son histoire, on aperçoit une période où les gens se levaient, se rebellaient, disaient ce qu’ils pensent. Il n’y a plus ça aujourd’hui. Mais peut-être que cela va revenir dans le futur ?

Pourquoi filmez-vous tous ces groupes finalement ? C’est votre côté historien ? Craignez-vous que l’on oublie ces moments si vous ne les fixez pas sur la pellicule ?

Je n’ai pas peur que ces moments disparaissent, parce que je ne pense pas que ce soit le cas. Je veux juste qu’ils soient utiles pour le futur. Je veux que quelqu’un qui, dans vingt ans peut-être, n’aurait jamais entendu parler des Clash regarde ce film et comprenne de quoi il s’agissait. A un moment, dans le film, on voit Joe Strummer alors qu’il n’est qu’un tout jeune garçon, qui joue dans son jardin et soudain qui s’approche de la caméra et la fixe. Quand tu connais la vie de ce type, et que tu vois ce petit garçon qui regarde la caméra, son futur n’est pas encore écrit. D’où le titre du film. Je crois que plus que ses bonnes chansons, Joe nous laisse un véritable mode de vie. Une honnêteté envers les autres, et envers lui-même avant tout, et c’est une chose importante.

Vous filmiez déjà les Sex Pistols alors que vous n’étiez encore qu’étudiant. A une période où tout le monde s’achetait une guitare, pourquoi avoir choisi la caméra ?

Avant tout parce que j’étais un horrible musicien… (rires) J’ai toujours été visuel. La peinture, notamment, m’a beaucoup intéressé. Et puis je suis tombé amoureux du cinéma. Petit, je n’ai jamais vu un film. Mes parents n’avaient pas la télé. Et soudain, je suis arrivé au lycée, et je me suis gavé de films. Je regardais tout, ce fut une incroyable révélation.

Si vous aviez 20 ans aujourd’hui, quel groupe auriez-vous suivi avec votre caméra ?

Je ne sais pas… Ce serait quelque chose de jeune et de vraiment nouveau... (Il réfléchit longuement :) J’ai vu Maxïmo Park à Glastonbury, et ils étaient vraiment très bons. Je pense que si j’étais jeune je pourrais me mettre à les suivre avec ma caméra. Mais ce n’est plus à moi de le faire désormais, un jeune le fait sûrement en ce moment.

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