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INTERVIEW DE JULIETTE BINOCHE Par conviction
Propos recueillis par Mélanie Carpentier et Marion Haudebourg pour Evene.fr - Mars 2007 - Le 13/03/2007
Après Johnny Depp, Juliette Binoche accroche un autre sexe-symbole à son palmarès. Dans ‘Par effraction’, elle partage l’affiche avec Jude Law et retrouve Anthony Minghella qui lui avait offert son statut de star internationale avec ‘Le Patient anglais’.
Binoche, c’est avant tout une filmographie époustouflante aux choix engagés et mesurés. De ‘Caché’ de Haneke à ‘In my country’ de John Boorman, des ‘Amants du Pont-neuf’ au récent ‘Quelques jours en septembre’, la comédienne a interprété des héroïnes parfois romantiques, tantôt énigmatiques et souvent bouleversantes... Alors quand on rencontre Juliette, on ne s’attend guère à autant de naturel, de franc-parler et de spontanéité. Rencontre avec une actrice qui porte un regard pointu et intransigeant sur le cinéma.
C’est votre deuxième film avec Anthony Minghella, avec qui vous aviez obtenu un oscar. Vous ressentiez une envie commune de retravailler ensemble ?
Oui, mais pas pour les raisons du succès du ‘Patient anglais’, davantage parce que l’on a une connexion évidente, une proximité naturelle. Anthony a cherché une actrice d’Europe de l’Est qu’il n’a pas trouvée, et à un moment donné mon visage lui est revenu. Il m’a demandé et j’ai fait en sorte d’être disponible.
Le film traite de l’immigration... Un thème qui vous touche particulièrement ?
C’est un thème qui nous touche tous. L’être humain est un être en mouvance, c’est comme ça que les civilisations se font et s’entrecroisent. Tout ça resurgit aujourd’hui d’une manière qui n’est pas très belle, qui fait peur, et dont on a besoin de parler dans les films, et dans toute oeuvre possible. La différence fait partie de ce qui peut nous rendre le plus beau, c’est difficile de l’accepter. C’est un long apprentissage qui demande de la patience. Il faut des générations et des générations pour que ça se passe. Après il y a les gens comme monsieur Sarkozy qui oublient qu’ils sont eux-mêmes enfants d’immigrés.
Est-ce, selon vous, de la responsabilité de l’artiste que de s’engager sur de telles thématiques ?
Je pense que c’est bienvenu qu’un artiste s’engage. Je pense que lorsqu’on est dans une salle obscure, seul, dans notre intimité, une histoire peut nous toucher au point d’influencer nos comportements à venir. L’art peut permettre une prise de conscience. Je crois moins au discours politique pour changer le monde, je crois davantage aux petites choses de tous les jours. C’est ce qui nous fait réfléchir.
Vous doutez de la crédibilité des hommes
politiques ?
Les hommes politiques ont comme seul but le pouvoir. Ils cherchent à accumuler les moments où ils sont vus dans telle ville à tel moment avec telle personne. Cette course au pouvoir nous fait oublier que la politique peut être un moyen d’éveil possible pour l’humain, qu’elle peut être un moyen de mieux respecter les autres. La politique peut être un art de la liberté et permettre de répondre à la question “Comment est-ce possible de vivre ensemble ?” C’est peut-être un peu idéaliste comme vision des choses, mais si on n’est pas un peu utopique on ne peut aller nulle part.
La responsabilité de l’artiste doit-elle aller jusqu’à s’afficher aux côtés d’un candidat ?
C’est très difficile je trouve. Il m’est arrivé d’être un peu plus pudique sur mes opinions politiques et mon comportement n’a pas été forcément bien reçu. Je pense que l’artiste doit être apolitique, mais engagé humainement. J’ai mes préférences évidemment, un révolutionnaire comme José Bové, on en a besoin, c’est un vrai résistant, bien terrien, qui nous remet les yeux en face des trous. Après, au-delà de ça, j’ai plus de sympathie pour Ségolène que pour Nicolas, ça me semble évident. Et puis parce que je ne comprends pas pourquoi Sarkozy, qui est fils d’immigrés, essaie d’être plus roi que le roi.
Vous vous êtes rendue à Sarajevo pour le tournage. Pouvez-vous nous en parler ?
Je suis allée là-bas avec l’envie d’observer, de poser plein de questions, un peu avec la démarche d’une journaliste. Ce rôle me paraissait si difficile à approcher. J’ai voulu comprendre ce qu’avait été la guerre à Sarajevo. J’ai rencontré beaucoup de femmes, j’ai marché dans les rues, avec encore ces trous dans les murs. J’ai regardé beaucoup de documentaires, qui étaient également leurs armes. Toutes ces vidéos qui ne coûtent pas chères et qui permettent de témoigner de l’horreur. J’avais la conviction qu’il me fallait comprendre les causes de cette guerre et me faire ma propre opinion loin de ces images déformées qui nous arrivaient de là-bas.
Au-delà de la dimension politique et sociale du film, votre personnage est aussi une femme prise entre son instinct de mère et son amour pour un homme…
Il y a en effet chez la mère un instinct de survie et de sacrifice dans les cas extrêmes, qui est fascinant. Ce comportement si entier d’une mère prête à tout pour sauver son enfant est désarmant. Sacrifier sa vie de femme devient à cet instant une évidence. En tant que mère, je ressens cette peur que l’on peut avoir pour un enfant. Je connais cette envie de se battre.
Comment appréhendez-vous un tournage que vous faites en langue étrangère ?
Je tourne la plupart du temps des films en langue étrangère, c’est devenu assez naturel. C’est une question d’habitude. Je ne vis pas à l’étranger, j’ai donc une pensée française, mais quand je travaille un moment en anglais, il m’arrive de ne plus trouver mes mots en français. J’ai besoin d’un temps de réadaptation. Il m’arrive de penser que travailler en anglais me donne plus de liberté, car ce n’est pas rattaché à mon histoire.
Et quel regard l’actrice “internationale” que vous êtes porte-t-elle sur ces différents univers cinématographiques ?
J’ai tourné avec Hou Hsiao Hsien, metteur en scène taïwanais : tout était improvisé. On avait juste un canevas, pas de place donnée, pas de dialogue donné. Chaque prise durait dix minutes, et il n’y en avait qu’une seule. Et puis je suis passée à un tournage américain avec deux caméras sur chaque plan, huit combos (des petits écrans de contrôle, ndlr), quatre producteurs et 200 personnes sur le plateau… J’avoue avoir vraiment senti la différence, car sur le second tournage, pour Disney, j’étais censée être sur un petit film américain… Les petits tournages de Disney ressemblent à nos grosses productions françaises. J’attends de voir les deux films côte à côte pour essayer justement de comprendre cette différence, de l’intérieur. Chez les Américains, il y a cette façon de “faire un film” (“to make a movie”) comme si on avait regardé sur un manuel comment faire un film. Mais Hou Hsiao Hsien est également singulier, il a créé son propre cinéma, dans l’extrême inverse.
Et votre tournage avec Klapisch pour son prochain film ?
Il y avait une très bonne ambiance sur le tournage. Sa particularité était qu’il y avait beaucoup d’enfants, il fallait donc être plus ouvert, plus disponible face aux imprévus, ne pas se préparer de trop, ne pas trop répéter. Klapisch était un peu un mélange des deux, entre l’improvisation et la stricte organisation, et ça me correspondait bien.
Vous étiez présente aux Césars. Quel regard portez-vous sur ces cérémonies du 7e art ?
J’ai trouvé important ce qu’a dit Pascale Ferran, sauf qu’elle aurait dû être un peu plus concise. C’est vrai qu’il y a une résistance à avoir, face au cinéma plus commercial, il y a une tendance chez l’humain à vouloir gagner plus et à aller vers ce qu’il y a de plus facile. Le cinéma de résistance, c’est plutôt le cinéma d’auteur, un cinéma qui a du mal à exister, que les critiques enfoncent parfois. Je crois que l’artiste doit garder une vue d’ensemble et ne doit pas s’arrêter à ce qui plaît ou non.
Vous-même, vous sentez-vous libre dans vos choix ?
Il faut dire oui à sa liberté, mais tout dépend de ce que l’on imagine dans sa liberté. J’ai déjà dit non à un gros film très récemment, avec un acteur qui marche très fort pour un film super bien payé, mais j’ai décidé de faire un cinéma différent. Ca n’empêche pas de faire un Disney parce que le réalisateur avait quelque chose que j’aimais bien. Je ne suis pas mariée avec un studio, je ne subis donc aucune pression. Je fais les films que je choisis de faire.

En regardant votre filmographie, on s’aperçoit que vous tournez davantage avec des réalisateurs que des réalisatrices. Vous êtes plus à l’aise sous le regard d’un homme ?
Non, je ne crois pas. J’avais très envie de tourner avec Jane Campion, mais malheureusement ça ne s’est jamais fait. J’ai tourné avec Chantal Akerman, avec Danièle Thompson… Je ne crois pas que ce soit une question d’homme ou de femme, c’est une question de rencontres.
Juliette, en bref...
Votre premier souvenir de cinéma ?
Charlie Chaplin.
La première actrice qui vous a émue au cinéma ?
Celle qui me reste comme ça, c’est Falconetti.
Votre film de chevet ?
‘Une femme sous influence’, de Cassavetes. Gena Rowlands unit l’humanité et la folie.
Londres ?
J’ai adoré vivre à Londres, mais aujourd’hui je vis à Paris, Londres est une ville très positive, porteuse, et très artistique.
Quel réalisateur vous fait vibrer ?
J’aimerais beaucoup tourner avec Bruno Dumont. J’ai trouvé ‘Flandres’ superbe.
Juliette Binoche dans le jury cannois ?
Non, j’ai déjà trop de choses à faire !
Almodovar ou Spielberg ?
Almodovar !
Jude Law ou Johnny Depp ?
Oh, vous êtes vaches… Je ne peux pas répondre. (rires)
Godard ou Téchiné ?
Ce sont deux univers tellement différents qu’il m’est difficile de répondre. Ce sont tous deux des inventeurs dans leur langage, dans leurs rythmes. J’adorerais tourner avec les deux. J’ajouterais que je serais davantage prête à tourner avec Godard aujourd’hui que je ne l’étais à l’époque.
‘Casablanca’ ou ‘La Nuit du chasseur’ ?
‘La Nuit du chasseur’. Je ne suis pas une folle de ‘Casablanca’, je trouve ce film trop conventionnel. Au-delà du visage incroyable et lumineux d’Ingrid Bergman et le côté séduisant de Bogart, ‘La Nuit du chasseur’ nous emmène plus loin.
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