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INTERVIEW DE JEAN-CHRISTOPHE KLOTZ Le papillon face à la flamme

Propos recueillis par Mathieu Menossi pour Evene.fr - Novembre 2006 - Le 20/11/2006

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INTERVIEW DE JEAN-CHRISTOPHE KLOTZ

1994-2004 : après avoir côtoyé ce que l’humanité a de plus vil, dix ans de réflexion ont mené le reporter d’images Jean-Christophe Klotz à ‘Kigali, des images contre un massacre’. Ses images dans un sac, ses questions dans la tête, il s’en est retourné en terre rwandaise en espérant comprendre enfin le “ça” du “plus jamais ça”.

‘Kigali, des images contre un massacre’ est une quête douloureuse mais nécessaire. Une quête d’humanité auprès des rescapés, compagnons d’infortune rencontrés dix ans plus tôt. Une quête intérieure pour comprendre comment nous avions pu laisser faire. Et enfin, une réflexion remarquable sur le traitement médiatique et politique d’un événement tel que le génocide rwandais. “Le papillon face à la flamme : trop près de la réalité, on se brûle. Trop loin, on reste irrémédiablement extérieur.” Le papillon, c’est ce témoin qui, impuissant, assiste à l’exécution de toute une population. Ce papillon, c’est Jean-Christophe Klotz. Au départ, un jeune journaliste reporter d’images à l’agence Capa qui s’envole pour Kigali, fort de ses certitudes sur le monde et son métier. Mais très vite, il déchante et se brûle au contact d’une réalité effroyable qui le submerge.

Dans quel état d’esprit avez-vous pris la décision de ce retour à Kigali dix ans après ?

Il m’était devenu impossible de continuer à faire mon métier sans répondre à un certain nombre de questions. Qu’est-ce que des images peuvent faire contre une volonté délibérée d’éliminer toute une partie de la population et contre la couardise généralisée ? Un jour, Philippe Gaillard (chef de la délégation de la Croix-Rouge au Rwanda durant le génocide de 1994) m’a dit : “Le Rwanda, c’est pas un problème humanitaire, c’est une grande boucherie”, où les mécanismes habituels de prise de décision ne tiennent plus. Faire de l’humanitaire dans un contexte de génocide, qu’est-ce que cela signifie ? La question est tout aussi valable pour le journalisme. Il faut bien réaliser que face à des événements qui sont au-delà de l’imaginable, le discours objectif et la neutralité journalistique ne tiennent plus. Cette expérience m’a forcé à aller beaucoup plus près de mon humanité profonde. Quand je me suis retrouvé dans les orphelinats à lister les gamins en fonction de leur taille pour organiser leur évacuation - s’ils avaient plus de tant de centimètres, on ne pouvait pas les évacuer -, vous êtes là au beau milieu d’un processus complètement insensé. Vous n’êtes plus journaliste. Alors plutôt que de raconter mon rapport au monde avec des outils journalistiques classiques, j’ai eu besoin d’assumer entièrement ma personne et de prendre la parole en tant qu’être humain.

Avec ce film, avez-vous trouvé les réponses à cette impossibilité que vous aviez ressentie en 1994 ?

Avec l’outil cinéma, j’ai pu exprimer des états d’âme, des sensations. Je pouvais rester dans le non-dit, le non-montré. Je voulais rester dans la suggestion. C’est l’absence des réfugiés qui évoque leur disparition. La difficulté était de trouver dans mon histoire personnelle, ce qui pouvait y avoir d’universel. Je revendique la dimension thérapeutique mais de manière plus large. Il s’agissait, à travers des images, de réexaminer ensemble des instants douloureux comme on réouvre des plaies. D’ailleurs, le film est davantage une accumulation de témoignages de tous ceux dont la foi s’est trouvée profondément ébranlée par le spectacle des massacres. Ce que j’ai ressenti, je l’ai retrouvé chez Bernard Kouchner, déçu par la politique, par la non-réaction de Mitterrand. Chez le père Blanchard, dans sa relation avec Dieu. Chez le lieutenant-général canadien Roméo Dallaire, à la tête des forces armées d’une ONU paralysée. Et évidemment, chez les Rwandais, pour lesquelles on se demande dans quelle mesure ils peuvent encore avoir foi en l’humanité. Mais la construction du projet n’a pas toujours été simple. Ce type de film est souvent condamné à rester en marge du système. Il ne s’agissait pas d’une censure politique. C’était bien plus médiocre que ça : les raisons étaient bassement économiques. Des gens avaient décrétés que, de toute façon, l’Afrique n’intéressait personne. Malgré tout, nous y sommes parvenus.

Dans votre film, vous nous donnez à voir un Bernard Kouchner très affecté par son sentiment d’impuissance. Quel regard portez-vous sur l’action qu’il a menée au Rwanda ?

J’ai toujours trouvé ce bonhomme assez fascinant. Un idéaliste qui demeure malgré tout très lucide sur le système, tant médiatique que politique, et son fonctionnement. Si pour être efficace, cela nécessite de faire le guignol devant une caméra, il n’hésite pas. Pendant l’interview, j’ai été particulièrement bouleversé par la sincérité de personnage, au-delà de tout l’agacement qu’il peut susciter. J’ai senti un homme clairvoyant qui, comme moi, a réalisé qu’on n’avait rien pu faire. On aimerait croire que l’association de la presse libre des pays démocratiques, des ONG, de l’opinion, de l’ONU, de la classe politique, de l’armée puisse constituer un relais coordonné et efficace. On a construit le monde de l’après-guerre là-dessus. Mais cette chaîne a été brisée. Et l’on s’aperçoit que tout ça n’est qu’une insupportable désillusion.

Comment expliquez-vous la réaction trop tardive du gouvernement français ?

A l’époque, le temps était à la cohabitation. Beaucoup s’en remettaient à ce que pensait Mitterrand, qui avait une conception de la défense du monde francophone très archaïque. Il s’agissait pour la France de continuer à soutenir le régime rwandais légal et à considérer le FPR (1) comme les putschistes, sans essayer de comprendre ce qui se passait véritablement sur place. La France a continué à analyser le conflit comme une guerre civile et non comme un génocide. Néanmoins, avec les témoignages qui arrivaient du Rwanda, ils ont senti peu à peu que leur interprétation n’était plus possible. Mais le temps de se réunir et d’établir une nouvelle ligne de conduite, vous aviez sur place 20.000 morts de plus.

Et l’Opération turquoise ?

L’Opération turquoise a été lancée officiellement “pour mettre fin aux massacres”, mais elle a indéniablement répondu à une très forte pression médiatique et a surtout permis aux cadres du génocide de fuir à l’étranger pour pouvoir continuer le combat dans une totale impunité. Je ne peux évidemment pas dire que c’était quelque chose de voulu mais les faits sont là. Un, le temps que tout le monde se mette d’accord, le génocide était terminé. Deux, la concordance de calendrier est tout de même très troublante. La France décide d’intervenir au moment où le FPR est sur le point de conquérir l’ensemble du pays. Les forces françaises ont alors gelé une partie du pays. Et au même moment, le gouvernement intérimaire responsable du génocide fait sortir toute la population hutu en direction du Zaïre où étaient basés les soldats français. Et même s’il s’agissait seulement d’une manipulation par les Rwandais de l’intervention française, cela me paraît déjà suffisamment grave et irresponsable.

Une responsabilité française mais aussi internationale…

Tout à fait sauf que la France était vraiment proche du régime rwandais, ce qui lui conférait une responsabilité particulière. Mais sinon, évidemment, on peut souligner, entre autres, que les Américains n’ont pas plus réagi alors qu’ils avaient des soldats au Burundi. Mais ce n’est pas une raison. Et ensuite la France avait des moyens de pression sur le régime en place que les Américains n’avaient pas.

Au Rwanda, mais également en ex-Yougoslavie, le champ d’action de l’ONU s’est révélé extrêmement limité…

Oui, c’est un deuxième problème. L’ONU est une organisation qui tire vers le bas toutes les ambitions d’intervention possibles, chaque Etat-membre étant prêt à défendre son rang dans le manège des relations internationales plutôt que de se mobiliser. Quand vous ne parvenez pas à prendre suffisamment de recul, vous finissez par faire le jeu d’une effroyable machination, au bénéfice de ceux qui l’ont mise en place.

Qu’attendez-vous de ce film ?

Qu’il révèle le problème de l’action politique. En tant que simples citoyens, comment avoir un plus grand contrôle sur la politique étrangère de son pays ? Que les gens portent un regard plus critique sur les médias, et prennent conscience de l’existence d’un filtre. Multiplier les sources d’informations, s’interroger sur le rôle de l’image. Ne pas confondre le contenu du journal télévisé avec la réalité du monde. Que l’image prend de plus en plus le pas sur l’information. Lorsque l’on voit à la télévision les commandos évacuer les Occidentaux, l’information qui passe, c’est : “L’armée vient sauver les Européens des massacres commis par des sauvages.” Or l’information principale pour moi aurait été : “Si les commandos pouvaient restés davantage, ils stopperaient le génocide.” C’est à ce niveau que la télévision, telle qu’elle est aujourd’hui, se révèle insuffisante. Il faut savoir prendre du recul, favoriser l’analyse, le contexte historique et ne pas se contenter de recevoir des images brutes et instantanées.

Où en êtes-vous de votre projet de premier long métrage ‘Les Zones turquoises’, une mise en fiction de votre approche documentaire ?

Ces deux projets, ‘Kigali, des images contre un massacre’ et ‘Les Zones turquoises’ ont été lancés en même temps, il y a huit ans. Je me disais alors qu’il y en aurait bien un des deux qui irait au bout. Et en fait, tout en étant différents, ils se sont révélés indissociables, se nourrissant mutuellement. Devant l’impossibilité d’une approche purement journalistique, j’ai ressenti ce besoin de cinéma. Un besoin auquel j’ai commencé à répondre par ce documentaire et que je compte achever avec la fiction. J’espère aller le mois prochain au Rwanda faire une projection du documentaire et en profiter pour faire des pré-repérages. C’est une nouvelle aventure qui commence. Le tournage est prévu au printemps.

(1) Front patriotique rwandais

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