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INTERVIEW DE KOJI WAKAMATSU Le sexe et l’effroi
Propos recueillis par Pierre Michel pour Evene.fr - Octobre 2007 - Le 02/10/2007
Mis à part quelques rares incursions dans l’Hexagone, les films de Koji Wakamatsu n’ont que très peu été projetés en France. A l’occasion de la réédition en DVD de certains d’entre eux sort sur les écrans le radical et controversé ‘Quand l’embryon part braconner’.
Ancien yakuza et réalisateur prolifique, Koji Wakamatsu est un cinéaste qui aura mêlé sexualité, violence et politique tout au long de sa carrière. Personnalité sulfureuse, il est mis à l’index au Japon en dépit d’une large reconnaissance de la critique. Avec près d’une centaine de films à son actif, il revient sur celui que beaucoup considèrent comme son chef-d’oeuvre.
En quoi ‘Quand l’embryon part braconner’ est-il un film important dans votre carrière ?
J’ai tourné ce film à un moment crucial de ma vie. J’étais déjà producteur à l’époque et juste avant ‘Quand l’embryon part braconner’, j’avais proposé au réalisateur Yamatola de travailler avec lui. Son film m’a énormément marqué, c’était quelqu’un que je considérais comme mon fils. Ca m’a posé un problème que le fils fasse un meilleur film que le père... C’est ce qui m’a poussé à faire un film encore moins cher que les précédents.
Donc le minimalisme du film est davantage un choix esthétique que le fruit d’un budget extrêmement serré ?
J’ai utilisé mon propre appartement pour le tournage, surtout pour des raisons financières. A chaque fois que me vient en tête une idée de film, de scénario, je pars en prenant en considération les questions financières. C’est comme ça que m’est venue assez rapidement cette idée de huis clos car c’est un concept très peu onéreux.
Pourquoi avoir décidé, lors de ces cinq jours de tournage, que personne ne sorte de votre appartement ? Pensiez-vous que cela pouvait avoir une influence sur le film ?
J’ai interdit à toute l’équipe de sortir et j’ai fait d’eux en quelque sorte des prisonniers. Evidemment, je les nourrissais ! On dormait ensemble. Au fur et à mesure tout le monde devenait fou, moi y compris. Le tournage s’est donc déroulé dans cette sorte de folie. Mais je ne m’en suis rendu compte que bien plus tard. Par contre, je ne pourrais pas dire précisément ce que cela a apporté au film. Du reste, cet internement provisoire a permis à l’équipe de travailler vite. Ils avaient tellement envie de sortir qu’il ont bouclé le tournage dans des temps records.
Pourquoi le film sort-il en France 40 ans après sa réalisation ?
Malheureusement, après le tournage, personne n’a voulu du film et je n’ai pas pu le distribuer pendant près de cinq ans. Le cinéma, c’est un peu comme la peinture : si le travail est de bonne qualité, les gens l’apprécieront encore des siècles plus tard, contrairement aux films sans contenu qu’on oublie très vite. Pour moi cette distribution tardive en France est le signe que quelqu’un a aimé ce film des décennies plus tard et a jugé bon de le montrer. C’est là l’essentiel.
Vous ne semblez pas avoir de parti pris entre la victime et son tortionnaire. Avez-vous volontairement laissé cette porte ouverte quant à l’interprétation qu’on peut faire du film ?
Pour moi l’homme représente le pouvoir, ou en tout cas tous ceux qui l’ont, et la femme représente le peuple. C’est mon interprétation mais elle peut très bien ne pas être celle de tout le monde.
C’est peut-être ce problème de codes et de symbolique qui fait qu’il y a eu un tel décalage entre la réception du film en Europe et au Japon ?
Il est vrai que lorsque j’ai montré le film en Belgique, à l’occasion du festival de Knokke-le-Zout, certains spectateurs étaient assez furieux. Ils sont montés sur la scène pour faire écran avec leurs corps. Mais d’autres étaient favorables au film et lançaient des oeufs sur ceux qui étaient debout. Au Japon, encore aujourd’hui, lorsqu’une rétrospective m’est consacrée, ’Quand l’embryon part braconner’ est le film qui amène le plus de monde. Ce décalage me laisse assez perplexe.
Votre scénariste de l’époque avait appelé le personnage principal Sado en référence au marquis de Sade. Existe-t-il un lien entre sa vision de la cruauté, qu’il considère comme une vertu, et votre cinéma ?
Adachi avait effectivement eu cette idée-là mais je dois dire que je ne me souviens plus pourquoi. Concernant l’oeuvre de Sade, je ne sais pas très bien ; tout ce que je peux dire c’est que la violence et le sexe sont pour moi des choses indispensables au cinéma. De toute manière, la sexualité entre hommes et femmes est quelque chose de vital. Je viens de faire un film récemment sur l’Armée rouge où les personnages s’entretuent. Pour moi, la cause même du meurtre restera toujours la sexualité.
Justement, par rapport à votre engagement politique, passé comme actuel, quel est votre regard sur le Japon contemporain et son évolution ?
Malheureusement, le Japon a bien changé. Il y a toujours des organismes et des groupes qui tentent de lancer des mouvements contestataires mais en règle générale, personne n’ose réellement s’opposer au gouvernement. Les jeunes Japonais ne descendent plus dans la rue et préfèrent montrer leurs opinions à travers des vêtements excentriques. Dans l’ensemble, je trouve cela assez superficiel. S’il reste certains rebelles, ils se font arrêter dès qu’ils distribuent des tracts dans les universités. La répression est indéniable. Dans les années 1960, ça ne les empêchait pas de recommencer, mais maintenant tout s’essouffle à la moindre friction. Si on ajoute à cela la vidéosurveillance, on n’est définitivement plus dans le contexte des années 1960 qui étaient la période la plus libre qu’on a pu connaître. Actuellement, l’opposition se contente de la structure dans laquelle elle évolue. Elle n’est pas assez radicale dans ses revendications. C’est la fin d’un cycle.
Mais la contestation doit-elle forcément venir de la jeunesse ? Les personnes plus expérimentées ne peuvent-elles pas mettre ce vécu au profit d’un mouvement ?
Il y a une certaine énergie propre à la jeunesse. S’ils ne font rien, cela ne pourra pas venir d’ailleurs.
Comment expliquez-vous votre absence cinématographique, particulièrement pendant les années 1980 ? L’avez-vous ressentie comme une désaffection du public ?
Ce n’est pas tant le problème des spectateurs que celui des distributeurs. Aucun d’eux ne voulait de mes films à cause de mes activités politiques, notamment en Palestine. On m’a empêché de tourner des films. A chaque fois que je sortais de chez moi, il y avait la police dehors. Ils me suivaient jusqu’aux sociétés de distribution où je me rendais et intervenaient directement auprès d’eux. Dans ces conditions, il m’était impossible d’avoir une activité. C’était une période assez difficile à vivre.

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