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INTERVIEW DE LAETITIA MASSON Coupable en liberté

Propos recueillis par Marion Haudebourg pour Evene.fr - Février 2008 - Le 08/02/2008

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INTERVIEW DE LAETITIA MASSON

Laetitia Masson est une personnalité hors norme dans le cinéma français. Elle signe avec 'Coupable' un film étrange et troublant, où l'enquête policière cache un portrait de l'ultramoderne solitude dans laquelle chacun a quelque chose à cacher. Le film est d'ailleurs sélectionné à la Berlinale.

'A vendre', le premier film de Laetitia Masson, portait déjà la marque d'une réalisatrice singulière. Après avoir mis en scène l'icône Johnny Hallyday et la romancière polémique Christine Angot, elle se tourne, pour le dernier 'Coupable', vers des acteurs certes moins en vogue mais non moins éblouissants. Rencontre avec une cinéaste accro à sa liberté.

Pourquoi ce titre, 'Coupable', alors que l'intrigue policière n'est pas l'objet principal du film ?

L'enquête, ce n'est jamais le coeur d'un film, c'est son genre. Dans les enquêtes policières, il y a toujours un coupable et une victime. Ici, la conclusion de l'enquête, c'est que tout le monde est coupable. Elle est plus métaphysique ou philosophique que concrète, pour dire qu'il n'y a pas le bien et le mal - en particulier en amour - et que tout est complexe. Chaque personnage est à la fois victime et coupable. C'est plus un questionnement sur l'amour, et plus précisément sur le couple comme forme conventionnelle de concrétisation de l'amour.

Le film s'ouvre sur la voix de Michel Onfray évoquant plusieurs points de vue sur le concept de l'âme soeur, de laquelle êtes-vous la plus proche ?

Il fait une sorte de résumé de l'histoire de l'amour vue par les philosophes et comment a été vue la quête de l'amour. Il dit que c'est un mythe, et que c'est un mythe dangereux. C'est lui qui parle et je suis absolument d'accord avec lui. Comme tout idéal, c'est quelque chose qui est inaccessible. On peut s'en approcher, avoir l'illusion de l'avoir atteint mais on peut être déçu toute sa vie. On peut ne jamais s'arrêter de chercher ou s'arrêter trop tôt...

Vous ne dévoilez pas grand-chose de vos personnages mais on sent qu'ils ont une part d'ombre, un mystère...

Les deux personnages principaux se rencontrent pratiquement uniquement dans la maison où a lieu le meurtre, la nuit, comme des clandestins. C'est une façon visuelle de montrer ce qu'est l'ombre et la lumière, le théâtre et les coulisses. Je pense que chacun de nous a une part d'ombre, qui n'est pas clairement définie. Parfois on a des pulsions, des sensations pas claires et inavouables. Je l'évoque comme ça sur les personnages mais ce n'est pas un film psychologique, c'est un film qui est fait pour interroger les spectateurs. Si on sort du film en se demandant si nous aussi on a cette part d'ombre, ça me suffit. Je n'écris pas des histoires complètes, pour donner une théorie finale que j'imposerais au spectateur. C'est plus pour le faire se questionner. Chacun est différent, il faut que le spectateur soit actif dans sa vision du film.

Ces acteurs en particulier se sont imposés à vous ?

C'est un film qui a été fait avec extrêmement peu de moyens. Ca a un inconvénient, c'est qu'on est pauvre, et un avantage, c'est qu'on est libre. J'ai choisi les acteurs qui me semblaient les plus justes et aussi ceux avec qui j'avais envie de travailler dans l'absolu. Jérémie Renier, ça fait longtemps que je l'avais repéré dans des films. Hélène Fillières, je la connais bien puisqu'elle était dans mon premier moyen métrage. C'était mes idéaux, c'était l'âme soeur pour moi ! Ils existaient dans mon monde professionnel.

La musique joue un rôle important dans 'Coupable'. Comment avez-vous travaillé avec Jean-Louis Murat ?

Ca fait longtemps que je travaille avec Jean-Louis Murat de façon plus discrète. J'ai fait un court métrage autour de Christine Angot dans lequel il apparaissait. C'est là que j'ai commencé à dialoguer artistiquement avec lui. Ca fait un moment que je fais des films fauchés et je lui ai souvent demandé de me donner des chansons pour rien ou pas grand-chose. Ce film-là est tellement hors système... Normalement, on doit toujours se référer au producteur pour savoir si on peut prendre telle ou telle musique. Ici, le risque financier était nul ou minime, donc j'étais autorisée à faire ce que je voulais tant que je restais dans l'enveloppe. J'ai essayé de grignoter quelques miettes pour la musique et je lui ai demandé s'il acceptait de la faire pour si peu d'argent. Tout le monde aurait refusé et lui a accepté. A partir de ce moment-là, ce qui m'intéressait était de le laisser entièrement libre, je n'imposais rien. Je ne savais pas où je voulais de la musique, ni quelle musique je voulais. Il a juste lu le scénario, je lui ai montré des photos des acteurs dans les costumes et c'est tout. J'ai pris le risque que ce qu'il avait fait me déstabilise, mais c'est aussi ce qui m'intéresse. Et lui a pris le risque que ça ne me plaise pas. On a eu tellement de dialogues profonds que je savais que ça me plairait et finalement, j'ai pris la musique comme un nouvel élément au montage. J'ai même pas mal organisé le film autour de la musique.

Votre réalisation est troublante, entre réalisme et onirisme...

C'est ma façon de voir les choses. Je fais du cinéma, ce n'est pas pour raconter des histoires en me calquant sur la narration littéraire. Pour moi le cinéma, c'est des images et des sons et donc des impressions. Je me sers de chaque élément du cinéma pour essayer de créer des impressions troublantes, déstabilisantes. J'espère que ça ne ressemble à rien, je prends le risque de faire que des gens ne soient pas sensibles à cette vision des choses. Je fais des propositions de cinéma. Je me sens plus du côté des artistes plasticiens, conceptuels, que du côté des écrivains ou de tout un cinéma plus littéraire.

Avez-vous des références dans le cinéma ou en faites-vous justement abstraction ?

Je me suis nourrie du cinéma. Quand je fais un film, je ne pense pas à tel ou tel réalisateur mais c'est vrai qu'il y en a qui habitent mon monde imaginaire, de Godard à Lynch, à tous les cinéastes américains des films noirs des années 1950 : Preminger, Hawks... Je n'ai pas de maître absolu mais si je devais n'en retenir qu'un, ce serait Godard. C'est comme une langue maternelle pour moi, mais je ne suis pas du tout en référence quand je fais mes films. Et eux seraient peut-être hallucinés que je me réfère à eux.

Le film sera à Berlin, comment voyez-vous cette sélection ?

C'est un film qui est pratiquement tiré du néant, extrêmement difficile à financer. Le fait qu'il soit sélectionné par un festival international me conforte dans mon envie d'avoir fait ce film. Ca veut dire que j'avais raison de le faire. Il est sorti des ténèbres pour aller dans la lumière, ça me suffit amplement. Il est légitimé. Plus que s'il sortait à Paris et que le verdict soit celui des entrées. Pour moi, le nombre de spectateurs n'a pas de rapport avec le film. Ca a un rapport avec le désir du film, mais pas avec ce que les gens pensent du film. Là, il a été sélectionné par une personne qui voit beaucoup de films et qui est cinéphile, donc ça me plaît comme exposition.

Comment vous sentez-vous dans le cinéma français ?

Je ne me plie pas. Mon côté rebelle me rend marginale. Le cinéma est une industrie, ça coûte beaucoup d'argent donc il y a une économie à respecter. Le cinéma est aujourd'hui essentiellement financé par la télévision et elle le fait pour pouvoir ensuite le diffuser sur ses écrans, donc le cinéma ressemble à sa programmation. Ca veut dire qu'elle impose de façon pas forcément consciente aux producteurs une sorte de charte pour que ça ressemble à quelque chose qui rentrerait dans leur grille, avec des acteurs qui attirent les spectateurs. Mon film, on ne sait pas le classer, est-ce que c'est un film policier, une comédie romantique, une comédie tout court ? Tout influence le fond et la forme des films, c'est quelque chose qui me semble à l'inverse de ce que je pense du cinéma et de la vie. C'est pour moi politiquement impossible. Je refuse de parler des gens comme d'un public, d'être à leur place et d'imaginer ce qui leur plairait ou leur déplairait. Je leur fais absolument confiance. Je pense que ce sont des individus, je ne veux pas rentrer dans ce système d'essayer de plaire au plus grand nombre. Donc, ça me marginalise dans le sens où je ne peux pas faire de films avec beaucoup d'argent. Si c'était le cas, je serais obligée de me plier à ces diktats pour faire entrer beaucoup de spectateurs dans les salles. Là, comme je l'ai fait avec une économie réduite - et cohérente, ce n'est pas mon intention de ruiner les gens -, je peux avoir ma part de liberté. Je parle de politique parce que c'est très important de mettre en pratique des idées fondamentales qu'on a aussi dans ce monde-là.

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