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La communauté affrontéeINTERVIEW DE LENNY ABRAHAMSON
Vous avez commencé à réaliser des films assez tardivement, vers 35-40 ans, après avoir fait des études de philosophie et des publicités. Qu’est-ce qui vous a poussé à franchir ce cap ? Quand j’avais 20 ans, j’avais du mal à croire qu’il puisse être possible de vivre du cinéma en Irlande, principalement parce qu’il n’y avait aucun soutien financier de la part de l’Etat. J’ai tout de même réalisé un court en 16mm durant une année sabbatique que j’avais prise puis j’ai eu une bourse d’études pour aller faire mon doctorat a Stamford, en Californie. J’habitais seul dans une caravane à écrire des essais sur Kant pendant toute la journée. Et puis, parallèlement, mon film a commencé à recevoir des prix en Irlande et dans d’autres pays. Peu à peu, j’ai réalisé que je ne pourrai jamais mener une vie d’académicien, dédiée à écrire et à développer des idées qui ne seraient destinées qu’à un cercle assez restreint d’initiés. Ce moment a été capital puisque c’est à cet instant que j’ai décidé de bifurquer de voie et de faire des films, n’importe comment, coûte que coûte. ‘Garage’ s’inscrit dans un autre registre que votre premier film, ‘Adam et Paul’ qui est l’histoire de deux junkies qui errent dans un milieu urbain. Qu’est-ce qui vous a amené à ancrer votre récit dans la campagne, un environnement beaucoup plus statique ?
En quoi les marginaux et leur solitude vous intéressent particulièrement ? Je dois ressentir une certaine tendresse envers eux. J’ai toujours été attiré par des figures comme Chaplin ou Laurel et Hardy. J’aime tout spécialement les petits personnages dans des grands mondes. L’absence de statut social est donc déterminante sur ce point. Mais curieusement parfois en Irlande, on me reproche d’être issu d’un milieu assez bourgeois et de faire ce genre de films. Peut-être aurait-il été plus logique que je sois devenu promoteur immobilier ou je ne sais quoi d’autre. Je considère au contraire qu’il est de mon devoir d’examiner et de scruter celles et ceux qui ont une existence plus difficile que la nôtre. Ceci dit, mes deux prochains films traitent d’individus très différents de Josie ou Adam et Paul. Est-ce qu’on peut considérer que Josie, en tant qu’idiot du village, a une fonction de révélateur, et en l’occurrence de malaise social ?
Votre approche du social n’est donc pas frontale. Est-ce une manière de vous démarquer de réalisateurs comme Ken Loach et d’un sujet dont, outre-Manche, on ne semble pouvoir faire l’économie ? Totalement. J’aime Ken Loach, mais je considère qu’il a trop d’influence sur le cinéma anglais ou irlandais. Le public sait qu’en regardant un film de Ken Loach, il se trouve face à une thèse et un parti pris bien connus. Or en cinéma, c’est l’esthétique qui compte. Le propos de Ken Loach pourrait très bien se décliner sous d’autres formes, comme des articles ou encore des essais. Pour moi, ce qui compte avant tout ce sont les images. Et concernant le social, je pense que c’est un sujet dont on peut s’extirper : il y aura toujours des cinéastes qui en feront leur sacerdoce, mais on a aussi besoin d’autre chose. D’ailleurs, mon prochain film portera beaucoup plus sur l’individu que sur son rapport à une communauté. Le choix de Pat Shortt pour le personnage de Josie peut paraître surprenant. Il est surtout connu pour des rôles comiques. Est-ce une manière de vous préserver d’un surplus de pathos ?
Sur ce sujet, on sent que Josie est toujours à la limite de la rupture mais essaie de tenir bon. Lorsque Spinoza parle du conatus, de la force de persévérer dans son être, on a l’impression qu’il incarne complètement cette notion, jusqu’au bout. Josie est le conatus, il est très fort même jusqu’à la fin. Paradoxalement, il est plus fort qu’auparavant car il fait véritablement une action pour lui-même. L’assertion de sa propre volonté est grandie. Définitivement, ces éléments font partie du film. Vous avez tourné ‘Garage’ presque uniquement en plans fixes. Est-ce pour vous une manière de vous situer davantage dans l’observation et d’attendre de saisir des détails ?
Votre cinéma a donc un côté less is more : quelques scènes, quelques détails donnent le ton et l’ambiance du film. Vous vous situez plus dans la suggestion que dans la description. En matière de cinéma, le spectateur a lui aussi quelque chose à fournir. Je ne le prends pas par la main mais j’essaie de capter son attention, sans haranguer. Du coup, il est beaucoup plus impliqué dans l’histoire et le récit, et l’expérience qu’il fait du film est plus profonde. Je préfère qu’il prête l’oreille. C’est la même chose avec la scène d’ouverture d’‘Adam et Paul’, elle vous fait comprendre que quelque chose va leur arriver pendant cette journée, c’est une sorte de conte et le spectateur fait confiance au réalisateur. Si je l’avais faite à la Ken Loach, cela n’aurait pas fonctionné, car cela aurait été beaucoup trop réaliste. Sur ce point, il y aurait eu un désaccord entre le contenu et la forme. Et concernant votre collaboration avec Mark O’ Halloran qui a l’air de très bien fonctionner, comment procédez-vous ? On aura toujours des projets ensemble, même si on travaille aussi chacun de notre côté. On travaille de manière très simple et généralement sans conflit, avec beaucoup de respect. Une fois qu’on a décidé ce que l’on ferait, on parle beaucoup à propos de choses générales. On regarde des films ensemble. Je laisse Mark s'occuper du script. On ne travaille jamais dans la même pièce, un peu comme deux scientifiques ou deux gentlemen de la vieille école. Propos recueillis par Pierre Michel pour Evene.fr - Janvier 2008
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