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INTERVIEW DE MANUEL POIRIER Un cinéma de l’affect
Propos recueillis par Mathieu Menossi pour Evene.fr - Août 2007 - Le 20/08/2007
De retour avec ‘La Maison’ et toujours accompagné de Sergi Lopez, Manuel Poirier continue d’explorer les thèmes qui lui sont chers et autour desquels il a construit tout son cinéma depuis près de quinze ans. L’enfance, l’exil, l’errance. Un cinéma profondément altruiste, intime et instinctif. Un voyage émotionnel d’une pertinence rare.
Sans retenue, Manuel Poirier poursuit son chemin sur les traces de l’enfance et de la construction de soi. Avec ‘La Maison’, il délivre une nouvelle page de ses interrogations sur la symbolique des lieux et sur le rapport à l’autre. Une réflexion sur ce qu’est la rencontre, son processus et ses fragilités. Les instants prennent le temps de s’écouler, sans découpages abusifs. Discret, il contemple les liens qui se tissent et les passerelles qui se construisent d’un individu à un autre. Un cinéma à “regarder” et à la poésie gracieuse.
On ne compte plus le nombre d’associations Manuel Poirier / Sergi Lopez…
Nous avons fait nos débuts ensemble. Je travaille d’une manière très spontanée, instinctive. On a donc appris tous les deux à faire du cinéma de cette manière. Avant de travailler avec d’autres réalisateurs, il a d’ailleurs longtemps pensé que c’était la seule. Mais, au fil de ses expériences, Sergi Lopez a su acquérir énormément de technique sans pour autant effacer la dimension humaine de son jeu. Et au final, je trouve que c’est quelqu’un de très complet. Car à trop être technique, on perd parfois tout ce côté viscéral. Chez lui, ça reste très présent. Depuis toutes ces années de collaboration, nous avons développé une profonde complicité d’une valeur inestimable.
On trouve dans votre film un étonnant Bruno Salomone, d’une simplicité naturelle, bien loin de son image d’amuseur de galerie…
Oui, encore une fois, c’est une belle rencontre. Je pense qu’il avait envie de ce genre de film. Il s’est retrouvé dans un contexte bienveillant et il a su sortir du rôle dans lequel on a l’habitude de le voir pour dévoiler un peu plus de lui-même dans le personnage de Rémi. C’est un vrai travail de générosité de se laisser aller ainsi, sans savoir forcément ce qui va se passer. Un peu comme dans la vie. L’affect est une dimension essentielle à ma conception du cinéma et Bruno a su formidablement s’y adapter. Il faut savoir ce qu’on fait et pourquoi on le fait. Ne pas jouer sur tous les tableaux. Certains font des films comme ils fabriquent des produits. C’est une chose. Et il y a un autre cinéma, qui s’intéresse à l’émotion, à l’expression d’une sensation intérieure, personnelle. Et ce cinéma-là nécessite forcément un minimum d’humanité, d’échange.
Comment abordez-vous le travail d’écriture ? Accordez-vous dès ce moment-là une part importante à l’improvisation ?
C’est très écrit, sauf exception. C’est justement parce que c’est très écrit que je peux me permettre par la suite de laisser de la place à l’improvisation. Mais cela nécessite au préalable d’avoir une vraie base scénaristique. Savoir qui est exactement le personnage, dans quelle situation il se trouve… Une fois cela défini, les acteurs restent relativement libres d’interpréter selon ce qui leur paraît le plus approprié. A eux de vivre l’instant, d’aller au plus loin dans l’authenticité. De s’approcher de la vérité. Je n’impose pas un jeu préconçu. Parfois, lors d’une séquence, une fois passée la dernière réplique, je m’amuse à laisser tourner la caméra. Ca donne parfois des flops monumentaux mais aussi de très bonnes surprises.
Comment en êtes-vous arrivé à choisir une maison comme sujet principal de votre film ?
En faisant un film, on apprend beaucoup sur soi. On est dans quelque chose à la limite du thérapeutique. Je crois qu’un auteur, que ce soit en cinéma, en musique ou en littérature, est toujours sur le même chemin. Il avance avec ses névroses, il garde ses obsessions. Il doit y avoir un dénominateur commun. Chacun à son niveau, on se trouve constamment à la poursuite de ses propres interrogations, et on avance sans cesse sur ce chemin qui nous est propre. On cherche, on essaie de comprendre mais aussi de s’échapper. Pour ma part, parmi les choses qui me déterminent, il y a, entre autres, mon rapport à l’abandon et à l’errance. Deux thèmes dans lesquels celui de l’enfance prend évidemment toute sa place. Ses obsessions reviennent dans mes films comme des boomerangs, sans pour autant que la démarche soit intellectualisée. Et faire un film sur une maison, c’est poursuivre ce thème de l’errance. Qu’est-ce que l’errance si ce n’est la recherche d’un lieu, géographique ou affectif ? Un point d’ancrage à partir duquel on peut (se) construire. Une maison symbolise tout cela. Elle constituait donc un axe naturel autour duquel l’histoire pouvait prendre une épaisseur incroyable. Tous les personnages, avec leurs souvenirs d’enfance ou leurs projets d’avenir, pouvaient facilement se retrouver liés à cette maison. Et peut-être aussi qu’au bout de mon chemin, errant de film en film, se trouve une maison. C’est en tout cas un élément logique de ma réflexion, de mon cheminement personnel. Mais bon, je ne pense pas être encore arrivé au bout. (rires)
Vous placez encore une fois le centre de l’action dans un milieu rural. C’est une mise au vert salvatrice, propice à la réflexion ?
Je vis à Paris. J’ai vécu dix ans en pleine campagne. Et je ne pense pas qu’il y ait de lieu idéal. Le lieu idéal est celui qui correspond à quelqu’un à une étape de sa vie. C’est vrai que la ville renvoie finalement moins à soi-même que la campagne, où toutes les sensations se retrouvent démultipliées. Paris, c’est l’inverse. Tout est plus tassé. Il y a beaucoup plus d’échappatoires pour éviter de faire face à ce qu’on est. Pour savoir apprécier sa chance ou au contraire affronter son spleen. C’est vrai que la campagne peut agir comme une loupe. Prenez l’exemple d’un couple d’amoureux installé en ville qui s’offre un week-end au bord de la mer ou une balade en forêt, on a alors l’impression que le rapport amoureux prend toute son ampleur.
Cette maison provoque un électrochoc chez chacun des personnages. Elle agit comme un révélateur…
Oui, exactement. Le rapport qu’entretient chacun des personnages avec cette maison devait les pousser un peu plus loin dans ce qu’ils sont. ‘La Maison’ est un film sur la façon de franchir les étapes. Si cela ne se fait pas sans peine, il y a toujours quelque chose de lumineux. On réalise alors que notre vie nous appartient. Enfermé dans une situation dont on ne parvient pas à se sortir, on a souvent l’impression que notre vie nous échappe. Mais passer le cap est une façon de se réapproprier son existence. Chaque personnage du film suit ce parcours initiatique.
Vous prenez le temps de filmer, de poser les situations. Comment appréhendez-vous cette utilisation de la durée ?
Je dois dire que c’est très difficile à expliquer. C’est une appréhension très instinctive et sensitive. Lors d’un sujet pour la télévision, une productrice m’avait dit : “Il ne faut pas faire des images qui se regardent mais des images qui se voient.” Et j’ai alors réalisé que, justement, ce qui m’intéresse au cinéma, c’est de faire des images qui se regardent. Si une émotion me tient particulièrement à coeur, je veux pouvoir prendre le temps de la “montrer”, que mon entourage ait le temps de la “regarder”. Ce rapport au temps trahit également un rapport au réel : lorsque je fais un film, j’ai envie de faire exister les émotions. Dès qu’on découpe le temps, on commence à devenir didactique, on impose ce qu’il faut regarder. Le spectateur est comme sur un rail. A l’inverse, si on accepte de s’attarder sur un plan, le temps devient beaucoup plus réel. Chacun est libre d’orienter son regard là où il le souhaite. Il s’agit d’éveiller davantage l’imaginaire. Ces petits espaces, je les donne de façon très libre. A chacun d’y prendre ce qu’il veut. Je veux aller au fond d’une vraie recherche émotionnelle, sans tricher et sans rien imposer. Il faut juste accepter de se laisser embarquer dans l’histoire. Et continuer d’y penser même une fois le récit terminé.
Vous affirmez qu’“on est tous la résultante de ce qu’on a été enfant”…
L’enfance est un point de repère à partir duquel chacun va se déterminer. D’aucuns vont conforter ce qu’ils ont été. D’autres prendront le contre-pied. Je suis convaincu que c’est pendant la petite enfance que l’on absorbe nos valeurs familiales, affectives, sociales, culturelles... Et peu à peu, on apprend à se placer par rapport à cette éducation. Là naît l’individu que l’on sera plus tard. Mais rien n’est figé, tous les chemins sont possibles. On est très fort quand on est enfant car on peut subir énormément de choses, dans le pire comme dans le meilleur. Mais les séquelles apparaîtront dès qu’on s’approchera de l’âge adulte. A partir de là, toutes les faiblesses, toutes les failles émergent. Plus tard, lorsque l’on entame une réflexion sur soi, on est très vite amené à se pencher sur notre enfance. C’est ce qui arrive à Malo, confronté à une étape essentielle de sa vie. Mais ce n’est pas totalement le fruit du hasard, dans la mesure où cette histoire lui arrive parce qu’il est disposé à la vivre.
Les budgets de vos films sont plutôt raisonnables. Est-ce une façon de rester proche de la réalité et de se préserver de l’artifice ?
Oui, il y a de ça. Très franchement, je n’accepterai pas de réaliser un film avec comme seules motivations un budget illimité et une affiche prestigieuse. Après ‘Western’, j’ai eu tout un tas de propositions de tournage avec des comédiens parmi les plus connus et le budget qui va avec. Mais il y a plein de manières de faire du cinéma, et la mienne n’a pas pour fin la renommée internationale, l’argent ou le record du nombre d’entrées. Je dois avoir un lien avec ce que je raconte. En préalable à toute nouvelle aventure, je me demande toujours quels liens j’entretiens avec l’histoire, pourquoi elle m’intéresse, pourquoi je cherche à partager ces émotions. Je désire avant tout partager avec honnêteté. Mes films sont souvent des recherches de ce que je suis. En ce sens, je ne peux pas tricher.
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