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INTERVIEW DE MARIA DE MEDEIROS Guerre et paix

Propos recueillis par Mélanie Carpentier et Jean-Nicolas Berniche pour Evene.frPhotos de Maria de Medeiros (c) Sébastien Dolidon - Mai 2007 - Le 07/05/2007

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INTERVIEW DE MARIA DE MEDEIROS

Actrice, réalisatrice, juré cannois, documentariste et chanteuse... Rien ne résiste à l’incroyable fibre artistique de Maria de Medeiros. Rencontre avec une femme douce et envoûtante qui n’a pas fini de nous surprendre.

Discrète mais pas absente... et même bien présente, Maria de Medeiros occupe la scène culturelle en ce mois de mai. Son documentaire ‘Je t’aime... moi non plus’, qui revient avec dynamisme sur la relation amoureuse qui unit critiques et réalisateurs, est à l’affiche. Cinéma encore, l’artiste passe de l’autre côté du miroir, du 16 au 27 mai, pour interpréter un rôle périlleux et jubilatoire : celui de juré du 60e Festival de Cannes. Et comme si tout cela ne suffisait pas, elle offrira, dès son retour de la Croisette, une série de récitals aux Bouffes du Nord. Rencontre avec une artiste passionnée et passionnante.

Comment avez-vous eu l’idée de ce documentaire ?

Ca a fait tilt au volant de ma voiture, comme souvent, mais ça s’est vraiment déclenché quand j’ai fait partie du jury de la Caméra d’or à Cannes. Là, j’y ai découvert une autre face du festival, celle de la presse, et j’ai assisté à quelques discussions enflammées entre critiques. J’ai trouvé très sain et émouvant que ces gens dont c’est le métier depuis tellement longtemps soient encore si passionnés par leur métier. Quand on est jury, on est dans une position assez semblable à celle des journalistes. On doit voir beaucoup de films et émettre un jugement très rapidement. Ce qui est parfois un peu cruel. Je me suis également rendu compte que lorsqu’on fait partie d’un jury, on fait partie d’un groupe qui s’entend très bien, qui passe du bon temps ensemble, on a l’impression qu’on va tout partager avec ces gens-là mais à l’heure du jugement ultime, c’est comme si on avait vu des films complètement différents les uns et les autres. Cela est très mystérieux : comment on reçoit une oeuvre d’art. Comment nous arrive la perception artistique. C’est ce que j’ai voulu explorer.

En tant que réalisatrice et actrice, quel témoignage auriez-vous souhaité apporter ?

Mon témoignage n’aurait été qu’un de plus. Ce qui m’a frappé dans ce travail, c’est qu’un grand nombre d’arguments sont tout à fait valables. Un point de vue est un point de vue de plus. Ca ne sera jamais un point de vue définitif. Je me retrouvais dans les avis les plus opposés. C’est pour cela que j’ai décidé de maintenir cette forme de mosaïque, parce que tous les arguments sont valables. On est dans le domaine de la totale subjectivité.

Le choix du montage a été difficile ?

C’était vraiment un casse-tête. Ce qui m’a aidée c’était d’être enceinte, ça a été mon tricot de grossesse. Il y a eu des heures et des heures de repérages, à chercher quelle phrase pouvait répondre à telle autre, dans quel contexte. Quand on est enceinte on développe ce type de passion. (rires) Il y a une soixantaine d’intervenants et j’ai tenté de créer un dialogue. Par choix, j’ai décidé de couper tout ce qui concernait des films précis et de me concentrer sur cette relation qui unit critiques et artistes. La problématique n’était pas de discuter sur la valeur des oeuvres.

Comment se sont organisé les différentes rencontres, du côté des critiques comme de celui des réalisateurs ?

Ce qui plaît aux acteurs dont je fais partie, c’est d’entrer dans la peau d’un personnage. Ma mère est journaliste, j’ai souvent côtoyé le travail journalistique, c’est d’ailleurs ce qui m’a porté à faire mon premier long métrage, qui était sur la révolution des Oeillets. J’aime cela, j’ai donc joué au journaliste pour réaliser ce documentaire qui s’est un peu fait sur un carnet d’adresses. Pas mal de choses se sont organisées sur le moment, beaucoup de gens m’ont dit oui parce qu’ils me connaissaient. Et puis, beaucoup de réalisateurs étaient contents parce que lorsqu’on fait la promo d’un film, on est dans la répétition, et moi je ne voulais absolument pas parler de leurs oeuvres. Mon interview était comme une oasis de loisirs, je pense que c’est pour cela qu’ils se sont aussi bien prêtés au jeu. Quant aux critiques, je suis encore aujourd’hui soufflée par le fait qu’ils se soient ainsi dévoilés. Je voulais que s’expriment les gens du “Triangle des Bermudes”, c’est-à-dire Libération, Le Monde, Les Inrocks. Ce qui est intéressant, c’est que les réalisateurs qui ont eu les plus grandes polémiques avec ce fameux Triangle n’ont pas voulu s’exprimer, alors que côté critiques, il y a parmi les plus grand critiques cinéma français : Michel Ciment de Positif, Gérard Lefort de Libération, Jean-Michel Frodon des Cahiers du cinéma. Par contre, il y a plus de réalisateurs étrangers que de réalisateurs français qui ont souhaité s’exprimer sur un sujet qui reste très traumatique pour ces derniers.

Le métier de critique cinéma en France est pris très au sérieux…

Ce qui est sûr, c’est que dans tous les pays les critiques sont plus durs avec leurs productions nationales qu’avec les films étrangers. En tant qu’étrangère - que je ne suis plus parce que je viens d’obtenir la nationalité française -, je voulais également rendre un hommage à la France où la critique est un exercice sérieux, une discipline littéraire reconnue. C’est une chose typiquement française, de donner des lettres de noblesse à la critique, et plus encore à la critique de cinéma. C’était le cas avec Truffaut et les Cahiers du cinéma, qui ont posé le fait que le cinéma allait de pair avec cet exercice d’écriture. Dans les autres pays, il n’y a pas cette nécessité du commentaire écrit.

Qu’en est-il selon vous de la légitimité des critiques ?

Je crois que la critique est plus que légitime, elle est nécessaire, on peut être d’accord ou pas, mais l’espace critique est absolument indispensable. C’est un des piliers fondamentaux de la liberté d’expression. La critique est un jeu violent. A l’origine, je voulais faire ce travail sur tous les arts, mais je suis revenue de Cannes avec quatre-vingts heures de rush, alors je me suis dit que j’allais prendre le cinéma comme paradigme, et j’ai pu constaté par des amis que dans les beaux-arts, la musique ou la littérature, c’est vraiment très semblable. Dans le cinéma, beaucoup insistent aujourd’hui sur le fait qu’il y a de nouveaux critiques qui ne sont pas réellement des critiques mais font un exercice promotionnel dans la machinerie commerciale du cinéma. Mais il subsiste heureusement en France un espace où la critique cinéma est encore libre et résiste aux pressions.

Et votre premier souvenir de critique vous concernant ?

C’est l’une des questions que je pose dans le documentaire. Personnellement, je ne suis pas très bonne pour faire des listes de ce qui a été écrit ou dit sur moi, mais j’ai des amis dans le monde du cinéma qui gardent religieusement les coupures de presse. On m’a rapporté le cas d’un metteur en scène qui gardait dans son portefeuille une critique assassine pour le jour où il retrouverait ce critique. Ce que j’aime dans cette histoire, c’est que cet artiste porte cette critique dans son portefeuille, alors que ce que l’on met habituellement dans son portefeuille ce sont des photos de ses enfants, ses papiers d’identité… Ca ne me viendrait jamais à l’idée qu’une mauvaise critique puisse être dans le lieu où réside mon identité. Tout ceci m’intrigue beaucoup. Ce qui est très curieux dans la relation critique / réalisateur, c’est que ce n’en est pas une. Ce qui rend la chose très cruelle, c’est que c’est un choc de deux intimités fait sur la place publique. Ce qui me fascine, enfin, c’est que l’on puisse porter sur son coeur le texte de quelqu’un qu’on ne connaît pas et qu’on ne verra peut-être jamais.

En tant qu’actrice, rencontrer tous ces réalisateurs vous a-t-il donné des envies ?

Je n’ai jamais désiré les choses de ce genre. Dans ma vie, ce qui est arrivé est arrivé par hasard. Quand j’ai rencontré Tarantino, personne ne savait encore qu’il allait devenir aussi médiatique, même si c’était évident que c’était quelqu’un de talentueux. Tout se fait comme ça dans ma vie, je ne cultive pas les désirs. Tout doit arriver par miracle !

Quel regard portez-vous sur le Festival de Cannes ?

A Cannes, il se passe sans cesse quelque chose, et c’est ce que j’ai voulu montrer à certains moments du documentaire. C’est un véritable tourbillon. Visuellement, c’est ce qui m’intéresse, beaucoup plus que le glamour, mis en scène chaque année - on retrouve tous les ans les mêmes images. J’ai joué plusieurs personnages à Cannes. La première fois, c’était en tant qu’actrice, et à mon sens, c’était le rôle le plus violent. En tant qu’interprète on est un ouvrier, on est livré à la presse, surtout dans les grands films américains. Le travail professionnel est extrêmement violent. Ensuite j’y suis allée en tant que réalisatrice, puisque mon film était à Un Certain Regard, et j’ai apprécié davantage. En dépit du risque de massacre possible, on est davantage maître de soi-même en tant que réalisatrice, on est moins aliéné, on peut défendre son objet, son bébé, on a quelque chose à dire. La troisième fois, je suis revenue en tant que juré, et là on commence à vraiment bien s’amuser. C’est d’ailleurs la seule fois que j’ai véritablement vu des films. Enfin, avec ce documentaire, j’y suis allée en tant que journaliste, et je peux dire que pour moi, ce sont les journalistes qui s’amusent le plus. Le plus beau à Cannes, c’est de voir des films et non pas de monter des marches. Cannes est un rendez-vous extraordinaire du cinéma mondial. C’est beaucoup moins violent pour les journalistes, parce que c’est un rendez-vous annuel, on y retrouve des amis du monde entier, c’est l’occasion de faire la fête.

Monica Bellucci confiait sur son rôle de juré au Festival de Cannes 2006 qu’elle ne voulait plus occuper ce genre de rôle car la responsabilité était trop lourde. Comment appréhendez-vous votre rôle ?

Appréhender est le mot juste. J’appréhende l’idée du jugement. Il est très difficile de juger l’art : l’art se prête-t-il au jugement ? C’est une des questions que j’essaye de poser dans ‘Je t’aime... moi non plus’. Tout jugement est relatif dans l’art, alors je ne pense pas à l’heure du verdict, ni aux discussions enflammées qui le précéderont. Je pense au plaisir d’aller découvrir une vingtaine de chefs-d’oeuvre. Un grand moment cinéphilique même si après il faudra passer par un moment difficile.

Que pensez-vous de la constitution du jury ?

J’ai été surprise de voir que je connaissais trois des membres du jury : Abderrahmane Sissako, que j’interviewe dans mon documentaire, Sarah Polley, dont j’admire beaucoup le travail, et aussi Marco Bellocchio. C’est très important également qu’un écrivain soit présent, Orhan Pamuk, pour donner une vision différente des films.

Et cette sélection ?

Je suis tenue par le secret professionnel... Parmi cette sélection, il y a beaucoup de réalisateurs que j’admire, mais je pense partir sans a priori.

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